INFLUENCE DES CONGRES
Après l'influence libérale exercée dans toute l'Italie par les écrivains éminents dont nous venons de parler, l'influence la plus puissante fut celle des congrès que bien des gens, et l'Autriche elle-même, n'avaient pas d'abord pris au sérieux. Depuis 1838, ces réunions de savants avaient lieu tantôt dans une ville, tantôt dans une autre. La dernière assemblée annonçait en terminant ses travaux, où et quand elle se réunirait de nouveau l'année suivante. L'entourage rétrograde de Grégoire XVI avait compris combien étaient dangereux pour les intérêts de l'absolutisme , ces tournois littéraires et scientifiques qui pouvaient dégénérer en véritables luttes parlementaires. Aussi le pape s'opposa-t-il énergiquement à ces réunions qui ne furent jamais autorisées dans les États romains. A son point de vue il avait raison. Les congrès annulaient dans un seul jour le travail exécuté depuis des années par les gouvernements despotiques, afin de rendre l'esprit des diverses familles italiennes étranger l'un à l'autre. Bien plus sûrement que les chemins de fer, ces réunions annuelles apportaient une masse d'idées nouvelles qui, en d'autres temps, eussent mis dix ans à franchir la frontière d'un État. Et comme tout dans le monde se juge par comparaison , les habitants de la ville où se tenait le congrès ne manquaient pas d'in-
terroger les étrangers sur les mœurs et les lois de leur pays, afin de comparer leur sort à celui des nouveaux arrivants. A partir du jour où un citoyen de Venise ou de Milan put se dire : « Là-bas, à l'horizon lointain , sous ces brumes vaporeuses, par delà nos frontières, il y a des hommes qui n'ont pas plus de raison et de vertus que moi , et qui ont mille fois plus d'indépendance et de liberté; » à partir de ce jour, la guerre était déclarée entre le despotisme et la démocratie. Dès ce moment, la domination autrichienne était affaiblie.
Les congrès offraient à la démocratie italienne cet immense avantage qu'ils lui donnaient une tribune publique. Dans le même temps donc que la liberté de la presse était sévèrement interdite ou très-restreinte, alors que la police redoublait ses rigueurs, le despotisme, sans s'en douter, fondait au cœur du pays qu'il voulait à jamais asservir la plus redoutable des puissances , la puissance tribunitienne ! celle à qui rien ne résiste quand elle s'appuie sur la justice et la vérité. Un des congrès qui eut le plus de retentissement en Italie, fut celui que Gênes tint dans ses murs, et durant lequel on célébra la fête de l'expulsion des Autrichiens par des illuminations publiques, des chants et des démonstrations populaires. Venise y était dignement représentée par Lodovico Pasini, et quelques autres hommes distingués , la fleur de l'intelligence du pays. De telles assemblées pouvaient seules permettre à la péninsule de produire au grand jour de la discussion, ses orateurs, ses poètes, ses penseurs, tout ce qui constitue en un mot et révèle la supériorité morale d'une nation. L'enivrement d'une victoire ou d'une joie rend quelquefois injuste envers ceux qui souffrent. Gênes était si fière de ce souvenir glorieux,
qu'elle oublia eu fêtant l'expulsion de la domination autrichienne, que d'autres provinces italiennes aussi gémissaient encore , mais ne se résignaient pas sous ce joug douloureux. Au lieu de s'apitoyer sur leur sort, Gênes les outragea indignement. Un orateur, égaré sans doute par les fumées du vin, osa, dans un banquet patriotique, répondre à ceux qui proposaient un toast à Venise : « .Nous ne pouvons pas boire à la santé de Venise l'autrichienne ! » Ainsi, ces hommes, qu'une pensée fraternelle devait unir, et qu'un même but rassemblait, s'oubliaient au point de violer les lois de l'hospitalité envers les représentants d'un peuple voisin, d'un peuple italien, ami et malheureux. — Et comme salut amical , ils lui envoyaient une insulte! Aujourd "nui même, Venise n'a pas encore oublié cette indigne calomnie gratuitement jetée à son drapeau sans tache. L'outrage d'un peuple libre à un peuple captif ne peut abaisser que celui qui* l'adresse. Les railleries de la diplomatie russe sur la Pologne et les exécutions sans jugement de ses martyrs, les mensonges et les cruautés de la chancellerie autrichienne envers l'Italie et la Hongrie, ont-ils empêché ces nations d'être admirées et aimées dans tout l'univers? Non. Eh bien, il en doit être de même de cette insulte faite à Venise , non par un peuple italien , mais par un homme isolé, qui, le lendemain, aurait dû, devant le congrès assemblé, rétracter ses paroles de la veille.
