LIVRE QUATRIÈME
assimilait à des lieux habites, en punissant de peines spéciales le vol des vases sacrés et la mutilation des objets consacrés au culte.
Entre toutes ces lois, celle de la conversion des rentes occupa plus particulièrement l'attention publique et rencontra une vive opposition dans tous les partis. Elle était utile au Trésor, qui devait en retirer une économie notable, résultat qu'il considérait comme précieux, au moment où il songeait cà indemniser les émigrés. Mais elle blessait les idées reçues; elle paraissait contraire à l'intérètdesrentiers, encore peu versés, à cette époque, dans les secrets des mécanismes financiers. On leur proposait en réalité ou de leur rembourser au pair le capital de la rente de 5 pour 100 qu'ils touchaient sur l'Etat, ou de leur payer la rente de ce même capital de 3 francs pour 75 francs. Cette opération, si simple en elle-même, fut mal comprise, et comme on savait qu'elle avait surtout pour but de faciliter l'indemnité à accorder aux émigrés, on s'indignait à la pensée que le gouvernement voulait dédommager les uns en dépouillant les autres. Les petits rentiers surtout se plaignaient d'être réduits à perdre un cinquième de leur revenu ou à accepter le remboursement d'un capital pour l'emploi duquel ils allaient se trouver embarrassés. Les critiques motivées par le projet étaient ardentes; elles s'élevaient de toutes les classes de la société et de tous les partis, même de la droite qui regrettait qu'on fit dépendre les chances d'une spéculation le sort des émigrés.
Ce qu'il y avait de plus grave, c'est que M. de Villèle étant seul l'auteur de la combinaison, ses collègues n'en acceptaient qu'à contre-cœur la solidarité; Chateaubriand la repoussait presque, en un langage propre à laisser croire qu'il n'avait en rien contribué à ces mesures. Les hommes de finance s'y montraient pour la plupart hostiles, et l'un de ceux qui les accueillaient avec faveur, M. Laftitte, les trouvait cependant prématurées et disait à M. de Yillèle :
«Vous avez eu le tort de voir plus vite et plus loin que vos contemporains. »
C'est dans ces conditions que le débat s'ouvrit le 24 avril devant la Chambre des députés. M. de la Bourdonnaye, saisissant l'occasion de manifester contre M. de Villèle ses anciens ressentiments, l'accusa de faire violence aux rentiers, de spolier les familles, d'exciter l'agiotage et d'irriter toute une partie de la population. D'autres orateurs de la droite parlèrent comme lui, en ajoutant qu'on ébranlait la confiance par laquelle la France avait été sauvée après 1815. Du cùté de la gauche, Casimir Périer reprocha à M. de Villèle d'avoir soustrait à la publicité les arrangements qu'il avait faits avec les banquiers. La loi compta parmi ses défenseurs, à côté du président du conseil, le banquier Humann, qui rendit hommage à sa légalité et à son équité. Il demandait cependant diverses modifications dans le mode de remboursement.
En dépit de ces difficultés, M. de Villèle, qui déploya dans ce grand débat toutes les ressources de son talent, parvint à rallier la majorité à ses propositions. Elles furent votées, le 5 mai, par 238 voix contre 145. Ce vote mécontenta les Parisiens, parmi lesquels se trouvait, à cette époque, le plus grand nombre des porteurs de rentes. Ils n'espéraient plus maintenant qu'en la Chambre des pairs, dont le vote seul pouvait rendre la mesure définitive. Cette Chambre avait adopté pendant ce temps la loi de septennalité et une loi militaire destinée à substituer au service de six ans, créé en 1818 par le maréchal Gouvion Saint-Cyr, un service de huit ans. Elle avait discuté aussi la loi répressive des crimes et délits commis dans les églises; mais la droite ayant voulu introduire dans cette loi un crime nouveau : le sacrilège, le ministère avait retiré le projet pour le remanier.
