‹ Histoire de la restauration, 1814-1830Chapitre 137 sur 177 · LIVRE UUAÏJîIÈME. 3o · texte numérisé non relu

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même, M. de Talaru ajouta: <( ()uand le roi sacrifie son ministère aux clameurs des factions, quelle confiance peuton avoir dans sa fermeté? » Et la dauphine donnait son approbation k ces reproches indirects, en reprenant à son tour, avec tristesse: « Vous abandonnez M. de Villèle ; c'est la première marche de voire Irôneque vous descendez, »

La dauphine et M. de Talaru se trompaient et donnaient une importance excessive à une modificalion ministérielle qui n'était, après tout, que le Jeu régulier des institutions consacrées par la Ciiarle. M. de Villèle, ne pouvant plus compter sur la majorité dans le Parlement, devait fatalement se retirer. Il n'y avait rien dans sa retraite qui ne fût couforme à la logique, à la sagesse, à la tradition, et si, dans une certaine mesure, elle laissait la couronne à découvert, la faute en était au roi, au roi qui s'était en quelque sorte inféodé à son premier ministre, et à celui-ci, qui n'avait pas su choisir, pour quitter le pouvoir, l'heure la plus favorable, celle où il pouvait en descendre sans rien perdre de sa dignité ni sans altérer le prestige du prince . Maintenir contre l'opinion M. de Villèle, ce n'eût pas été porter remède à cette situation, mais l'agiiraver. Voiicà ce que le roi comprenait enfin et ce qui dictait sa conduite, alors même qu'il regrettait vivement d'être obligé de se séparer d'un président du conseil auquel un commerce de plusieurs années l'avait accoutumé et dont il estimait le caractère et prisait les qualités.

Ce fut d'ailleurs M. de Villèle (jui rendit à Charles X toute liberté, en lui avouant, vers la fin de l'année, que ses efforts pour opérer une fusion entre les diverses nuances royalistes avaient avorté, et que celte fusion ne pourrait se réaliser que lorsqu'il aurait donné sa démission. Le roi l'accepta, mais, en l'acceptant, il voulut accorder à son ministre une dernière preuve de confiance. 11 lui demanda d'aider à la formation d'un ministère nouveau et de seconder les efforts de M. de Chabrol, auquel il allait confier la mis-

sion de le composer. Ainsi, M. de Yillèle conservait encore une action puissante sur l'esprit du roi. Cette action ne fut pas étrangère aux divers incidents (\m marquèrent la naissance du ministère de M. de Martignac,

La chute de M. de Yillèle eut dans le pays un immense retentissement, et lu satisfaction qu'elle y provoqua eut un écho jusque sur les marches du trône. « Tous étiez devenu trop impopulaire, » luidit le dauphin, quand il alla prendre congé de ce prince. Le plus ardent de ses admirateurs, M. Alfred ^'ettement, a confirmé cette appréciation, quand il a écrit cette phrase : « Il tomha sous la réprohation générale. » i\'accordons pas, toutefois, à ces mots plus d'importance qu'ils n'en méritent. Ne savons-nous pas ce qu'ils signifient et qu'ils sont sans valeur? Dans un temps qui a dévoré, sans profit pour la France, tant d'hommes éminents et remplis de droiture, victimes de la passion des partis et de l'ingratitude des foules, l'impopularité d'un jour ne saurait engager l'avenir, ni peser éternellement sur ceux qu'elle frappe. L'histoire a réformé souvent ces jugements dépourvus de justice, et l'on peut, comme M. de Yillèle, tomber sous la « réprobation générale » sans avoir manqué au devoir ni à l'honneur, et sans perdre le droit d'espérer que le verdict de la postérité sera plus équitable que celui des contemporains.