La mort du pape Grégoire XVI vint mettre un terme aux abus monstrueux de la mauvaise administration des États romains. Pie IX, en lui succédant au trône pontifical, fit revivre par les premiers actes de sa politique l'espérance et la charité d'une extrémité à 1 autre de l'Italie. Ce nouveau vicaire du Christ était
jeune, bon et animé des intentions les plus libérales; il débutait par une amnistie et appelait dans ses conseils un homme aimé et estimé, le cardinal Gizzi, dont le nom seul était une garantie suffisante pour l'avenir.
Ce règne promettait d'être doux, réparateur, et de dépasser en grandeur et en sagesse tout ce qui avait été fait par les réformateurs généreux de la vieille Italie. Nous avons été assez heureux pour être le premier à proclamer en France ' les merveilleux commencements de ce pontificat, qui allait, en sauvant l'Italie, régénérer la religion chrétienne et faire revivre dans le monde le respect altéré des vertus religieuses. Dans la personne adorée de ce nouveau chef de l'Église, les peuples italiens crurent voir apparaître le restaurateur de leur antique indépendance. Un fluide électrique courut dans la péninsule et excita partout un enthousiasme inimaginable. Ces chants d'allégresse, ces feux de joie éclairant tout à coup une Italie heureuse de la crête des Apennins à l'extrémité des Alpes, ces ovations qui rappelaient à Rome les triomphes de César, ces vivat et ces trépignements de la foule sur le passage du saint pontife; tout cela ressemblait à un rêve enchanteur, à un miracle, et augmentait l'influence des écrivains tels que Gioberti et Balbo qui s'élevaient par contre-coup à la hauteur des prophètes. A Venise, les mots de vive Pie IX étaient inscrits sur tous les murs. La ville retentissait des chants et des hymmes patriotiques composés en l'honneur du saintpère. Ceux qui ne chantaient pas ses louanges, étaient presque montrés au doigt et considérés comme des hommes suspects, dévoués à l'Autriche ou aux jésuites
1 Voy. la IIe el la 111" année du Portefeuille, revue diplomatique.
et partisans de 1 absolutisme. Peu s en fallut qu on ne commît des crimes pour délivrer Venise des hommes qui ne prenaient pas une part égale dans ces démonstrations faites en l'honneur de Pie IX. Enfin, on commençait à tyranniser au nom du pape comme on avait tyrannisé au nom de l'Autriche. Les femmes surtout, nous n'avons pas besoin de le dire, étaient pour une bonne moitié dans ces témoisnages d'amour si flatteurs pour celui qui en était l'objet, mais si fatigants pour ceux qui devaient perpétuellement les renouveler. Les anneaux, les broches, les médailles, tous ces objets en usage dans la toilette des femmes , étaient ornés du portrait du saint pontife, assez étonné sans doute de trouver son image jusque sur ces ornements.
Quiconque ne portait pas sur soi d'une façon ou de l'autre lefligie de Pie IX était soupçonné d'hérésie et mis à part. Il n'y eut pas jusqu'aux agents de police qui , après avoir essayé de lutter contre cet entraînement général, n'aient dû céder au courant populaire et s'orner, comme les autres citoyens, de quelques décorations saintes indiquant que de païens qu'ils étaient on les avait faits papistes.
