LIVRE PREMIEH
ensuite s'étaient débattus, sans pouvoir la trancher, lorsqu'ils s'acheminaient successivement vers Paris.
La Charte était divisée en soixante-seize articles, classés sous les huit rubriques suivantes : droit public des Français, forme du gouvernement du roi, de la Chambre des pairs, de la Chambre des députés des départements, des ministres, de l'ordre judiciaire, droits particuliers garantis par l'Etat, articles transitoires. Au Sénat, elle substituait une Chambre des pairs dont les membres étaient nommés k vie, et dans laquelle figuraient trente-neuf anciens pairs, douze ducs héréditaires et six ducs à brevet, choisis dans l'ancienne noblesse, quatorze maréchaux de l'Empire et quatre-vingt-sept membres de l'ancien Sénat impérial. Les pouvoirs de la Chambre des députés existante étaient prolongés et ratifiés. La propriété, y compris celle des biens nationaux, était déclarée inviolable, la magistrature inamovible. La Charte, en un mot, résumait, en les appliquant à notre pays, ces institutions libres qu'il avait entrevues en 17(S9, et dont la Terreur et l'Empire, en se succédant, l'avaient privé pendant vingt-cinq ans.
Il s'y glissa cependant quelques dispositions malheureuses, celle, par exemple, qui proclamait la religion cathcli(jae religion de l'Etat. Mais c'était là le résultat de l'ignorance et de l'inexpérience de ceux qui tentaient, à cette heure, de donner à la France les bienfaits du régime représentatif. On ne saurait sans injustice incriminer ce qu'il y eut de défectueux dans leur œuvre. C'était déjà beaucoup d'avoir, en face de l'émigration frémissante et de l'ancien régime relevant la tête, confirmé les grands principes d'égalité et de liberté, l'abolition des privilèges; d'avoir proclamé que la presse était libre, que nul ne pourrait être inquiété pour ses opinions; d'avoir en quelque sorte ratifié, dans sa partie saine, l'œuvre de la révolution en même temps <|ue la vente des biens nationaux.
Le 4 juin, dans une séance solennelle tenue au Palais-
BourI)on, le roi, entouré des princes de sa famille et d'une brillante cour, fit connaître aux Chambres assemblées le texte de la Charte, après leur avoir adressé un habile discours, dont le passage suivant excita un ardent enthousiasme et devait avoir dans le pays un long retentissement : « Le rang que la France a toujours occupé parmi les nations, dit-il, n'a été transféré à aucun autre et lui demeure sans partage. Tout ce que les autres États acquièrent de sécurité accroît également la sienne, et par consé(juenl ajoute à sa puissance véritable. Ce qu'elle ne conserve pas de ses conquêtes ne doit donc pas être regardé comme retranché de sa force réelle. La gloire des armées françaises n'a reçu aucune atteinte, les monuments de leur valeur subsistent, et les chefs-d'œuvre des arts nous appartiennent désormais par des droits plus stables et plus sacrés que ceux de la victoire. » On ne pouvait mieux caractériser la situation que les événements venaient de créer à la France. Un avenir prochain devait prouver que son rang et son influence dans le monde n'étaient point diminués.
Il y a lieu cependant de constater que les souverains alliés quittaient Paris, mécontents de n'avoir pas trouvé dans l'héritier des Bourbons un instrument suffisamuient docile à leurs vues. L'empereur Alexandre notamment estimait que le roi n'avait pas mis assez d'empressement à lui plaire, ni tenu assez compte de ses recommandations et de ses avis. « Les Bourbons sont incorrigibles, » disait-il avec dépit au moment de retourner dans ses Etats. En réalité, il n'avait à se plaindre que du peu d'empressement de Louis XYIII à suivre ses conseils, et dissimulait ses véritables griefs, dont le caractère était tout personnel, en exprimant la crainte que le nouveau gouvernement ne se montrât point assez libéral. Plus sincère, la crainte des hommes d'Etat britanniques était aussi toute contraire. Le torysme anglais redoutait à cette époque l'expansion de la liberté cl l'expérience du régime parlementaire qui allait