M. de Yillèle était un homme d'une rare valeur. Il avait l'esprit droit, l'àme hère, le cœur généreux. A défaut d'une grande élévation de caractère, il possédait une force lie conception qui lui en tenait lieu. Parmi les actes de son ministère, beaucoup portent l'empreinte de ces qualités, que la passion de ses ennemis a seule pu lui contester. L'histoire a fait justice des allégations mensongères. Elle a rendu hommage au patriotisme, à l'habileté de M. de Yillèle, à la sincélité de ses intentions. Mais elle n'a pu taire qu'il commit une faute irréparable, sous un régime représentatif: celle de s'éterniser au pouvoir, de ne savoir pas l'abandonner à

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lciii|».->. « 11 ignorait, u ccril Clialcaubriand,!;! force des opinions; plusieurs années furent nécessaires pour l'abattre; mais, enfin, il tomba. » Cette faute en entraîna de plus graves, que nous étions tenus de mettre en lumière. Elles pesaient déjà lourdement sur la couronne ; le ministère de M. de Martignac allait en porter le fardeau; ces périls, il allait les trouver dressés devant lui et s'user à les combattre.

M. de Chabrol, auquel le roi s'était décidé à confier la difficile mission de trouver des successeurs à M. de Yillèle, olï'rait toutes les garanties d'un esprit prudent et expérimenté. 11 était particulièrement apte, par son renom, par son influence, àconcourir à la foiulafion d'un ministère, assez habile pour amoindrir tant de dangers, assez fort pour les dominer. Mais il avait fait partie, en qualité de ministre de la marine, du cabinet dont le roi venait d'accepter la démission, et, bien (ju'il s'y fût toujours fait remarquer par la modération de ses idées, bien qu'il eût souvent combattu, de coiu-ert avec son collègue M. Frayssinous, les mesures inq)oliii(jues et violentes, il n'avait jamais fait montre assez publi(iuement de son opposition à ses collègues, cette opposition était restée trop impuissante pour que le souvenir de la part (ju'il avait prise aux actes du précédent ministère ne constituât pas pour lui une entrave, alors qu'il s'agissait d'en créer un nouveau.

Cet aspect d'une situation compli(|ué(', mais assez claire cependant pour ne laisser, à ce qu'il semble, aucune prise à l'erreur, avait échappé au roi. Depuis que la retraite de M. de Yillèle lui était enfin apparue comme une nécessité, il nouri'issait l'illusion de croire ((ue l'opinion ne souhaitait rien au delà du sacrifice ((u'il venait de consentir, et que, Al. de Yillèle écarté, il pourrait continuer sa politique et conserver (luelques-uns de ses collègues. Son choix à cet égard s'était arrêté sur MM. de Chabrol et Frayssinous En donnant, pendant la durée d'une crise aussi grave, sa

confiance au premier, il avait voulu marquer nettement sa volonté. Cette illusion était permise au roi. Maison s'étonne que M. de Chabrol l'ait partagée, qu'il ait cru que des membres d'un cabinet « tombé sous la réprobation générale » pourraient rester, sans l'atTaiblir, dans un cabinet nouveau. L'événement devait, à bref délai, apprendre au roi et à M. de Chabrol combien leur erreur était profonde. Mais ils ne l'avaient pas encore mesurée, et M. de Chabrol s'était attelé à sa tâche nouvelle avec énergie, sans comprendre que, déjà difficile par suite des circonstances, elle allait le devenir plus encore si lui-même était chargé de l'accomplir.

Et d'abord, à ({ui allait-il s'adresser? Serait-il plus heureux que M. de Yillèle? Pendant les jours qui venaient de s'écouler, M. de Yillèle, qui considérait comme unhonneui" et un devoir de ne pas abandonner le roi, avait fait bien des démarches, tenté bien des combinaisons, afin de se recruter, à défaut de nouveaux collègues, des successeurs assez partisans de ses propres idées, pour en poursuivre après lui le succès, et l'appeler au besoin à gouverner avec eux et même à le placer à leur tête, quand les griefs soulevés par son long séjourau pouvoir seraientdissipés. NousTavonsvus'adresser en pure perte à M. de Talaru. Ses démarches auprès de MM. de la Bourdonnaye, Ravez, Laîné, de Martignac, n'avaient pas été plus fructueuses. Aux ouvertures qui lui étaient faites, M. de Martignac notamment avait répondu que, <|uelque estime qu'il professât pour M. de Villèle, il ne pouvait s'associer à un système dont l'existence menaçait de ne pas se prolonger au delà de quinze jours. M. de Chabrol trouverait-il plus aisément l'accès des influences qu'il faH*ait conquérir et des convictions qu'il fallait ébranler? Sansdoule il n'était pas compromis au même degré que le présidenl du conseil, démissionnaire; mais à quel acte de ce dernier pouvait-il se flatter de ne s'être pas associé? C'était là une position fausse, par laquelle ses efforts furent d'abord ex-

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posés à un échec. Peu à peu cependant, à mesure qu'il réussit à grouper, dans un but commun, certains hommes et certains noms, sa personnalité passa au second plan, et le ministère parvint à se compléter en dehors de son influence, par suite de la nécessité comme par la force d'impulsion qu'acquièrent naturellement les entreprises, en se rapprochant du but auquel elles tendent.

