LIVRE QUATRIÈMK
force de soutenir sa têle, qui se meurtrissait en tombant sur son bureau. Il continuait néanmoins à sortir en voiture, ce qui taisait dire à ceux qui le voyaient passer amaigri, pâle et défait, que les ministres étaient bien coupables de lui imposer ces promenades. En fait, ils ne les lui imposaient pas. C'est lui qui voulait se montrer : « Il est permis à un roi de mourir, disait-il, mais non d'être malade. »
En prévision d'une catastroplie devenue inévitable, M. de Viilèle, pour contenir les attaques de la presse que la mort du roi devait accroître, à ce qu'il pensait, rétablit la censure, en alléguant la nécessité de réprimer des violences que les lois n'atteignaient plus. Mais le roi, en signant 1 ordonnance, ne se méprit pas à la cause réelle qui l'avait dictée, et il ordonna à M. de Viilèle d'avertir le comte d'Artois de ce qu'il venait de faire, A dater de ce moment, ses facultés décrurent rapidement. Cependant, le 25 août, il reçut, à l'occasion de sa fête, les félicitations du corps diplomatique et présida le conseil. Le i2 septembre, quoique accablé, il eut assez de présence d'esprit pour répondre à M. de Viilèle, qui lui demandait au nom du duc d'Orléans, pour le jeune duc de Chartres, le cordon bleu qu'il était d'usage d'accorder aux princes du sangquandiis atteignaient leur quatorzième année : que cette distinction ne leur était due qu'à quinze ans révolus, et qu'en conséquence le duc de Chartres ne l'obtiendrait que l'année suivante. Le 7, il reçut encore le corps diplomatique. Mais ce fut son dernier effort. Le 10, les médecins annonçaient sa fin prochaine ; les courtisans commençaient à accourir chez le comte d'Artois, qui déclarait à M. de Viilèle que si un malheur l'appelait au trône, il ne s'attacherait qu'à continuer le règne de Louis XVIII.
On songeait à administrer au roi les derniers sacrements. Mais personne n'osait l'entretenir de ce grave sujet. On eut alors recours à M'"' du Cayla, à laquelle durant sa maladie il n'avait pas cessé d'écrire et qui recevait de
lui tous les jours des billets qui devenaient de plus en plus illisibles. Elle vint le 11 aux Tuileries et le décida à se confesser. Le iî2, il n'eut pas la force de donner lui-niênie le mot d'ordre qu'il avait l'habitude de donner tous les jours. Les appartements royaux furent fermés. Le 13, il fut administré; l'agonie commença dès ce moment. Le 16, à quatre heures du matin, il rendit l'àme. Lorsque le comte d'Artois, qui élait resté longtemps agenouillé près de son frère, quitta la chambre mortuaire, une voix cria : « Le roi est mort! Vive le roi ! » Et ce second cri fat répété par tous les assistants. Le règne de Charles X commençait.
Le souverain, qui mourait à soixante-neuf ans, avait régné pendant dix années, sans cesser un seul jour d'être à la hauteur des difficultés qui s'étaient dressées devant lui. L'histoire a compté des rois plus glorieux; elle n'en a pas compté de plus sages. Tant qu'il était resté sur les marches du trône, à la cour de son frère et dans l'émigration, il avait commis bien des fautes, et sa conduite, en ce temps, comme celle du comte d'Artois, ne fut pas étrangère aux longs malheurs de sa maison. Mais, dès qu'après la chute de l'empereur, il eut mis le pied en France, ce fut un autre homme, libéral, éclairé, modéré même, car les exagérations regrettables qui caractérisèrent quelques-uns des actes de son règne furent l'œuvre de ses ministres et non la sienne. Il demeura passionnément et fidèlement attaché à cette Charte qu'il avait octroyée, et tant qu'il vécut, il n'en permit pas la violation. Il fut, dans le sens rigoureux du mot, un monarque constitutionnel. Après un règne qui n'était pas sans grandeur, il laissait prospère au dedans, respectée au dehors, cette France que, par deux fois, il avait trouvée ruinée et envahie, donnant ainsi au monde l'exemple de ce que peut, pour la grandeur des nations, le régime parlementaire sincèrement pratiqué. L'état de sa santé ne lui avait pas permis de parcourir son royaume ni de se montrer à ses sujets. La France le connaissait peu; elle le