COBDEN ET CORMEMN A VENISE
L'arrivée de Cobden à Venise fut un grand événement; il venait de faire un voyage triomphal à travers toute l'Italie. Partout on l'avait reçu en lui rendant les honneurs accordés seulement aux souverains. Pezzato avait de Milan engagé Manin à bien accueillir le chef illustre de la réforme anglaise. Cobden, déjà depuis quinze jours à Venise, était sur le point de partir, et l'on n'avait encore rien fait. La femme de Manin, âme ardente et remplie de patriotisme, répétait constamment à son mari : « C'est une honte pour Venise si elle ne fait aucune démonstration en l'honneur d'un pareil hôte! » Manin va au cabinet de lecture dont Pasini était le président, et où se réunissaient souvent les patriotes de la ville. Il ne trouve personne, sauf l'honorable président, auquel il expose l'objet de sa visite. D'un commun accord , les deux amis se rendent à dix heures du soir sur la place Saint-Marc. De groupe en groupe ils obtiennent en une heure un nombre considérable de signatures. Priuli, qui était un des commissaires de cette réunion, prit sur lui de demander à la police la permission de célébrer un banquet; ce qui fut accordé, à la condition expresse que Manin ne parlerait pas! Les Autrichiens commençaient à connaître la valeur de cet intrépide ennemi. Le lendemain, une réunion imposante assistait
à ce banquet, préparé dans l'île de la Giudecca. Tommaseo figurait parmi les souscripteurs; mais fidèle à ses habitudes solitaires, il n'y vint pas, se contentant d'envoyer une adresse magnifique et pleine des plus nobles et des plus sérieuses pensées. Locatelli, le rédacteur de la Gazette officielle de Venise, au grand étonnement de tous les spectateurs, lut un discours très-énergique. Cobden répondit en termes courtois et éloquents; il remercia les Vénitiens avec effusion de l'hospitalité qui lui était offerte, et dit des choses flatteuses aux populations italiennes, et particulièrement à Venise, qu'il enthousiasma en parlant du rôle qui l'attendait encore dans l'avenir. Le banquet achevé , les assistants se levèrent et reconduisirent jusqu'à son hôtel Cobden, en parcourant le grand canal, au son de la musique 1 et à la lueur des flambeaux. Cette nuit-là toute la ville fut sur pied; les fenêtres, tapissées et pavoisées comme aux jours de grande cérémonie, étaient éclairées et formaient une vaste guirlande de lumières qui se reflétaient sous mille formes variées dans le miroir des eaux. Venise, vue ainsi à quelque distance, se détachant sur un fond sombre, ressemblait à un vaste globe de feu suspendu comme par enchantement entre deux immensités, le ciel et la mer! Les vieillards ne se rappelaient pas avoir jamais assisté à pareil spectacle. Tel fut cet hommage rendu par le peuple de Venise à la science, au courage et au talent dans la personne de Cobden. Certes, au retour de cette fête splendide, quand les derniers chants eurent cessé de retentir, quand les dernières clartés de ces illuminations se furent éteintes dans l'épaisseur et le silence de la nuit, plus d'un habitant, avant de
* Celle d'un bataillon autrichien.
s'endormir, put se dire qu'un peuple qui savait recevoir ainsi un hôte illustre ne devait pas être, comme l'Autriche osait le prétendre, un peuple déshonoré et mort à tous les sentiments de liberté et de nationalité.
