L.I.R. DIRECTION GÉNÉRALE DE LA POLICE
DANS LES PROVINCES VÉNÈTES
Venise, le 8 février 1848.
Note.
L'avocat Daniele Manin jouit de l'estime publique par sa conduite morale, par les talents dont il est doué et par son caractère désintéressé. Cependant à côté de ces belles qualités on a pu remarquer en lui un caractère hardi, irritable, pointilleux , querelleur et suffisamment rempli de lui-même. Profond légiste, il est très-expert dans l'art oratoire et sait exposer ses idées avec un ordre et une lucidité admirables.
Pourtant on l'a vu quelquefois soutenir comme vrai , même ce qui est faux , et qu'il savait être faux. Choisi il y a quelques années pour traiter la difficile question du chemin de fer , Ferdinand-Lombard-Vénitien, la vogue le désignait comme un homme distingué et plein de capacité, ce qui lui acquérait beaucoup de relations.
Mais il se laissait éblouir par les ovations qu'on lui faisait, et dès lors on put observer en lui un soin particulier à diviser dans les discussions et à opposer l'intérêt de ces provinces à celui du gouvernement.
A l'occasion du dernier congrès scientifique, se trouvant
naturellement en contact avec plusieurs partisans du libéralisme moderne, il se laissa fasciner par les louanges, et il se prononça , lui aussi , de telle façon qu'on dut le croire enclin aux idées de fraternité de tous les Italiens , idées qui cachent les vues subversives des révolutionnaires.
Il arriva ainsi à être regardé comme un champion des intérêts nationaux italiens, et les écrits qu'il a récemment présentes à la congrégation centrale vénète et à S. E. M8* le comte gouverneur, ayant rapport à diverses modifications et innovations dans notre législation et dans notre système administratif, lui acquirent au plus haut point cette réputation.
Il eut l'imprudence ou plutôt la malice d'indiquer comme essentielles au bien-être de ces provinces, différentes réformes que notre gouvernement ne peut accorder sous aucun rapport, et que lui-même savait être incompatibles avec les intérêts vitaux dans notre gouvernement, et loin de se contenter de présenter les instances y relatives aux autorités auxquelles elles étaient adressées, il les répandit parmi le peuple dans un moment où par suite des événements politiques des autres États italiens une certaine fermentation s'était aussi emparée dans ces provinces d'une partie des populations.
La diffusion de ces écrits influa d'une façon vraiment désastreuse sur l'opinion publique. Jusqu'alors ces populations, loin de se croire malheureuses sous le gouvernement autrichien , jouissaient au contraire, calmes et tranquilles, des avantages qui dérivent de nos institutions, et Venise, surtout, avait des motifs surabondants de bénir la domination autrichienne qui d'un état d'avilissement et de décadence progressive l'a élevée à une condition de fécondité et de prospérité toujours croissante. Les écrits de l'avocat Mania accréditèrent l'idée que des défauts essentiels rendent notre législation et notre système administratif préjudiciables au bien-être de ces provinces, et suggérèrent aux populations des désirs d'innovations qui nonseulement ne sont point nécessaires à leur bonheur, mais que le gouvernement ne pourra jamais accorder, s'il ne veut pas se dépouiller de toute autorité et se contenter d'une ombre de pouvoir. 11 en dériva la conséquence inévitable qu'une grande partie de la population commença à se croire effectivement malheureuse et à traiter le gouvernement qui la dirige depuis trente-trois ans, et que jusqu'ici il proclamait avec raison juste
et paternel, d'arbitraire, d'oppressif, de mensonger, insoucieux des vrais intérêts et du bonheur de ses peuples.
Manin en agissant de la sorte sema dans les âmes un mécontentement inextinguible et l'aversion contre l'Autriche. Depuis ce moment les manifestations hostiles au gouvernement se multiplièrent et l'agitation arriva avec une effrayante rapidité à un tel point qu'il y a tout motif de craindre les plus funestes conséquences. Que l'exemple des provinces lombardes y ait contribué, on ne saurait le nier, mais il est certain que sans l'effet des écrits de l'avocat Manin jamais cet exemple n'aurait trouvé ici un écho aussi prompt et aussi étendu.
Il en «st qui voudraient excuser Manin en certifiant qu'il a agi sans mauvaise intention et par un amour de la patrie mal entendu. Mais aussi un homme d'une pénétration bien audessous de celle dont est doué l'avocat Manin pouvait et devait prévoir et calculer l'effet que de pareils écrits répandus dans le peuple devaient produire. 11 y aurait vraiment à douter de la saine raison de Manin, si on voulait prétendre qu'il ne s'attendait pas à l'impression qu'ils ont faite et qu'ils devaient, d'après leur nature et appuyés par la réputation même de leur auteur, nécessairement faire sur l'esprit public. Il a donc voulu éveiller dans les âmes le mécontentement et l'aversion contre le gouvernement.
