LIVRE QUATRIÈME
plus beaux discours qu'il ait jamais prononcés. Il accusa le ministère de remettre en question la religion et la société civile en créant un crime nouveau, contrairement aux opinions, aux aspirations, aux mœurs de la France moderne. Mais sa parole ne put rien contre le parti de la droite, et cette loi funeste entra dans le Code, bien que soixanteseize voix eussent abandonné le ministère pour s'unir aux dix-neuf voix de la gauche afin de la repousser. Il est à remarquer que cette loi, qui ameuta contre les Bourbons tant de passions, ne fut jamais appliquée ; mais elle avait contribué à leur chute quand le régime de 1830 la supprima.
Des débats de cette nature ne se déroulaient pas devant les Chambres sans troubler profondément le pays, sans exciter le zèle religieux des uns, sans déchaîner la fureur des autres. Le « Constitutionnel » commençait ses attaques contre le clergé; les missionnaires répandus sur le territoire y répondaient en tentant de fanatiser les populations. L'abbé de Lamennais, champion fougueux d'un idéal de religion dont la réalisation eût ressuscité le moyen âge et suborilonné la société civile à l'Église, entassait brochures sur brochures, tandis que Déranger bafouait le catholicisme, ses institutions et ses ministres. Le parti libéral dénonçait les jésuites au pays comme les meneurs de cette politique passionnée et pleine d'exagération, et si la guerre civile ne régnait pas dans la rue, elle régnait dans les esprits, affolés par le caractère même de ces discussions.
De tous les projets soumis aux Cliambres par le gouvernement, celui ([ui souleva les plus grosses tempêtes fut la loi d'indemnité. Elle servit de tremplin aux partis hostiles à la monarchie. On sait ([u'elie restituait aux individus dépouillés de leurs biens pendant la révolution l'équivalent de leurs perles, en rente 3 pour 100, en calculant le préjudice qui leur avait été causé, sur le pied de vingt fois le revenu. Elle créait, à cet effet, trente millions de rente annuelle,
dont les titres devaient êtFe distribués entre les héritiers des familles dépossédées, sans distinguer entre les partis. Cette mesure était équitable et réparatrice. La postérité eu a reconnu la justice, elle en a reconnu aussi le caractère d'apaisement ; après tout, elle avait pour but de dédommaiijer des Français injustement dépouillés, et surtout de faire disparaître du cœur de la France une cause d'irritation et de division. Mais la gauche affecta de ne point l'interpréter ainsi. La presse de cette opinion lit à nouveau le procès des émigrés. On ne leur devait rien, disait-elle ; la confiscation dont ils avaient été victimes était juste, car leur fuite criminelle avait été volontaire.
D'autre part, l'extrême droite, allant encore plus loin que la loi, voulait qu'on rendît aux spoliés leurs biens en nature, en dépouillant les nouveaux possesseurs, sauf à les indemniser ensuite. Il s'agissait de biens volés ; pourquoi ne pas les rendre aux légitimes propriétaires? M. de Villèle dut rappeler que l'article 9 de la Charte avait garanti aux acheteurs de biens nationaux la libre possession de ces biens. Il menaça de retirer le projet si cet article tutélaire était méconnu. Cette menace exaspéra les ultras. M. de la Bourdonnaye prétendit qu'elle était une entrave apportée à la discussion, une atteinte -aux prérogatives parlementaires. La gauche s'unit à ces critiques avec l'espoir que le projet serait abandonné. M. Casimir Périer s'écria que le ministère cherchait à étoulfer la discussion ; le général Foy, faisant allusion aux nombreux émigrés qui siégeaient sur les bancs de la droite, objecta qu'en cette affaire la Chambre était juge et partie; il réclama quelques miettes du splendide festin qu'elle allait s'offrir, pour les vieux soldats mutilés qu'on avait privés de 1814 à 18:21 de leur traitement de légionnaires. M. de Martignac, rapporteur du projet, dont l'influence sur ses collègues grandissait avec son talent, fit valoir les motifs qui en justifiaient les dispositions modérées et bienveillantes pour tous.