Quelques jours après, Manin alla voir Cobden. « J'ai fait le tour de l'Italie, dit celui-ci, partout j'ai été bien accueilli, mais nulle part je n'ai reçu d'impression si solennelle qu'à Venise. — Les questions économiques sont bien étudiées, à chaque pas j'ai rencontré des hommes instruits et versés dans ces matières moins étrangères ici que dans bien des contrées de l'Europe; mais ce qui m'a frappé, c'est la haine mortelle qu'on porte à l'Autriche. Une dame napolitaine m'a dit : « Je donnerai le sang de mes n quatre enfants pour la voir expulsée de l'Italie ! » Cobden paraissait ne pas comprendre l'ardeur-de ce sentiment dans les États indépendants tels queNaples, Florence, Rome, qui disait-il, n'ont rien à démêler avec Vienne , et peuvent par conséquent s'occuper de leurs affaires sans songer à l'Autriche. Manin lui fit observer que ces peuples en apparence libres , vivaient sous l'empire de lois plus rétrogrades et plus répressives encore que celles de l'Autriche dans les provinces soumises à sa domination. Et le Vénitien disait vrai : il n'y a aucun de ces gouvernements que l'on croit indépendants, qui ne relève plus ou moins directement de l'influence toute-puissante de la cour de Vienne. Dans cette entrevue qui se termina après plusieurs heures de conversation, Manin prit congé de Cobden en lui disant : « Vous subordonnez les questions politiques aux questions économiques. Je crois fermement qu'il faut raisonner en sens contraire et subordonner, pour l'Italie du moins,
toutes les questions économiques aux questions politiques. »
Peu de temps après le départ de Cobden, M. de Cormenin arrivant de Florence, s'arrêtait à Venise. 11 exprima à Tomasoni le désir de connaître Manin, et dans un entretien qu'ils eurent ensemble, l'auteur du Livre des orateurs ne parla que de la question des subsistances qu'il voulait, disait-il, étudier à fond. « Enfin, c'est pour avoir des renseignements que je veux vous exploiter, » ajouta en riant M. de Cormenin. Au lieu de répondre à cette question, Manin se mit à traiter au point de vue politique l'état légal de l'administration de Venise et son état réel. Il s'appliquait à démontrer à l'écrivain français la différence énorme qui existait entre les textes de la loi et leur application , différence tout au détriment de Venise. Les choses en restèrent là. Cependant inquiète de la visite de Manin à M. de Cormenin, la police crut que cet entretien ne pouvait cacher qu'une conspiration politique très-criminelle.
Durant cette année si fertile en incidents pour l'histoire de la police de Venise, Manin, par l'entremise de son clerc Giovanni Gerlin , eut une entrevue avec Tommaseo. Voici dans quelles circonstances : ce Gerlin excellait dans l'épigraphie; l'art de renfermer dans de courtes inscriptions des pensées originales, souvent justes et profondes, acquérait sous sa plume un degré de perfection rare. Cette aptitude remarquable l'avait mis en rapport avec presque tous les hommes de lettres d'Italie. Il aimait d'ailleurs leur commerce et le recherchait. Aux heures où son patron ne l'accablait pas de copies à faire ou d'actes à consulter, heures toujours trop rares sans doute, le pauvre Gerlin secouait la poudre du greffe, disait adieu un
moment aux livres de jurisprudence, et d'un bond il s'échappait de la maison sérieuse et austère de San l'aternian, où l'imagination, cette folle du logis, ne tenait pas grande place. Alors, le jeune clerc allait jouir au milieu de ses amis de sa liberté et deviser à son aise littérature et inscriptions. Par lui donc, Manin sut un jour que Tommaseo désirait l'entretenir d'affaires sérieuses; il le vit et apprit que de concert avec le comte Carlo Leoni de Padoue, Tommaseo avait l'intention d'adresser une pétition à l'empereur pour demander la suppression de la loterie. Manin ne fut pas de leur avis et Tommaseo , se rendant à ses arguments, proposa de rédiger une autre pétition pour demander des réformes sur l'organisation de la censure. Ici , nouvelle opposition de Manin , opposition fondée sur la certitude de l'insuccès; la question, en effet, n'intéressant spécialement que les gens de lettres peu nombreux et suspects au gouvernement, ne pouvait être appuyée que par un petit nombre de personnes. Tommaseo insiste et refuse à son tour d'admettre le projet de Manin, consistant à rédiger la pétition sur la réforme de la procédure criminelle : question brûlante dont on s'était déjà occupé en Allemagne, et qui comportait des développements étendus et des rapprochements très-significatifs avec la politique. Une question de procédure criminelle ne pouvait être réellement indifférente à personne, puisque d'un jour à l'autre tout le monde était exposé à subir les rigueurs d'un code arbitraire. Elle offrait encore l'avantage de ne pas offusquer l'Autriche; cette puissance avait reconnu elle-même que, sous ce rapport, il y avait quelque chose à faire. En outre, la question pouvait se traiter dans les journaux, considération importante, à Venise surtout, où la liberté de la presse sur les
matières politiques était presque complètement supprimée.
Tommaseo , persuadé que la réforme de la censure prêterait plus à l'agitation légale, soutint qu'en définitive si les écrivains étaient peu nombreux, les lecteurs l'étaient davantage, et que ce qui frappait les premiers atteignait nécessairement les seconds. Il pria donc Manin de lui envoyer des documents précis à ce sujet. Celui-ci démontra que la loi sur la censure, libérale en texte , était seulement défigurée et tronquée par le zèle des employés , et que par conséquent les arguments de fond seraient faibles. Rien n'ébranle le poëte; il étudie, écrit la pétition avec sa facilité accoutumée et l'envoie à Manin le 8 août 1847. L'avocat la lit , l'approuve et en loue la forme admirable comme tout ce qui sortait de la plume inspirée de Tommaseo, le plus éloquent des écrivains de l'Italie. Restait une autre question : celle des signatures à obtenir. Le comte Leoni avait dit dans une circonstance précédente : « Entendez-vous sur le choix de l'attaque , je me charge de la faire appuyer. » On lui expédie la pétition àPadoue, il la renvoie en demandant qu'on la dépose chez Manin où il la reprendra en allant au congrès. « Nous profiterons de cette réunion, écrit-il, pour avoir des signatures qui, alors, ne nous feront pas défaut »
Pendant ce temps, le livre de Tommaseo sur l'instruction publique, réimprimé à Florence, provoque la colère de la police de Venise. Le poëte reçoit une intimation de la délégation provinciale * d'avoir à se justifier de cette réimpression faite en Toscane
' Première instance politique qui administre et rend en même temps la justice.
