LIVRE TROISIÈME. -26'J
Le cabinet n'épargna pas M. Royer-Gollard lui-même, et les plus libéraux de ses membres ne purent empêcher M. de Serre de combattre la candidature de son ancien ami avec autant d'ardeur que s'il se fût agi de l'un des adversaires les plus intraitables de la couronne. M. Royer-Collard fut cependant élu. Mais ce fut un des rares triomphes de l'opposition ministérielle. Le centre perdit un grand nombre des siens. Ils furent remplacés par des hommes de droite. Ce parti gagna cinquante voix environ, dont une vingtaine au moins allèrent grossir les forces des ultras. C'était une défaite pour le ministère comme pour tous les partisans d'un gouvernement modéré. Encore une élection semblable, et il faudrait livrer le pouvoir à l'extrême droite, qui déjà croyait le tenir, ainsi que le prouvait son langage.
Et cependant les passions révolutionnaires, quoique découragées, ne désarmaient pas. Elles trouvaient au contraire un élément d'excitation dans le succès des ultras, et, dans plusieurs grandes villes, elles dégénérèrent en manifestations scandaleuses. La situation du ministère semblait de plus en plus difficile. On croyait à sa chute prochaine, et M. Pasquier ayant été nommé pair de France, cette nomination fut considérée comme la preuve certaine que les ministres n'espéraient pas conserver longtemps leurs fonctions. Le duc de Richelieu comptait sur M. de Yillèle pour regagner le terrain perdu. Mais, tandis qu'il louvoyait entre les écueils pour laisser à cette espérance le temps de se réaliser, les fauteurs d'intrigues préparaient diverses combinaisons dans le but de remplacer un cabinet qui touchait visiblement à salin. La session fut ouverte le 5 novembre sans que le duc de Richelieu eût osé fortifier le ministère par l'adjonction lie (juelques membres de la droite, ni renoncé à gouverner avec son concours. Le 14, on procéda à l'élection des candidats parmi lesquels le roi devait choisir le président delà Chambre. Les ultras se refusaient à élire M. Ravez, qui depuis trois ans présidait l'assemblée, parce qu'il était le candidat
du ministère. Ils offrirent le fauteuil à M. de Villèle, qui le refusa, et ne purent empêcher M. Ravez d'arriver en tête de la liste, ni par conséquent détourner le roi de le choisir. Cet incident avait démontré avec la dernière évidence que la droite était plus que jamais divisée en violents et en prudents, ceux-ci conduits par M. de Villèle, ceux-là se laissant aller sans discipline au gré de leur passion, sans vouloir se séparer du groupe politique qu'ils prétendaient diriger, et pour lequel ils étaient un grave embarras.
Cette démonstration, cependant, n'éclairait pas le ministère sur sa faiblesse. Il croyait arriver sans trop de difficultés au terme d'une session durant laquelle il avait peu de lois à demander au Parlement : c'était une illusion. Quand un grand parti, comme l'était la droite à celte époque, se divise en plusieurs fractions qui ne marchent d'accord que sur certains points, c'est ordinairement la plus turbulente qui entraîne toutes les autres, et il en résulte pour le gouvernement qui s'appuie sur elles un mal incurable. Les ultras, livrés à eux-mêmes, auraient été hors d'état de former un ministère. Mais ils suffisaient à entraver tous les efforts de celui dont ils souhaitaient la chute et par conséquent à la préparer. Résolus à combattre le cabinet Richelieu et à le renverser, ils s'adressèrent au groupe Villèle. Ne l'ayant pas trouvé aussi ardent qu'ils l'étaient eux-mêmes, ils n'hésitèrent pas à se rapprocher de la gauche. Ils étaient assurés d'y trouver un prompt et docile concours. La gauche était en effet prête à tout, même à subir pour un temps, qu'elle supposait d'ailleurs devoir être très court, le gouvernement des ultras, à seule fin de créer le désordre dans le pouvoir. Elle reçut la promesse de la suppression de la censure. A ce prix, elle promit de servir les desseins des ultras.
La discussion de l'adresse que la Chambre rédigeait annuellement en réponse au discours royal était le terrain sur lequel les partis allaient se compter. Grâce à l'appui de la gauche, MM. de la Bourdonnaye, Delalot, de Castelbajac,