Mais qu'il se soit décidé à une action aussi criminelle par un amour-propre national mal entendu plutôt que par ambition et en vue de son intérêt particulier, cela ne peut atténuer le mal qui en est dérivé pour l'État, et dans les crimes d'une nature politique un amour-propre national mal entendu ne saurait exempter le coupable de responsabilité ; sans quoi quiconque aurait en soi des principes politiques opposés au système du gouvernement existant pourrait attenter impunément à la sûreté et à la tranquillité intérieure de l'État.
La direction générale de la police qui écrit la présente n'hésite point, conséquemment avec l'appui des circonstances et des déductions qu'elle vient d'exposer, à regarder l'avocat Daniele Manin , non-seulement comme un ennemi capital de notre gouvernement, mais comme celui qui par un effet on ne peut pas plus déplorable, a attenté à la tranquillité intérieure de l'État. Nicolô Tommaseo , homme de lettres, occupait à peine sa chaire de professeur à Padouc , qu'il se faisait déjà remar-
quer par ses principes hostiles au système de notre gouvernement. 11 vécut après, pendant quelques années, à Florence, en s'occupant comme collaborateur du journal scientifique qui s'y publiait sous le titre à'Antologie de Florence. Ce journal fut cependant, au commencement de 1833, supprimé par ordre de S. A. I. R. le grand-duc de Toscane, à cause de son esprit contraire aux principes d'une saine politique et à l'auguste maison d'Autriche, et ce fut précisément un article qu'on dit être sorti de la plume de Tommaseo , article dont il s'est même déclaré l'auteur vis-à-vis du gouvernement toscan, qui détermina définitivement la susdite mesure de rigueur et provoqua l'expulsion de Tommaseo du grand-duché. Il se réfugia alors en France, et vécut à Paris pendant plusieurs années. En 1835, il imagina de publier une collection de tous les ouvrages que la censure n'admettrait pas dans les États italiens , et de la répandre en Italie. Cette entreprise toutefois n'eut pas lieu. Pendant son séjour à Paris il fut pourtant publié un ouvrage intitulé : Cinq livres sur l'Italie , dont généralement on reconnaît Tommaseo pour auteur, et qui d'après ce qu'on m'assure contient les sentiments les plus dangereux et les plus hostiles au gouvernement autrichien. En 1839, gracié par la très-haute clémence de Sa Majesté, Tommaseo revint dans les États autrichiens, et depuis cette époque il a presque toujours séjourné à Venise, bien qu'il y lut constamment considéré comme étranger et appartenant comme domicile à Sebenico en Dalmatie.
Nicolô Tommaseo n'a jamais cessé de manifester un caractère plein d'orgueil et rempli de lui-même , inaccessible à toute subordination et contempteur insolent de ceux qui ne partagent pas ses fausses doctrines politiques. Il est regardé comme un flambeau de la littérature italienne, et ses relations, tant à l'étranger que dans la monarchie, sont très-étendues.
Jusqu'à ces derniers temps, il a vécu ici presque dans l'isolement et ne s'occupant que de ses travaux littéraires. Ses tendances subversives , il a cherché à les cacher sous le manteau de la religion et de la philanthropie , et la censure aura souvent eu occasion, en revisant ses écrits, de s'apercevoir avec quelle persévérance il a tenté de détourner par ce moven son attention. En 1843 , il voulait cependant publier en langue illyrique un opuscule intitulé : Iskrize, qui, sous le spécieux prétexte d'exciter à la culture de la langue illyrique, contenait
des principes dont la tendance manifeste était de susciter le mécontentement et de pousser à un bouleversement de l'ordre actuel des choses. Mais la censure ne lui en donna pas la permission. Pendant son séjour en pays étranger il s'était montré un ennemi déclaré du gouvernement autrichien, et si après son retour dans ces États il s'est imposé une certaine réserve, il ne faut pas pour cela en déduire qu'il a renoncé à ses premières doctrines. Pourrait servir de preuve suffisante, outre les tentatives ci-dessus énoncées dans ses écrits , son imprudent empressement à provoquer des démonstrations collectives contre le gouvernement, empressement qu'il déploya lorsqu'il crut que le moment était propice pour sortir de son ancienne réserve.
Par ces informations, j'ai l'honneur de répondre à votre agréable note du 21 janvier dernier, n° 421, me réservant de faire parvenir le plus tôt possible à l'I. R. tribunal criminel les notions demandées par l'autre note du 3 courant, n° 786.
Signé Call.
N° 314. NOTE DU GOUVERNEUR COMTE DE SPAUR A LA CONGRÉGATION CENTRALE. — REFUS DE TOUTE RÉFORME ORGANIQUE DANS LE ROYAUME LOMRARD-VÉNITIEN.