Pendant ce temps dépensé un peu follement en démonstrations exagérées, les hommes plus sérieux se préoccupaient avec raison de l'ouverture prochaine du neuvième congrès des savants, congrès qui devait se tenir à Venise au mois de novembre 1847. Il était plus que probable que l'exaltation papale, accomplie à Rome dans des conditions si imprévues de progrès et de libéralisme, exercerait une grande influence sur les discussions du congrès. Manin , toujours attentif à profiter de tous les éléments possibles d'agitation légale, le voyait approcher avec un plaisir mêlé d'ini 5
quiétude. Il craignait que les esprits, un peu distraits par les fêtes de Rome, ne fussent pas assez disposés à saisir l'importance véritable que pouvait avoir la réunion scientifique pour l'avenir de Venise. Admirateur passionné de O'Connel et de Cobden, Manin avait profondément étudié le génie et la marche de ces deux agitateurs. Il était, comme eux sans doute, ardemment convaincu qu'on ne peut arriver à la liberté que par la légalité ; qu'il faut savoir préparer et attendre l'heure du triomphe, et non la retarder en cédant à l'impatience de vaincre. Le tribun du peuple de Venise, comme le tribun du peuple irlandais, ne comptait que sur la puissance du droit et la fermeté de sa volonté pour arriver à son but, l'indépendance de son pays. Un célèbre écrivain1 a dit de O'Connel : « Il n'est ni whig, ni tory, ni radical; ne lui parlez pas à cet homme d'un sujet différent ; son âme patriotique, toute vaste qu'elle est, n'en peut contenir d'autre. Il n'est pas, à Londres même et dans le parlement des trois-royaumes, membre du parlement; il n'est qu'Irlandais. Il n'a que l'Irlande, toute l'Irlande dans son cœur, dans sa pensée, dans ses souvenirs, dans sa parole, dans son oreille. « J'entends, dit-il quelque part, j'entends chaque jour la voie plaintive de l'Irlande qui me crie : Dois-je toujours attendre et toujours souffrir? » Il est impossible que ces mots sublimes du grand agitateur : « J'entends chaque jour la voix plaintive de l'Irlande qui me crie : Dois-je toujours attendre et toujours souffrir?... » n'aient point frappé le patriote de Venise , car lui non plus, à vrai dire, n'est ni libéral, ni progressiste, ni républicain, ni révolutionnaire; il est Italien avant tout et
1 M. deCormenin.
par-dessus tout1. Et à ce titre il dut se dire, aux tressaillements énergiques de son grand cœur : « Et moi aussi j'entends chaque jour la voix plaintive de l'Italie qui me crie : Dois-je toujours attendre et toujours souffrir? »
Oui, du fond de ses lagunes, l'antique cité jadis appelée la souveraine des mers, Venise devait maudire le joug honteux qui courbait son front et celui de l'Italie presque tout entière devant l'épée des barbares! Oui, le temps approchait où ces mêmes barbares, introduits par la. trahison de Bonaparte au milieu de citoyens paisibles et confiants, allaient être chassés jusqu'au dernier par un peuple libre et fier.
Nul doute que Manin n'ait appris dans O'Connel et dans Cobden cette grande tactique d'opposition révolutionnaire qui, au dedans comme au dehors des parlements, procédait toujours de la légalité. Malheureusement le patriote vénitien n'avait, comme ses deux illustres modèles, ni tribune au parlement, ni estrades à volonté sur la place publique ! Ses poumons avaient beau s'enfler, sa petite taille se grandir et sa voix s'étouffer, il fallait se taire et attendre une occasion. Sa plume elle-même n'était pas plus libre que sa parole; mais sa pensée l'était et se préparait dans le silence une éclatante revanche. Jurisconsulte éminent, Manin connaissait toutes les promesses et les lois faites par les Autrichiens à leur entrée en Italie. Il savait que ces lois étaient mal observées. Deux causes l'expliquaient; la première venait de ce parti honorable qui disait : « Nous ne voulons pas de l'Autriche. Nous subissons, mais nous ne reconnaissons pas son auto-
