‹ Histoire de la restauration, 1814-1830Chapitre 129 sur 177 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

Le débat clans la Chambre des pairs eut une physionomie plus paisible, moins passionnée, et l'indemnité fut votée dans les deux assembhîes. Un historien dont le libéralisme n'est pas contesté, a dit, en parlant de ce vote qui donna un milliard aux émigrés : « Il y avait dans la pensée de la loi quebiue chose de si juste et de si politique que le temps a donné raison à M. de Villèle, contre l'opposition, en Taisant cesser l'inimitié entre les anciens propriétaires et les nouveaux. Ce n'était pas payer trop cher un tel résultat. » Cette appréciation est restée celle de tous les esprits modérés.

Les Chambres continuèrent leurs travaux en votant d'abord la conversion des renies d'après le nouveau projet de M. de Villèle, dont nous avons exposé. plus haut l'économie, puis le budget, à propos duquel on revint sur les marchés qu'au commencement de la guerre d'Espagne, le duc d'Angouléme avait contractés avec le tinancier Ouvrard. Ce débat entraîna l'arrestation et la mise en jugement de ce personnage. La Cour des pairs devant laquelle il avait été traduit, à raison de la qualité de quelques individus que l'on considérait comme ses complices, prononça son acquittement après une superbe phiidoirie de Berryer.

La session parlementaire fut interrompue dans le courant de mai 18:25. Le roi avait résolu de se faire sacrer à Reims, conune ses ancêtres. Cette cérémonie eut lieu le 29 du même mois, avec l'antique mise en scène de la maison de France. Agenouillé sous les vieilles voûtes de la cathédrale, vêtu de brocart et de velours lleurdelisé, le roi reçut l'onction de la Sainte-Ampoule, des mains de l'archevêque de Reims. La famille royale, h» haut clergé, la grande noblesse, la magistrature, les maréchaux de France, les dignitaires étaient présents, ainsi que les représentants de l'Europe. Le spectacle fut splendide ; on avait retranché des questions auxquelles le roi était tenu de répondre, des formules un peu surannées. Le serment d'exterminer les hérétiques^

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notamment, avait été remplacé par le serment de fidélité à la Charte, que le roi prêta sur l'Évangile. A l'issue de la cérémonie, il tint le chapitre des chevaliers du Saint-Esprit, dans lequel il appela trente-huit nouveaux membres. Enfin, à l'exemple de ses devanciers, il toucha les plaies déplus de cent scrofuleux, en prononçant la vieille formule : « Le roi te touche ! Dieu te guérisse ! »

Malgré leur beauté, ces fêtes revêtirent un caractère théâtral moins propre à charmer le peuple qu'à exciter les railleries des incrédules. Elles eurent néanmoins leurs apologistes. Victor Hugo et Lamartine les chantèrent magnifiquement ; mais Béranger les chansonna. Beaucoup de f.iveurs et de grâces avaient été distribuées par le roi. Il oiïril à M. de Yillèle un duché-pairie. M. de Yillèle refusa.

De ces souvenirs sur le sacre de Charles X, il en est un f^ril importe de retenir d'une manière spéciale et qui acquit bien vite une importance politique, en achevant <réloigner Chateaubriand de la cour. Depuis la mort de Louis XVllI, le nouveau roi désirait se réconcilier avec l'illustre écrivain qui ameutait l'opinion contre ses ministres. A Reims, à la veille du sacre, il (it part de ce désir à l'archevêque de Paris, et le chargea de l'exprimer à Chateaubriand, qui devait assister le lendemain à la réception des chevaliers du Saint-Esprit. Malheureusement, le prélat oublia d'exécuter lorilre de Charles X, qui, supposant Chateaubriand averti, lui dit à la cérémonie, et avec sa grâce accoutumée, en riant et en ôtant ses gants pour lui prendre la main : « Chat ganté ne prend point de souris. » Chateaubriand ne comprit pas l'intention bienveillante cachée dans ces paroles; il garda le silence, ce qui choqua le roi. La rupture fut ainsi consommée, et le plus redoutable adversaire de M. de Yillèle, rejeté dans l'arène, ardent à continuer la lutte contre lui.

