LIVRE QUATRIÈME
liiystère, se concertaient en vue des élections et jetaient les bases d'une coalition formidable, M. de Villèle ne s'occupait plus que d'avoir raison des irrésolutions du roi. Est-ce l-a conduite d'un ministre qui prépare sa retraite?
Il semble que Charles X ait eu alors une notion plus nette qu'en aucun autre moment de son règne, des périls qui grandissaient autour du trône, en même temps que se prolongeait la vie ministérielle de M. de Villèle. Son esprit ne restait pas insensible aux symptômes alarmants qui se produisaient de toutes parts. Un jour, c'était un ancien compagnon de Napoléon P', M. de Montboloii, qui sollicitait une audience et signalait au roi les mauvaises dispositions de l'armée ; un autre jour, c'étaient des députés qui lui écrivaient secrètement, afin d'obtenir une allocation mensuelle sur la cassette privée, destinée, disaient-ils, à subvenir aux frais de leur séjour à Paris, et semblaient ainsi metlre à prix leur dévouement. II n'y avait pas jusqu'à M'"* du Cayla, laquelle essayait vainement d'intriguer encore et qu'on rencontrait tour à tour à Paris et à Londres, qui n'offrît de vendre à Charles X les nombreuses lettres qu'elle avait reçues du l'eu roi, et qui ne menaçât de les publier si l'on refusait de les lui acheter. Les fonctionnaires avaient peur et servaient mal. M. de Villèle le constatait avec douleur, en ajoutant : « Jamais pouvoir si audacieusement attaqué ne fut plus mal défendu. » Enfin, il ne se passait pas de semaine où le désordre des esprits n'eût un écho dans la rue.
" La dissolution mettrait-elle une entrave à l'accroissement de ces périls? Des élections nouvelles donneraient-elles une majorité au ministère? Si elles étaient faites contre lui, le résultat n'atteindrait-il pas la couronne? Est-ce dans une modification ministérielle qu'était le remède à cette grave situation? Telles étaient les questions qui s'imposaient à l'esprit du roi et que toute l'influence de M. de Villèle n'avait pu contribuer à lui faire résoudre quand il décida de se rendre au camp de Saint-Omer. Ce que n'avait pu M. de DAi'DET. — Histoire de la Restauration. 23
a54 HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
Yillèle, ce voyage le réalisa. L'accueil enthousiaste fait au roi, les acclamations des populations, la belle tenue des troupes, la pompe plus ou moins apprêtée des réceptions officielles, lui donnèrent de son prestige une idée exagérée, lui rendirent la confiance et dissipèrent ses irrésolutions. Alors même qu'il consultait encore tout le monde sur l'opportunité de la dissolution, il y était bien décidé. Il ne lui déplaisait pas qu'on parlât autour de lui de la nécessité de reviser la Charte, de la possibilité d'un coup d'Etat. La présence à ses côtés du prince de Polignac, qu'au grand déplaisir de M. de Yillèle il avait amené comme aide de camp, n'était pas de nature à affaiblir la portée et la fâcheuse impression de ces calculs imprudents et téméraires. « Que ne pourrait-ou pas avec des troupes animées d'un si bon esprit? » s'écriait-il, en s'adressant au duc de Mortemart, « Oui, sire, répondait tristement le vaillant général, on pourrait tout ou à peu près tout le jour de l'entreprise; mais le lendemain!... »
Ainsi éclatait presque malgré lui la pensée secrète de Charles X, c'est-à-dire son impatience de secouer le joug de la Charte et, au besoin, de recourir au dévouement de l'armée pour imposer silence aux protestations que ne manqueraient pas de soulever toute atteinte aux droits du pays. On ne saurait trop insister sur ces graves symptômes. On les voit se reproduire pendant toute la durée du ministère Martignac. Ils aident à expliquer les difficultés que ce ministère eut à combattre, sa chute, et la chute de la monarchie elle-même. Déjà l'abîme se creusait entre la nation et le roi; la défiance de celle-ci semblait trouver, avant d'avoir porté ses détestables fruits, une base sérieuse dans l'influence des hommes par qui le prince se laissait dominer.