‹ Histoire de la restauration, 1814-1830Chapitre 14 sur 177 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

des mousquetaires noirs, des grenadiers à dieval, des gardes de la porte, des gardes de la prévôté de l'hôtel. On en donna le commandement presque exclusif à des gentilshommes connus et aimés du roi, appartenant tous au parti de l'émigration. On ne fit exception que pour quatre de ces compagnies, à la tète desquelles furent placés les maréchaux Berthier et Marmont, les généraux de Lagrange et de Nansouty, sortis des armées impériales. On songea même à créer une garde royale; mais on ajourna ce projet. •

Ainsi, au lieu de prendre à tâche d'éteindre, surtout dans les milieux militaires où elles devaient porter de plus détestables fruits qu'ailleurs, des divisions et des rivalités nées de la nature des choses et d'un passé funeste, on semblait s'appliquer à les raviver, à les envenimer. S'il est vrai qu'un gouvernement qui se fonde obtient de la nation plus de confiance et de crédit qu'un gouvernement qui règne depuis longtemps sur elle; s'il est vrai qu'il lui soit plus aisé de rencontrer autour de soi une disposition générale à lui pardonner beaucoup et d'en bénéficier, il n'est pas moins vrai qu'il doit se garder de toutes les fautes propres à tromper sur ses intentions et sur son but, à laisser dans l'opinion un souvenir irritant et inoubliable. Tel fut le caractère de l'acte alors accompli. Il fit naître dans le pays la conviction que le nouveau pouvoir n'était pas suffisamment détaché des préjugés de l'ancien régime.

On fut plus heureusement inspiré en ce qui touchait la question financière. Il est vrai que les finances étaient dirigées par un homme passé maître en ces matières. Le baron Louis maintint avec énergie et fit prévaloir contre des passions surexcitées le principe de la solidarité qui existe entre les gouvernements qui se succèdent, pour l'acquittement intégral de leurs dettes respectives. Il maintint également les impôts existants, après une lutte énergique contre ceux qui, s'emparant des promesses imprudentes du comte d'Artois et du duc d'Angoulême, réclamaient l'abolition des

droits réunis. Il est vrai que la déception qu'ils éprouvèrent devint une arme aux mains des ultra-royalistes. Ils accusèrent le pouvoir royal de ne pas tenir ses engagements ; ils fomentèrent même une émeute à Bordeaux. Mais cet inconvénient fut racheté par les nombreuses économies, par les ingénieuses combinaisons, à l'aide desquelles le baron Louis restaura le crédit public. Le premier budget qu'il présenta ultérieurement aux Chambres est resté comme la règle et le point de départ de la procédure financière de notre pays. Parallèlement à ces grandes mesures, M. de Talleyrand poursuivait, avec les représentants des souverains alliés, des négociations en vue d'un traité de paix définitif dont la convention provisoire du 23 avril avait par avance posé les bases.

Ce traité, l'opinion, impatiente d'échapper aux souffrances de l'invasion, le sollicitait instamment. Ces souffrances étaient grandes. Sans doute, à Paris, les souverains, leurs lieutenants, leurs ministres affectaient d'apporter les plus grands ménagements dans leur rôle de vainqueurs. Il n'en était pas de même dans les départements, où les généraux commandant les corps d'occupation traitaient les villes en pays conquis, saisissaient les caisses publiques, levaient des contributions et, sur quelques points, refusaient de reconnaître les commissaires royaux.

Antérieurement aux négociations en vue du traité définitif, Louis XVIII était intervenu pour mettre un terme à ces exactions. Il l'avait fait avec fermeté, déclarant qu'il saurait soutenir l'honneur de sa couronne. C'était son mérite de puiser dans sa force d'âme et le sentiment de son droit une dignité courageuse, supérieure à sa faiblesse. S'il recevait à sa table les souverains alliés, il les traitait, non comme des hôtes, mais comme des vainqueurs devant lesquels il ne voulait pas s'humilier, et, contrairement à ce qu'il eût fait s'il les eût reçus ainsi que des amis, il passait devant eux. S'il les conviait à assister à une revue du haut du balcon des

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Tuileries, il les faisait asseoir sur des chaises, tandis que lui-même prenait place dans un fauteuil. Ils subissaient, quoique victorieux, cette manifestation de sa fierté. Il leur inspirait même tant de respect que le tsar l'alla voir deux fois sans oser lui présenter une requête du duc de Yicence, envers qui cependant il s'était engagé à la présenter.