Charles X fit sa rentrée solennelle dans Paris, le T» juin, au milieu d'une somptueuse mise en scène. Mais la foule

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<jiii so porta sur son passai;'c (-(niiptail plus île curieux que iroulliousiastes très sincères. Elle lui lit un froid accueil, dont il resta douloureusement impressionné. En dix mois, les illusions qui avaient salué son avènement s'étaient évan(uiies. L'opposition, exploitant avec habileté les cmpiétenuMits progressifs du clergé, les divisions des royalistes, les revendications des partisans de l'ancien régime, leurs exigences, leurs succès, détachait de la maison royale les esprits et les cœurs. Par surcroît de fatalité, la conversion des rentes réussissait peu, provoquait une grande baisse <les fonds publics, qu'aggravait une crise financière qui venait d'éclater à Londres. L'impopularité du ministère grandissait de jour en jour. On critiquait tous ses actes. Keconnaissait-il, conformément à des engagements anciens et à la sagesse politique, l'indépendance de la république de Saint-Domingue, sous la réserve d'une indemnité à accorder aux colons dépossédés, on l'accusait de se déshonorer en consacrant une odieuse spoliation. Consentait-il au maintien, en Espagne, d'un corps d'occupation, on lui reprochait à gauche de n'avoir pas respecté la liberté du peuple espagnol, à droite, de n'avoir pas su consolider le trône de Ferdinand.

Ainsi, l'opposition marchait de progrès en progrès. Ses succès s'affirmaient en des manifestations inquiétantes. Après un long voyage en Amérique, le général de la Fayette était re(;u au Havre et à Uouen, le 5 octobre, ainsi qu'un triomphateur. Dans l'Isère, M. Casimir Périer voyait les populations acclamer sa personne et sa parole. On peut en dire autant dugénéral Foy, qui venait de faire, à travers plusieurs départements, une bruyante tournée. La mort le frappa tout à coup en pleine popularité. Ses obsèques [eurent lieu à Paris, le ^9 novembre, au milieu d'un immense concours de peuple. Une souscription fut ouverte dans le double but de lui élever un monument et de venir en aide à sa famille. Elle atteignit rapidement le chilTre d'un million. Le. duc d'Or-

léans, M. Laflitte, des pairs^ de France, figuraient en tèle de la liste.

Au même moment, entre l'opposition et le clergé, la lutte redoublait d'ardeur, et le ministère recevait les coups. Ce qu'il faisait pour la religion n'était pas considéré par l'extrême droite comme sullisant et irritait la gauche. L'abbé de Lamennais continuait à demander la domination de l'Eglise comme au moyen âge. Le développement des établissements monastiques, favorisé par le pouvoir, laissait croire que c'était ce régime qu'il essayait de créer. La plupart des catholiques ne voyaient dans la Charte que l'article qui déclarait le catholicisme religion de l'État, et affectaient de ne tenir aucun compte de celui qui promettait une égale protection à tous les cultes reconnus. Jamais, en aucun temps, les questions religieuses n'avaient tenu autant de place dans les polémiques de la presse. Un publiciste de talent, le comte de .Alontlosier, se jetait à cette heure dans la mêlée avec une suite de brochures contre les Jésuites, dont le retentissement fut considérable. Ce gentilhomme était, s'il faut en croire M. Guizot, qui l'a bien connu, sincèrement royaliste, aristocrate et catholique. Dans l'Assemblée constituante, il avait défendu l'Église, ([uand elle était en péril. Mais, maintenant, il répudiait avec la même ardeur la domination ecclésiastique, et revendiquait l'indépendance de l'État et les droits de la Couronne. Il dénonçait un système religieux qui s'inspirait des violentes doctrines de l'abbé de Lamennais et menaçait de perdre le trône et de compromettre la religion du même coup.

Ancien fondionnaire du ministère des affaires étrangères, M. de Montlosier recevait une pension en récompense de ses anciens services. Une ordonnance l'en déposséda à la suite de ses publications qui portaient au pouvoir du clergé une redoutable atteinte. Celte disgrâce ne fit qu'exciter son ardeur; il pouisuivit sa campagne avec ténacité,

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