sous un gouvernement indépendant. Tommaseo ne répond pas, on le condamne à une amende de cent ilorins. Manin alors lui conseille d'interjeter appel auprès du gouvernement du territoire de Venise. Tommaseo écrit son ricorso qui est un chef-d'œuvrp. Il dit à Manin : «Vous le présenterez le lendemain de mon départ, » et il se rend en Toscane. L'avocat, selon cette recommandation, déposa le ricorso, et depuis on n'en a jamais entendu parler.
En septembre 1 847, le congrès s'ouvre, le comte Leoni ne paraît pas ; il vient pourtant à Venise se faire inscrire, prend un guide, sa médaille et s'en va. Manin étonné lui fait écrire par Gerlin. Leoni répond : « que sa mère est malade, qu'il n'a pas le temps de s occuper de la pétition déposée sur sa recommandation chez Manin, mais qu'au surplus il en a parlé à M. César Cantù, et prie qu'on s'adresse à lui. » M. Canlù. était alors, au congrès, le secrétaire de la section d'archéologie et de géographie dont Balbi était président. Manin va le trouver la pétition à la main. M. Cantù lui répond : « Non-seulement je ne chercherai pas à obtenir des signatures, mais je n'y apposerai même pas la mienne. »
Comme l'opinion publique a le droit de demander compte à Manin du choix des hommes qu'il appellera plus tard avec lui à la direction des affaires, il importe que cette opinion publique soit éclairée sur la conduite de chacun, afin qu'elle puisse prononcer en toute connaissance de cause. Ce sera la justification de nos détails.
Le futur rédempteur de Venise faisait l'éducation politique de ses conscrits, comme un bon général, en les conduisant le plus souvent possible au feu sans qu'ils fussent tués. Aussi attachait-il une haute im-
portance au droit de pétition dont l'exercice habitue le peuple à raisonner sur les questions politiques. Nous sommes de son avis : et si l'on nous répond que c'est une dangereuse habitude parce que les masses étant peu instruites et souvent plus despotes que les individus, de grands malheurs peuvent résulter de leur intervention fortuite dans les affaires administratives d'un pays, à notre tour nous dirons qu'en accordant aux masses le droit de pétition , on se réserve bien aussi, quand on est gouvernement, le droit de refuser ce qui serait injuste ou déraisonnable ; le droit même de pétition implique une idée de résistance, puisque le mot demander ou pétitionner renferme en soi une idée de soumission. Il est donc plus sage , s'il n'est pas toujours facile de convaincre les masses , de les ramener par la logique et la raison dans les voies de la vérité. Vaut-il mieux étouffer en elles tous les instincts généreux et toutes les notions du bien et du mal en les parquant dans un cadre arbitrairement séparé du reste de la société ? C'est aux gouvernements démocratiques surtout qu'est réservé l'honneur d'initier les masses souffrantes aux nécessités et aux lois de la vie politique. C'est à ces gouvernements aussi qu'il appartient de leur rappeler fermement leurs devoirs après leur avoir rendu leurs libertés. Et disons-le, comme exemple , ce qui a perdu tant d'illustres démocrates , c'est la faiblesse devant les exigences de la lie de leur parti. En politique le courage contre les adversaires ou les ennemis, est le plus facile, tandis que le courage contre ses amis est le plus nécessaire. Après Washington , Manin est peut-être le seul révolutionnaire des temps modernes qui ait bien compris et pratiqué cette vérité. En effet, nous ne l'avons pas vu une seule fois jusqu'ici , et nous ne le verrons pas
une seule fois dans la suite sacrifier le bon droit et la justice aux passions mobiles ou à l'influence arbitraire de la foule. Non, il n'a même jamais craint d'avoir contre lui ces passions hostiles, parce qu'il se sentait supérieur à elles de toute la hauteur de son génie et de sa foi. C'est là un des côtés les plus saillants de la conduite politique de Manin.