C'est à la suite de ces débats que les pairs eurent à se prononcer sur la conversion des rentes, votée par les députés. L'ancien ministre des finances, Roy, qui prit le premier
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la parole, se prononça contre le projet; il en reconnaissait la légalité; mais il en contestait la convenance. Dans les notes qu'il a laissées sur les événements auxquels il fut mêlé, M. de Yillèle fait remarquer que M. Roy, inscrit sur le grandlivre pour cinq cent mille francs de rentes, en perdait cent mille à la conversion, et il conteste son désintéressement. Il lui répondit d'ailleurs sans négliger aucune de ses objections. M. Pasquier intervint à son tour pour combattre la conversion. Il appuya son argumentation de cette remarque que le rejet d'une loi qui n'avait pas un caractère politique ne saurait entraîner la chute du ministère. Le duc de Grillon, le comte MoUien, le duc de Choiseul, le comte de Talleyrand, le duc de Brissac, prirent parti contre M. de Yillèle. M. de Chabrol le défendit, et deux ministres, MM. Corbière et de Clermont- Tonnerre, prononcèrent dans le même sens d'habiles discours. Quant à Chateaubriand, quoiqu'il fit partie du cabinet et qu'on attribuât à sa parole une influence décisive, il se taisait. Non seulement il se taisait, mais son attitude équivoque permettait de croire qu'il était de cœur avec ceux qui repoussaient la loi.
Le 27 mai, il y eut entre les deux ministres une explication assez vive. M. de Villèle reprocha à Chateaubriand son silence, lui rappela que précédemment il s'était montré partisan de la conversion, et s'étonna qu'il ne la défendît pas devant les pairs, ainsi que le roi lui en avait exprimé le désir. Chateaubriand répondit par des protestations vagues, mais ne s'engagea pas à monter à la tribune, et M. de Villèle resta convaincu que son collègue n'avait usé de son crédit sur un certain nombre de pairs que pour les engager à repousser le projet. Au dernier moment, l'archevêque de Paris, M. de Quélen, attaqua, comme tuteur des pauvres, dit-il, une loi qui allait diminuer leur patrimoine. Ce fut le coup suprême; M. de Villèle comprit qu'il était vaincu, et, le 1*'' juin, en effet, cent vingt-huit voix se prononcèrent con-
tre le projet. Il ne trouva que quatre-vingt-quatorze défenseurs.
Cette défaite, imprévue autant qu'imméritée, ulcéra le cœur de M. de Villèle, et irrita le roi qui voyait dans la conversion le moyen d'indemniser les émigrés. Quand le ministre alla faire connaître au souverain le résultat de la discussion et lui apporter sa démission, celui-ci lui dit: « Villèle, ne m'abandonnez point à ces brigands ; restez avec moi, je vous soutiendrai bien ; comptez-y, soyez-en sûr. » A la suite de ces paroles, si la loi avait échoué, le ministère restait debout, et ceux qui avaient poursuivi sa chute se trouvaient déçus. De son côté, le roi restait exaspéré contre Chateaubriand, convaincu que le rejet de la conversion était son œuvre. M°" du Cayla l'entretenait dans ce sentiment. Le 6 juin, jour de la Pentecôte, il fit appeler M. de Villèle à dix heures. Quand celui-ci entra dans son cabinet : (( Villèle, lui dit-il, Chateaubriand nous a trahis comme un gueux. Je ne veux pas le voir à ma réception d'après la messe. Faites l'ordonnance de son renvoi. Qu'on le cherche partout, qu'on la lui remette à temps; je ne veux pas le voir. » M. de Villèle avait assez de crédit sur le roi pour se refuser à cette exécution. Mais son humeur l'emporta, et, séance tenante, il rédigea l'ordonnance, qui ne trouva pas Chateaubriand à l'hôtel des affaires étrangères, et que son secrétaire lui apporta aux Tuileries, oùil s'était déjcà rendu. Moins de deux heures après, il avait quitté l'hôtel, et M. de Villèle prenait sa succession par intérim.
Ce fut le -4 août seulement que M. de Villèle se décida à présenter au roi un nouveau ministre des affaires étrangères, le baron de Damas, ministre de la guerre, qu'il remplaça à la guerre par M. de Clermont-Tonnerre, ministre de la marine, dont M. de Chabrol prit le portefeille. Le duc de la Rochefoucauld-Doudeauville devint ministre de la maison du roi, en remplacement de M. deLauriston, nommé grand veneur, et la direction des beaux-arts fut confiée à son fils.