LIVRE CINQUIÈME
qu'il fût honorable de critiquer son prédécesseur, ni même de le laisser attaquer sans le défendre. Il le couvrit sans se compromettre, et, refusant de condamner des fonctionnaires absents, avant de les avoir entendus, il affirma son droit d'ajourner tout jugement sur leur conduite.
Quand la fin de la vérification des pouvoirs arriva, la position du ministère était consolidée. Ce résultat était le fruit de sa loyauté, dont il voulut fournir une preuve nouvelle. Lorsque la Chambre tenue, selon l'usage, de présenter au roi les candidats entre lesquels il devait choisir le président les eut élus, c'est M. Royer-Collard que les ministres présentèrent à Charles X, et qui fut, grâce à eux, placé au fauteuil présidentiel. M. Royer-Collard ayant été nommé député par sept collèges à la fois, ils donnaient, en le mettant à la tète de la Chambre, un témoignage de déférence pour l'opinion, cette opinion dont il est impossible aux hommes d'Etat d'un grand pays de ne pas tenir compte, lorsqu'elle se manifeste sous des formes légales. L'ancien président, M. Ravez, fut blessé de la préférence dont M. Royer- Collard avait été l'objet ; la droite, à laquelle il appartenait, le fut aussi. Leur mécontentement devint le point de départ de la coalition qui, dix-huit mois plus lard, causa la chute du ministère.
La vérification des pouvoirs, en mettant en lumière les imprudences de l'ancien cabinet, rendait difficile dans le nouveau la position de MM. de Chabrol et Frayssinous. Ils donnèrent leur démission, L'évèqne de Beauvais, Mfe''' Feutrier, remplaça M. Frayssinous dans l'administration des affaires ecclésiastiques; M. Hyde de Neuville qui avait fait, comme député, une impitoyable guerre à M. de Villèle, prit la place de M. de Chabrol à la marine. Enfin, cinq préfets furent mis à la retraite; on en déplaça un plus grand nombre. Ce fut tout ce que les ministres purent obtenir du roi, qui se refusait énergiquement à signer des destitutions et qui ne consentit à ces mesures que sur la connaissance qu'il
eut du dessein où ils étaient de se retirer s'ils n'obtenaient pas satisfaction.
En même temps, le gouvernement confia à une commission la tâche d'étudier les modifications à introduire dans la formation des conseils généraux, des conseils d'arrondissement et des conseils municipaux. C'était le premier pas vers le développement de l'organisation départementale impatiemment souhaitée par le pays. Ces mesures ne furent agréables ni à la gauche, qui les trouvait insuffisantes, ni à la droite, qui les considérait comme l'effet d'une complaisance funeste pour l'esprit révolutionnaire. Cependant comme elles témoignaient de la part de M. de Martignac le ferme dessein de ne pas imiter M. de Villèle, le ministère en fut plutôt fortifié qu'affaibli. C'est ainsi qu'il aborda, au mois de mars, la discussion de l'adresse que les Chambres devaient envoyer au roi en réponse au discours de la couronne.
Dans la Chambre des pairs, cette discussion ne donna lieu à aucun incident qui mérite d'être retenu. Dans la Chambre des députés, il n'en fut pas de même. La majorité, composée d'adversaires de M. de Villèle, inséra dans son projet d'adresse un paragraphe qui mettait directement en cause l'ancien président du conseil. Faisant allusion aux promesses de concessions affirmées par le roi, ce paragraphe disait: « Sire, elles retentiront dans la postérité, ces paroles mémorables. La France les recueille dans un profond attendrissement... Ses yeux ne demandent aux dépositaires de votre pouvoir que la vérité de vos bienfaits. Ses plaintes n'accusent que le système déplorable qui les rendit trop souvent illusoires. »
Cette attaque directe contre M. de Villèle irrita le roi. Quand, après un long débat, elle eût été adoptée le 8 mars par cent quatre-vingt-sept députés contre cent soixantetreize, son irritation s'accrut : « Vous voyez où l'on nous entraîne, dit-il vivement à MM. de Martignac et Portalis.