Le roi désirait sincèrement donner une satisfaction aux idées libérales, non qu'il les aimât, et crût à leur efficacité, mais parce que les modifications (pi'elles lui imposaient en ce moment lui en démontraient la puissance. Toutefois, comme nous l'avons dit, il entendait borner cette satisfaction H un changement de personnes et non aller jusqu'à un changement de politique. On ne saurait trop constater cette disposition de son esprit et de sa volonté, parce qu'elle contenait en germe les difficultés que M. de Martignac, un peu plus tard, tenta vainement de surmonter. Donner satisfaction aux idées libérales ! Il était d'une politique habile et sage de le vouloir; mais alors, c'est à la partie du centre droit la plus rapprochée du centre gauche qu'il fallait aller résolument.

Là se trouvaient à la fois les hommes les plus populaires dans le pays, ceux dont le passé ne pouvait être considéré comme un gage donné à tel ou tel parti, ceux qui pouvaient être aisément disputés au parti révolutionnaire et le battre, après s'être détachés de lui. Il était encore possible de s'adresser à quelques-uns des anciens membres du cabinet Decaze, qui n'avaient rien perdu de leur autorité ni de leur influence. Mais, pour les décider à prendre le pouvoir, il était nécessaire de rompre résoluiuent avec la politique de M. de Yillèle, et surtout de dominer des répugnances que, malheureusement, le roi ne savait pas vaincre, et qu'il opposait'sans cesse à toutes les combinaisons qu'on lui présentait. C'est à ces coiulitions seulement qu'on pouvait former un ministère viable.

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Mais les préventions du roi et de ses conseillers, tel était l'obstacle. Il s'élevait chaque jour au lieu de décroître, et survécut même à la formation du ministère. Et cependant il suffisait de jeter un regard impartial sur le pays pour voir combien ces préventions étaient peu fondées pour ac- (juérir la preuve que M. de Yillèle ne pouvait plus donner de bons fruits, ayant tout usé, le gouvernement et l'administration, et ne comptant plus de partisans.

Tout était à refaire pour ramener l'esprit public à une appréciation saine des choses, pour dissiper ses défiances, pour l'apaiser, le pacifier, et rendre au trône son prestige. Une telle tâche ne pouvait être entreprise que par des hommes nouveaux, et celui-là aurait poussé l'ambition ou le dévoueipent au roi jusqu'à la témérité, sinon jusqu'à la folie, qui aurait consenti à prendre le pouvoir sans tenir compte du sentiment de colère qui existait de toutes parts à un état inquiétant et qui, déconcertant les espérances dernières de M. de Villèle , s'était affirmé dans l'élection de la nouvelle Chambre avec un éclat propre à trahir sa force.

Dominé par rinfluence du roi, par des nécessités de position, M. de Chabrol n'était pas tel qu'il put aller jusqu'à l'extrême frontière du parti royaliste. 11 n'avait pas l'audace qui fait réussir ces combinaisons de toutes pièces auxrjuelles il faut des hommes d'État et un brin de génie. Mais il eut, du moins, l'art de grouper un certain nombre de personnalités honorables, nullement compromises, si ce n'est celle de M. de la Bourdonnaye, et de couvrir ce que cette réunion pouvait offrir d'un peu incolore par l'illustration du nom de Chateaubriand. Le :2 janvier, il présenta au roi une liste en tète de laquelle figurait ce nom glorieux qui représentait, après tout, d'éclatants services rendus à la monarchie. Il l'y avait placé sans consulter Chateaubriand, ni, d'ailleurs, aucun de ceux qu'il songeait à lui donner pour collègues. On ne tardera pas à savoir ce (lue ce dernier voulait, et à quelles conditions il entendait revenir au pouvoir.

