LIVRE PREMIER
cependant à l'aspect du roi de France, entraînés par l'accent vraiment royal avec lequel il leur dit : « C'est sur vous, messieurs, que je veux toujours m'appuyer ; approchezvous et entourez-moi ; vous avez été toujours bons Français ; j'espère que la France n'aura plus besoin de votre épée; mais si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise, on nous forçait à la tirer, tout goutteux que je suis, je marcherais avec vous. » La séduction qu'il avait exercée sur eux, il l'exerça de même sur tous les membres des corps constitués, qui vinrent, à l'exception du Sénat, lui rendre hommage.
Le Sénat se réservait. Destinée singulière que celle de celle assemblée, produit du despotisme impérial, longtemps asservie à ses caprices, qui se trouvait, après avoir été l'instrument légal de sa déchéance, devenue l'organe des revendications libérales en présence de la monarchie restaurée ! Sa réserve était d'ailleurs fondée. Ayant subi les lois arbitraires d'un homme, il ne voulait pas livrer la France à l'ancien régime. Il s'inquiétait du mutisme du roi, qui persistait à se dérober à toute explication sur l'acte constitutionnel ; il commentait les paroles malencontreuses prononcées à Londres par le nouveau monarque, qui, cédant à l'ivresse d'une journée féconde en émotions, avait eu le tort d'attribuer au prince régent d'Angleterre la part principale dans son rétablissement ; il attendait que Louis XVIII adhérât à la Constitution, ou tout au moins en reconnût les principes et en admît les bases. Il ne voulut pas se présenter devant lui avant de connaître ses intentions. Ainsi, au milieu de l'allégresse qui marquait chaque étape de la marche triomphale du roi vers Paris, la politique reprenait ses droits, à l'instigation de Talleyrand, de Fouclié, de tous ceux qui, obéissant soit à un intérêt personnel , soit à un intérêt patriotique, ne voulaient accepter la royauté qu'à titre contractuel.
Le roi cependant persévérait dans son silence. M. de Talleyrand, qui s'était rendu près de lui, le tsar, qui avait offert
i-1 HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
sa médiation pour aplanir une difficulté qui tenait tout en suspens, ne purent lui arracher un engagement. Enfin, le 2 mai, la nécessité d'en finir ayant imposé des concessions mutuelles, Louis XYIII signa à Saint-Ouen la déclaration historique qui, sans reconnaître le droit que s'était adjugé le Sénat de lui imposer une constitution, en admettait les principales bases, et promettait de les insérer dans la charte qui devait être soumise à l'approbation des deux Chambres, convoquées pour le 10 du mois de juin suivant. Le roi commit en cette circonstance une grande faute, celle de dater la déclaration de la dix-neuvième année de son règne, comme s'il eut voulu effacer d'un trait de plume toute une période de notre histoire. Ce fut le dénouement d'une situation trop longtemps prolongée. Dès lors, le roi n'avait plus qu'à entrer dans Paris. Il y était précédé par l'adhésion de tous les partis.
Il y entra le 3 mai, par un soleil radieux, au milieu d'acclamations dont les souvenirs contemporains nous ont répété les échos. Assis dans une calèche découverte, traînée par huit chevaux blancs, il avait à côté de lui la duchesse d'Angoulème, la fidèle compagne de son long exil, celle qu'il se plaisait à appeler son Antigone, en face de lui le prince de Condé et le duc de Bourbon, le grand-père et le père du duc d'Enghien, la plus intéressante victime de Bonaparte. Le comte d'Artois et le duc de Berry escortaient la voilure royale, suivis d'un brillant état-major. Beçu à la barrière par le comte de Chabrol, préfet de la Seine, les douze maires de Paris et le conseil municipal, le cortège, en sortant du faubourg Saint-Denis, coupa le boulevard, s'enfonça dans les rues étroites et populeuses par lesquelles il devait gagner Notre-Dame, passant sous une voûte de drapeaux blancs. Les souverains alliés étaient restés chez eux ; leurs armées avaient été consignées. La fête conserva son caractère national et se signala par l'indescriptible enthousiasme de la foule, qui voyait dans le roi et dans sa famille le sym-
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bole de la France pacifiée. On avait eu le tort d'entourer le cortège d'un bataillon de la garde, qui seul ne prenait aucune part aux manifestations populaires, et qui, par sa physionomie irritée et sombre, mettait un nuage sur les joies de cette journée. « Je ne crois pas, a écrit Chateaubriand, que figures humaines aient jamais exprimé quelque chose d'aussi menaçant et d'aussi terrible. »
Après le Te Deum chanté à Notre-Dame, le cortège se dirigea vers les Tuileries, où il arriva vers quatre heures. En entrant dans ce palais, d'où elle était sortie pour accompagner sa famille au Temple vingt-trois ans auparavant, la duchesse d'Angouléme, succombant sous le poids de son émotion, s'évanouit. Dans la soirée de ce jour, Paris s'illumina spontanément. Le lendemain, pour faire honneur au roi de France, les souverains alliés firent défiler leurs troupes devant lui. La foule assista, attristée et menaçante, à cette solennité qui lui rappelait les défaites du mois précédent et l'humiliait. La présence des étrangers dans Paris lui gâtait le bonheur qu'elle avait eu à recevoir la famille royale. Celle-ci cependant devait être satisfaite de l'accueil que lui faisaient les Parisiens. Elle reprenait possession de ses privilèges avec l'assentiment de la France. A la fin de cette bruyante semaine de mai, Louis XVIII pouvait croire qu'il avait reconquis son royaume, gagné tous les cœurs, et qu'il restait libre de travailler à la grandeur comme à la prospérité de cette nation qui saluait en lui le chef d'un gouvernement réparateur.
NÉCESSITÉ DE PACIFIER LE PAYS — LE ROI ET LE COMTE D' ARTOIS — LE PERSONNEL POLITIQUE — LE MINISTÈRE DU 13 MAI — LA QUESTION DE l'armée — RÉTABLISSEMENT DE LA MAISON MILITAIRE DU ROI — SES FACHEUX EFFETS — TRAITÉ DE PAIX DU 31 MAI — PROMULGATION DE LA CHARTE — ELLE CRÉE DES INSTITUTIOJJS LIBÉRALES.
Outre les quatre graves questions qui s'imposaient à l'étude du gouvernement royal : question militaire, question financière, question diplomatique et question constitutionnelle, il avait à pacifier le pays. Sous le règne précédent, la main puissante de l'empereur avait contenu les partis, stérilisé leurs eiïorts, anéanti leur influence. Mais, Napoléon renversé, les passions dont son avènement avait marqué le terme, se ravivaient, mettant aux prises bonapartistes, révolutionnaires et royalistes; les premiers avec leurs regrets et le dépit des causes vaincues, les seconds avec un espoir mal contenu de ressaisir leur influence passée, la crainte de n'avoir échappé au despotisme impérial que pour tomber aux mains du parti de l'émigration ; les derniers animés de la joie du triomphe, mais pleins du désappointement que leur faisait éprouver la résistance de Louis XVIII aux exigences du royalisme victorieux.
Les divisions nées de ces divers sentiments avaient leur contre-coup dans l'entourage immédiat du roi, où l'on affirmait et où l'on niait tour à tour la nécessité de tenir compte de l'état des esprits , des transformations de la société française. Comme pour les aggraver, un dissentiment avait éclaté entre le roi Louis XYIII, trouvé trop modéré, trop tiède, trop prudent, par un grand nombre de ses partisans, et le comte d'Artois, à qui certains politiques reprochaient, un peu à tort, la précipitation avec laquelle il avait conclu et signé l'onéreuse convention du 23