‹ Histoire de la république de Venise sous ManinChapitre 8 sur 57 · PUBLICATIONS DE MANIN · texte numérisé non relu

PUBLICATIONS DE MANIN

Plusieurs questions brûlantes d'intérêts commerciaux se succédaient dans la ville, et semblaient être les complices des agitateurs légaux qui avaient Manin et Tommaseo pour chefs , et cette devise pour programme : Tout ce qui n'est pas défendu est permis.

La question du passage de la malle des Indes, si controversée dans toute l'Europe, fut vivement discutée à Venise, qu'elle intéressait au plus haut degré. On s'était adressé au capitaine Waghorn, en le priant de faire un essai par la voie de Venise, en concurrence de la route d'Allemagne par Trieste.

Le capitaine demande qu'avant tout on s'assure du concours du gouvernement. Manin rédige la pétition en un style concis et ferme, auquel on n'était pas habitué à Vienne. On répond négativement. A ce sujet, une polémique s'engage entre le Lloyd et la Gazette de Venise. Le premier de ces journaux , dévoué à l'Autriche, soutenait que le port de Venise n'était pas abordable. Le second s'efforçait de démontrer que, au moyen d'une ligne de chemin de fer de Vérone par leTyrol, les denrées coloniales de Venise iraient approvisionner la Bavière, et que cette ligoe rendrait le transport de la malle plus prompt et plus facile que par Trieste.

La prospérité de Venise, arrêtée par la découverte

du cap de Bonne-Espérance, avait tiré autrefois tourichesses , ses ressources et son éclat de son commerce avec les Indes. Il eût donc été pour elle d'un immense intérêt de rétablir une voie nouvelle vers ces contrées lointaines, qui avaient été si longtemps une source féconde de bien-être. Les matières qui touchent à la politique sont si inflammables, que la moindre étincelle peut allumer un grand incendie. Avec cette pensée, pour Manin, tout ce qui était sujet de discussion était précieux et devait servir à ébranler la puissance de l'Autriche, en passionnant les masses contre elle. Après la question du passage de la malle des Indes, il exploita la crainte du choléra.

Ce fléau terrible, qui menaçait Venise, avait formé deux écoles, l'école non contagionnisie et l'école contagiotuiiste. Les Allemands ne l'étant pas, les Vénitiens devaient l'être! Du reste, cette croyance remontait à des temps très-reculés; Venise pense avoir, pendant plusieurs siècles, préservé le monde de la peste par la création de ses lazzaretti. Ce qui, jusqu'à un certain point, justifierait cette prétention, c'est que les institutions sanitaires, fondées après celle-là dans toute 1 Europe, ont emprunté et conservé jusqu'à nos jours ce nom vénitien avec la chose, et de lazzaretli on a fait lazaret. Quoi qu'il en fût, Manin continuait, avec son ardeur infatigable, à se servir du choléra, comme il s'était servi du chemin de fer; il agitait ainsi les populations et les entraînait à signer une pétition demandant que le gouvernement prît des mesures sérieuses pour protéger la santé publique. Il faisait cett-3 réflexion, que la crainte de la maladie, plus forte que la crainte de se compromettre, l'emporterait dans l'esprit des habitants et lui procurerait des signatures, i 6

Sa pétition, que nous avons entre les mains, est un modèle de verve, d'esprit et d'éloquence. Elle n'avait qu'un défaut, celui de ressembler beaucoup plus à un ordre qu'à une demande. Du reste, il est aisé de s'en convaincre par cette phrase qui la termine : E presto! perche il colera non fa anticamera! (Et faites vite ! parce que le choléra ne fait pas antichambre ! ) Malgré la frayeur qu'inspirait aux Vénitiens contagionnistes l'approche du fléau terrible, personne n'osa signer la pétition. A peu près vers cette époque, Federigo, l'un des amis dévoués qui avaient accompagné Manin malade dans son voyage à Milan, fonda un journal vénitien appelé il Pescatore. Il réclama aussitôt le concours de l'illustre avocat; celui-ci, après certaines observations désintéressées, compose un article intitulé : il Senso comune. Cet article remarquable était écrit avec une simplicité pleine de finesse, qui touchait à la satire par l'ironie et le sarcasme, et s'élevait jusqu'au pamphlet parla force de la logique. Il se proposait de démontrer la différence du bon sens avec le sens commun; et la conclusion était que le sens commun ne peut exister dans un pays où la discussion n'est pas libre. La censure, à son insu, vint donner une fois de plus raison à l'auteur. En coupant çà et là, avec son discernement habituel, des fragments et des phrases du morceau principal, elle réussit à laisser publier , sur le sens commun, un article qui finissait lui-même par en manquer tout à fait. Cependant, la victime défigurée par la censure est là encore intacte sous nos yeux, déployant toute la vigueur de l'esprit qui l'a conçue. Une main amie a heureusement veillé sur elle et a dérobé l'original pour ne livrer aux mutilations de la loi autrichienne qu'une des nombreuses copies qui circulèrent alors à Venise.

Manin écrivit un second article portant pour titre la Hesignazione. C'était une réponse indirecte à des réflexions sur le même sujet, attribuées au prince Giablonowsky, gendre du gouverneur de Venise, et publiées par un journal allemand.

Dans cette question , le critique était redevenu ce qu'il était, c'est-à-dire le véritable tribun du peuple. Aussi, ramassant son indignation et sa haine, il raconte à mots couverts, mais avec des accents pleins de larmes, les malheurs de sa patrie, de sa chère Venise, autrefois libre et souveraine, aujourd'hui esclave! Et il demande que l'on distingue deux sortes de résignation : celle qui, partant de la crainte, est une lâcheté et déshonore le nom d'un homme ou d'un peuple, et la résignation touchante des nations qui, en subissant ce que la force leur impose, amassent, au fond de leur cœur, des trésors de patriotisme, et ne se résignent qu'afin d'arriver plus sûrement à la délivrance. Il est inutile d'ajouter que le travail, dont nous ne garantissons ici que le sens, subit aussi, avant d'être publié, les retranchements de la censure.

Dans la rédaction de la partie du Guide qui lui avait été confiée, l'éloquent avocat s'était appliqué surtout à faire comprendre la supériorité morale des vieilles lois vénitiennes sur les lois autrichiennes. Celles-ci, sans être positivement désignées, se reconnaissaient facilement aux allusions habiles et transparentes du bon citoyen. Ce travail, qui avait une bien autre valeur que les travaux superficiels du même genre faits annuellement dans chaque ville d'Italie où se tenait le congrès, est un monument grandiose dont le Guide ne pouvait contenir que les premiers fondements. Là, le style de Manin ne le cède en rien à sa parole. C est toujours la même concision, la même origina-

lité imprévue de langage mêlées à la profondeur et à la sagesse des pensées. Contrairement à un grand nombre d'écrivains italiens, celui dont nous parlons, loin de noyer une idée dans des torrents de phrases, est net, simple et expressif, comme les meilleurs modèles de l'antiquité. En un mot, on voit qu'il n'écrit pas, comme tant d'autres, pour écrire, mais qu'il écrit pour traduire sa pensée.

Dans la publication du Guide, Manin n'avait pas été fâché de montrer à ses compatriotes et aux savants étrangers, venus de tous les points de la péninsule, que la procédure criminelle de l'Autriche était infiniment plus sévère que celle du conseil des Dix, dont on évoquait, dans une intention perfide, les mystérieux souvenirs. Accablante réplique jetée en passant aux écrivains ignorants ou vendus, qui osaient parler de la douceur et de la paternité des lois du gouvernement autrichien en Vénétie!

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