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Mais -M. (le Chabrol n'eut pas à lui demander de les faire connaître, car le roi refusa de rendre sa confiance à l'adversaire de M. de Villèle. « Ce choix me blesse, dit-il avec vivacité. Il faut que je connaisse votre dévouement pour vous pardonner de me le présenter. » Il écarta M. de la Ferronnays, ambassadeur de France en Russie. Celui-là était son ami, le fidèle compagnon de son exil. Mais devenu depuis, dans une circonstance non oubliée par le roi, le héros d'un incident où le duc de Berry, cœur d'or, mais tète violente et emportée, avait injustement froissé sa dignité et ses sentiments, ils 'était enfermé dans une attitude énergique et fière, dont le souvenir devait rendre pénible à Charles X sa présence dans le cabinet.

Cependant, M. de Cliabrol ayant insisté pour le maintenir sur la liste, et ayant fait observer que nul n'était plus digne de posséder le portefeuille des affaires étrangères, le roi répondit : « Eh bien ! je le prendrai si mon fils y consent. » Il tint parole et, dès le lendemain, il exerça sur M. de la Ferronnays toute son influence pour le décider à donner le concours qu'on lui demandait et que sa modestie lui faisait refuser. Quanta M. de la Bourdonnaye, le roi fit remarquer avec raison que M. de Yillèle comptait encore trop d'amis dans la nouvelle Chambre pour qu'il fût prudent de faire entrer au pouvoir celui qui s'était montré son plus impitoyable adversaire. M. de Chabrol dut se rendre à ces sages raisons. La première combinaison mourut ainsi à peine née.

Il est aujourd'hui certain que M. de Villèle n'avait rien perdu de son action sur l'esprit/ de Charles X. D'un autre côté, M. de Polignac et les amis qu'il comptait dans l'intimité du roi croyaient l'occasion propice pour saisir le pouvoir, et tendaieiii avidement vers ce but. Ces influences se jetaient à la traverse des efforts de M. de Chabrol et de ceux qui le secondaient. Il y eut, durant quelques heures, un tléchainement terrible de passions surexcitées. Mais peu à

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peu, à mesure qu'une connaissance plus exacte du nouveau personnel de la Chambre et de l'état de l'opinion permettait de mieux voir les nécessités urgentes auxquelles il fallait faire face, sous peine de livrer dès ce moment la monarchie aux aventures, la volonté du roi, l'inthience des esprits modérés se faisaient sentir. Le patriotisme de M. de Yillèle facilita les choix de la dernière heure.

La nomination de M. de la Ferronnays suivit de près celle de M. de Martignac. Suivant le désir du roi, M. de Chabrol avait sollicité Fagrément du duc d'Angoulème. Le dauphin avait respectueusement répondu : « Puisque mon père l'agrée, je n'ai pas un mot à dire. » M. de Chabrol s'était alors rendu auprès de M. de la Ferronnays ; mais il s'était heurté à un refus qui semblait irrévocable. Le roi, prévenu, manda son ambassadeur, lui fit connaître son désir, et comme il le voyait et l'entendait se défendre d'un geste et d'un accent qui révélaient une résolution formelle , il fit appel à une amitié née et fortifiée dans les mauvais jours, dont le souvenir devait vaincre toute résistance. « Jamais, Sire, objecta M. de la Ferronnays, la France n'eut plus besoin d'être gouvernée par des hommes qui aient fait leurs preuves et dont les antécédents soient assez bien établis pour aider Votre Majesté à conjurer les dangers qui vous menacent. » Alors le roi, tutoyant son interlocuteur : « S'il y a des dangers, s'écria-t-il, refuseras-tu de les partager avec ton ami?» A ces mots, M. de la Ferronnays fut ébranlé, et sa volonté ne tint pas contre cette évocation d'un passé cher à son cœur.

Ce touchant épisode dénoua la crise ministérielle. M. de Martignac acceptait le ministère de l'intérieur, M. de la Ferronnays, le ministère- des atîaires étrangères, le comte Portalis, les sceaux, le comte Roy, les finances, le vicomte Decaux, le ministère de l'administration de la guerre, le personnel et les nominations étant confiés au Dauphin. M. de Saint-Cricq fut mis à la présidence du conseil supérieur du Commerce, qui devait être transformé en ministère

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