1 On en aura la preuve dans son premier discours sur la place Saint-Marc après la révolution.
rite; n'étudions donc ni sa langue ni ses lois. » La seconde cause provenait des peureux, des ignorants, qui par tout pays ne sont pas les moins nombreux , et aussi du mauvais vouloir ou de l'incapacité des fonctionnaires publics, qui aimaient mieux, en général, laisser altérer l'esprit et les textes de la loi que de compromettre leurs appointements. L'intégralité passait ici bien avant l'intégrité. Dans toutes ses luttes de chemin de fer, de société commerciale, le drapeau de Manin avait toujours été celui de Cobden : l'agitation légale. Son problème était par conséquent de bien connaître son terrain judiciaire, d'en mesurer l'étendue et les dernières limites dans tous les sens, et de s'en servir au besoin comme d'un retranchement inexpugnable. De temps à autre, la chaleur du combat entraînait bien quelquefois une sortie; mais alors Manin rentrait à la hâte se renfermer dans la citadelle, d'où il tirait sans discontinuer sur l'Autriche. Ce plan de bataille, dont il ne s'écarta jamais dans la suite, lui avait été révélé presque dès son enfance. La première condition qu'il exigeait, on le comprend, c'était la connaissance parfaite, approfondie de la langue, des mœurs, des lois, de toute la jurisprudence ancienne et moderne, appliquée à l'administration de Venise et de ses provinces. Cette condition, Manin la remplissait à merveille; il passait avec justice parmi ses collègues pour l'encyclopédie vivante du pays en ces matières abstraites.
Armé de ces avantages, il ne restait plus au conspirateur qu'à bien choisir ses auxiliaires et son point d'attaque. Les auxiliaires, nous en connaissons déjà une partie; à part les hommes d'élite qu'il avait choisis, c'était le hasard, c'étaient les travaux journaliers qui se chargeaient de les procurer. Le point d'attaque
ne pouvait être prévu d'avance, 1 occasion seule pouvait 1 indiquer; l'important était de ne pas la laisser échapper. Dans ce but il fallait dresser les hommes, les former à cet art difficile de combattre sans sortir des limites du droit contre des adversaires puissants, aux yeux desquels la violence et la persécution n'étaient qu'un complément d'argumentation. Sans une tribune publique, il n'y avait rien à faire, et elle manquait encore à ces tribuns courageux. Le congrès allait la leur donner au sein du palais ducal, à Venise même !
Manin dut songer alors au moyen d'y entrer. Depuis l'âge de quinze ans il était membre correspondant de l'Athénée de Venise, réunion savante qu'il négligeait fort et où ses apparitions étaient rares. Cette réunion acquit tout à coup une véritable importance, et cela par deux raisons; la première, c'est qu'on pouvait, comme membre de l'Athénée, obtenir, sous certaines conditions, le droit de faire partie du congrès. La seconde raison avait pour but d'habituer les Vénitiens à parler en public, à soutenir et à discuter leurs opinions. C'était une école parlementaire destinée à former des orateurs aux mœurs et à la discipline des grandes assemblées délibérantes et à les mettre à même de figurer honorablement au prochain congrès de Venise. Noble et intéressant spectacle qui nous représente la lutte de l'esprit moderne contre les préjugés et les entraves d'un autre âge , et nous donne une idée exacte de la puissance acquise par un dévouement patriotique qui n'avait ni son heure ni son jour, mais qui était de tous les jours, de toutes les heures! Voilà pourquoi nous accordons de l'importance aux réunions de l'Athénée, de jour en jour plus nombreuses et plus sympathiques au public, à mesure
que ces joutes de l'esprit se rapprochaient des questions d'actualité politique.
Les improvisations faites par JVIanin en présence d'un grand nombre de témoins appartenant à toutes les classes du peuple ne blessaient personne; les plus dures vérités jetées à l'auditoire attentif ne trouvaient d'autre écho que le bruit des applaudissements encourageant l'orateur à exprimer jusqu'au bout son opinion. Plus il y avait de monde, mieux il parlait. Distrait, embarrassé devant un auditoire restreint, Manin tirait ses meilleures inspirations de la présence de la foule. La vue du peuple multipliait ses forces; il avait besoin de l'apercevoir et de le sentir vivre à ses côtés. Plus la foule était compacte, plus elle était bruyante et animée autour de lui, plus son éloquence mâle et grandissante était sûre de s'en rendre maîtresse. C'était un beau spectacle que celui de ce tribun vénitien à la figure pâle et aux traits accentués , dominant le tumulte et dirigeant à son gré les mille impressions capricieuses de ces savantes assemblées. La lutte persévérante de cet homme qui, à lui seul, à travers tous les obstacles, avait rêvé, préparé dans Venise et devait accomplir le renversement de la domination autrichienne, restera comme un des faits les plus remarquables de l'histoire contemporaine de l'Italie.