Aussi, quand il leur fît entendre les légitimes réclamations que nécessitaient les actes iniques de leurs généraux, il exprima ses sentiments avec son intrépidité ordinaire. Satisfaction lui fut donnée aussitôt par l'envoi d'ordres formels qui devaient rendre moins dure à ses sujets l'occcupation étrangère. Mais, malgré cet adoucissement, elle n'en restait pas moins odieuse à la nation, impatiente d'en voir la fin. Le traité du 31 mai fut le résultat de cette situation qui pesait sur toutes les âmes.

Assurément, on peut prétendre qu'il eût alors mieux valu en retarder la rédaction jusqu'au moment fixé pour la réunion à Vienne des puissances coalisées, qui devaient y tenir un congrès en vue du partage des immenses territoires détachés de la France. La convention du 23 avril, quelque impopularité qu'elle ait fait peser sur la mémoire du comte d'Artois, qui la signa, et de M. de Talleyrand, qui la conseilla, cette convention était inévitable. La nécessité l'imposait; elle avait d'ailleurs l'avantage de nous rendre une armée, et c'est injustement qu'on accusa de précipitation les négociateurs qui l'avaient conclue. Mais, quant au traité définitif, aucune raison n'obligeait à le négocier à Paris, où les souverains étaient unis pour nous dépouiller. Tout conseillait au contraire de ne le signer qu'à Vienne, où nous aurions pu profiter, il est permis de le supposer, des divisions créées entre eux par le défaut d'entente au moment du partage, et regagner peut-être une partie de la rive gauche du Rhin.

Mais on avait hâte d'en finir. On connaissait par avance i'élendue des sacrifices exigés do nous; le traité du 31 mai DAUDET. — Histoire do lu lirslauralion. 3

intervint pour régler définitivement la situation de la France. Il ferma du même coup la porte à l'espoir de conditions meilleures, puisque, dans un article secret, la France s'engageait à approuver les décisions du congrès de Vienne. Ramenée à ses frontières de 1790, elle perdait plusieurs de ses colonies, les conquêtes de la République et de l'Empire. Elle eut toutefois, au cours des négociations, la chance inespérée de gagner, sur les dispositifs de la convention du 23 avril, diverses parcelles de territoire, qui formèrent le département du Mont-Blanc. Elle gardait en outre la forteresse de Landau, Avignon et le comtat Venaissin. Elle n'était frappée d'aucune contribution pécuniaire.

Conclue sur ces bases, la paix fut annoncée aux Parisiens, selon les anciens usages de la monarchie, par un héraut d'armes, suivi d'un brillant cortège dans lequel figuraient le préfet de la Seine et les maires de Paris, qui parcourut successivement tous les quartiers de la capitale. Mais ce qui fut plus doux encore au peuple que cette résurrection d'un cérémonial oublié, ce fut l'évacuation du territoire, qui commença dès le lendemain P' juin. Les souverains eux-mêmes annonçaient leur départ pour le 4. La Charte constitutionnelle devait être présentée aux Chambres à cette date; le roi en avait pris l'engagement envers d'eux.

De même que le traité de paix n'était que le développement de la convention internationale du 23 avril, de même la Charte ne fut qu'une réédition revue et augmentée de la déclaration de Saint-Ouen. Rédigée par une commission composée de membres des deux Chambres désignés par le roi, elle réalisait toutes les promesses de cette déclaration. Elle s'ouvrait par un préambule énumérant les causes qui l'avaient rendue nécessaire et déclarant que le roi l'octroyait volontairement. Ainsi, grâce à l'influence que le nouveau gouvernement avait acquise en quelques semaines, il dénouait dans le sens de la prérogative royale la difficulté contre laquelle le comte d'Artois d'abord, Louis XVIII

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