LIVRE QUATRIÈME
bonnes grâces à M. de Villèle, coupable à leurs yeux d'avoir provoqué la retraite de M. de Montmorency. Quelques jours après, quand il fallut nommer le président de la Chambre, soixante-trois d'entre eux donnèrent leurs voix à M. de la Bourdonnaye, en opposition à M. Ravez, dont le ministère appuyait la candidature. Dès ce moment, l'opposition de droite prenait corps. Le parti qui avait renversé M.Decazes, le duc de Richelieu et M. de Serre luttait avec la même énergie contre M. de Villèle, quoique, pour le désarmer, celui-ci eût fait de nombreuses concessions. Il en fit une encore à ce moment : il remit en place les préfets qui avaient été destitués après la dissolution de la Chambre introuvable. Les ultras, néanmoins, ne furent pas satisfaits, et, quand s'ouvrit la discussion de l'adresse, ils reprochèrent à M. de Villèle de ne s'être pas assez montré partisan de la guerre d'Espagne, de n'avoir pas soutenu la régence dUrgel. Le centre gauche, de son côté, présenta de timides observations sur la nécessité de maintenir la paix. Néanmoins, à une imposante majorité, la Chambre vota le paragraphe de l'adresse qui poussait à la guerre. La Chambre des pairs se montra plus modérée dans l'expression de ses sentiments.
Les décisions de la cour de France mécontentèrent l'Angleterre. Le premier ministre de ce pays, Canning, eut avec M. de Marcellus, chargé d'affaires du roi, une explication assez vive, au cours de laquelle il défendit les droits du peuple espagnol. Les débats qui eurent lieu dans le Parlement britannique accentuèrent ce mécontentement, et Canning écrivit une lettre au comte d'Artois pour le prier de s'opposer à l'expédition d'Espagne. Mais le gouvernement français était décidé. L'expédition s'organisait sous le commandement du duc d'Angoulème avec le concours des maréchaux Oiidinot et Moncey. En outre, le ministère demandait cent millions aux Chambres pour pourvoir aux frais de la guerre. M. de Martignac donna lecture, le 21 février, du rapport
qu'il avait écrit sur cette allaire. M. Koyer-Collard lui répondit. Il flétrit la campagne qu'on allait entreprendre contre l'indépendance espagnole. Il y voyait une tentative dont on devait plus tard se faire une arme en France contre la liberté. Le général Foy prétendit que l'expédition d'Espagne était l'œuvre de la Congrégation et de la Sainte-Alliance. M. de la Bourdonnaye, prenant le contre-pied de ces critiques, reprocha au cabinet de s'être fait le serviteur de la Révolution. Yillèle et Chateaubriand défendirent la politique ministérielle, et le second prononça en cette circonstance un de ses plus éloquents discours.
La discussion durait depuis plusieurs jours; elle s'était passionnée, sans aller toutefois jusqu'à la violence, quand Manuel monta à la tribune, où sa présence avait habituellement pour effet d'exaspérer la droite, qui voyait en lui un ennemi systématique de la royauté. Devant une majorité frémissante, l'orateur accusa le gouvernement d'aller faire la guerre au profit de la contre-révolution et de livrer l'Espagne à l'inquisition et aux jésuites. Il rappela les atrocités commises par le gouvernement de Ferdinand YII, au moment de la rentrée de ce prince en Espagne. Son éloquence était agressive; la Chambre n'en tolérait qu'impatiemment les éclats. « Vous voulez sauver les jours de Ferdinand ! s'écria-t-il. Eh bien, ne renouvelez pas les circonstances qui ont entraîné à l'échafaud ceux qui vous inspiraient un si vif intérêt. Eh quoi! messieurs, auriez-vous donc oublié que c'est parce que les Stuarts cherchaient un appui à l'étranger qu'ils furent renversés du trône; que ce fut parce que les puissances étrangères entrèrent en France que Louis XVI fut décapité ! Ai-je besoin de vous dire que les dangers de la famille royale devinrent plus grands lorsque la France révolutionnaire sentit qu'elle avait besoin de se défendre par une forme nouvelle, par une énergie toute nouvelle. »
A cet endroit de son discours, Manuel fut interrompu par de violentes apostrophes que lançaient contre lui les dépu-