LIVRE QUATRIÈME
il la sienne. MM. de Peyronnet et Corbière la combattirent au nom du gouvernement, et M. de Serre, dont cette loi était l'œuvre, les appuya de sa grande parole, quoiqu'il n'appartînt plus au cabinet. On vota d'abord à une importante majorité, après un débat de dix-sept jours, la première partie delà loi, consacrée à la répression des délits de presse. On discuta ensuite la seconde, relative à la police des journaux. Un nouveau venu, M. de Martignac, en était le rapporteur. Il arrivait à la Chambre à la suite d'une élection isolée qui avait eu lieu à Bordeaux. Son éloquence séduisit ses collègues, qui l'entendaient pour la première fois, et, à peine entré dans la vie politique, il laissa pressentir le grand rôle qu'il devait y jouer plus tard. Mais ses opinions n'étaient point encore arrêtées ; la nécessité d'un régime fortement libéral ne s'était pas encore imposée à son esprit ; il défendit la censure facultative , contre laquelle s'élevèrent plusieurs orateurs, et notamment Benjamin Constant, le général de la Fayette, Royer-Collard et de Bonald. En dépit de leur opposition, le projet fut adopté à une grande majorité.
Cette discussion n'avait pu se prolonger sans causer dans Paris quelque émotion. Cette émotion, entretenue par la presse, surexcitée par une mission religieuse prècbée en ce moment dans le diocèse, qui portait dans les chaires des préoccupations politiques, dégénéra en troubles. On vit dans les rues, aux environs du palais Bourbon, une foule mécontente, dans les rangs de laquelle se trouvaient des étudiants en grand nombre. Le l"mars, il fallut déployer, pour la contenir, un imposant appareil de forces militaires. Deux députés qui avaient voulu enfreindre une consigne furent arrêtés et détenus pendant plusieurs heures. Ils formulèrent leurs griefs à la tribune, et le débat fut envenimé par Manuel, qui saisissait toutes les occasions de manifester sa haine contre les Bourbons. Appelé à s'expliquer sur les conspirations dont justement le gouvernement poursuivait à cette heure les auteurs, il les défendit et les juslitia en disant
qu'elles avaient été provoquées parla violation de la Charte, dont le ministère s'était rendu coupable. Rien de plus exagéré que cette assertion. Mais elle éveilla des échos; les passions du Parlement, attisées par l'orateur, répondirent aux passions de la rue.
La Chambre des pairs vota à son tour les lois sur la presse, non, toutefois, sans que de grandes voix s'élevassent pour défendre la liberté atteinte. On entendit MM. de Talleyrand, de Sèze, de Barante, de Broglie, Mole, Pasquier, Siméon, qui, sous une forme politique et habile, posèrent les principes du gouvernement modéré. Il devint évident ce jour-là qu'un redoutable parti d'opposition se formait au Luxembourg contre le ministère, avec lequel il faudrait compter, car il devait être d'autant plus fort qu'il se montrait plus attaché aux institutions monarchiques et à la Charte. A la suite de ces débats et des troubles de Paris, le gouvernement ordonna la suppression de l'Ecole normale supérieure et des cours de MM. Guizot et Cousin, dans lesquels il voyait un instrument d'excitation pour la jeunesse française.
Ainsi, par une douloureuse fatalité, le ministère Villèle, durant les premiers mois de son pouvoir, en était réduit à frapper simultanément et sous diverses formes, les libertés politiques garanties par la Charte. Après ces prémisses, il lui fut impossible de revenir en arrière. Pendant six années, il ne cessa d'être en péril et, par conséquent, obligé de se défendre, — lutte difficile qui ne lui permit pas de recueillir tous les fruits de son administration, habile et féconde par d'autres côtés.
Le budget de 182:2, préparé par le précédent ministre des finances, M. Roy, et repris par M. de Villèle, son successeur, provoqua, dans la Chambre, les critiques auxquelles le budget donnait lieu tous les ans. Elles portèrent surtout sur une demande de douze millions pour l'avenir, présentée par M. de Villèle en prévision d'une expédition en Espagne, ou la révolution faisait de rapides et alarmants progrès. Le