2 mars.
Par le très-vénéré rescrit souverain du 23 février dernier, adressé à Son Altesse l'archiduc vice-roi, Sa Majesté a résolu de transmettre à son grand chancelier les représentations des congrégations centrales du royaume lombard-vénitien, contenant les demandes d'améliorations dans l'administration publique, en lui enjoignant de les examiner et de les discuter au plus tôt dans une commission nommée expressément. En même temps, Sa Majesté a jugé devoir déclarer que si, d'un côté, il est de sa ferme intention de donner suite dans leur entier et avec toute la célérité possible à ces demandes d'améliorations, dont la concession ne soit pas en collision avec l'intérêt de l'empire, ni avec la dignité, ni avec les devoirs de la
couronne ; d'un autre côté, elle s'attend avec une ferme conliance à ce que l'on ne nourrisse point des espérances de réformes dans les institutions organiques du royaume lombard- \<'nilien, et pour un ordre de choses qui impliqueraient un relâchement des liens qui rattachent le royaume lombard-vénitien à sa monarchie. Du reste, Sa Majesté a fait observer que l'envoi à Vienne de députés et de délégués avec procuration émanant des congrégations centrales et provinciales, — chose par elle-même inadmissible en tout cas, sans un permis souverain spécial, — devient dans les circonstances actuelles encore moins opportun, et que d'ailleurs elle se réserve d'appeler auprès d'elle, le cas échéant, et après avoir pris conseil des circonstances, des individus du royaume lombard-vénitien, pour avoir les éclaircissements qu'elle jugerait nécessaires. Tout en ayant l'avantage d'être auprès de la congrégation centrale l'interprète des susdites souveraines déclarations, relatives aux suppliques des 12 janvier et 9 février derniers, j'ai l'espoir que votre corps respectable, et avec lui ceux des provinces lombardo-vénètes, sauront pleinement apprécier les gracieuses intentions de Sa Majesté pour son royaume lombard o- vénitien .
AVIS DE LA CONGRÉGATION MUNICIPALE DE VENISE SUR L'INSTITUTION D'UNE GARDE CITOYENNE.
La congrégation municipale de la royale ville de Venise : Citoyens!
Vu l'urgence des circonstances, les autorités supérieures, accédant aux instances de votre représentation civique, ont accordé l'institution provisoire d'une garde citoyenne.
on va immédiatement s'occuper de son organisation. En attendant, votre représentation vous recommande la plus grande tranquillité.
C'est le meilleur moyen de démontrer l'utilité de cette nou-
velle institution, de démontrer, chers concitoyen*, que vous en êtes dignes.
Venise, le 18 mars 1848.
Le Maire : Jean comte Coreeb.
Les Adjoints : François Dona, Louis Michiel , Dominique Giustiniani , Jean-Baptiste Giustiniani , Dataico Medin , Charles Marzari.
Le Secrétaire : A. Licim.
LISTE DES CHEFS D'ARRONDISSEMENT (CAP1 SEST1ERE) DE LA GARDE CITOYENNE.
Arrondissement de S. Marco. — M. le docteur Joseph Gicrati,
Calle Larga S. Marco.
— Castello. — M. Olivieri (François),
S. M. Formosa.
— Cannaregio. — M. Correr (Pierre),
S. Fosca.
— S. Polo. — M. Olivo (J. R.), capitaine,
S. Polo in Campo.
— Santa Croce. — M. Gradenigo (Jérôme),
In Rio Marin.
— Dorsoduro. — M. Salvi (J. R.),
S. M. del Carminé, Palais Zenobio.
ACTE DE FÉL1CITATION ADRESSÉ PAR LE GOUVERNEMENT AUX COMMANDANTS DE LA MILICE CITOYENNE.
L'I. R. Gouvernement aux Commandants de la garde civique de Venise.
En répondant immédiatement à votre agréable note de ce ]our, n° 18, le gouvernement se plaît à vous déclarer que non-
seulement il ne trouve aucune difficulté à ce que ses propres employés, sans préjudice bien entendu du service auquel ils sont respectivement attachés , s'enrôlent dans la garde citoyenne, qui s'est déjà rendue si utile, mais qu'au contraire il les verra avec plaisir, par ce moyen , coopérer au maintien de l'ordre et de la tranquillité publics.
Le gouvernement saisit avec empressement cette occasion pour remeroier, en son nom et au nom de tout le pays , la garde citoyenne de ses louables et efficaces services. Il recommande en même temps à ses dignes chefs de témoigner à chacun de ceux qui en font partie, son entière satisfaction.
Venise, 2 1 mars 1 848.
Signé Sebregondi , Beltrame.