LIVRE CINQUIÈME
Mais je ne souffrirai pas qu'on jette ma couronne dans la boue. Je recevrai l'adresse, comme mon frère reçut celle qui détermina la retraite du duc de Richelieu, et j'y répondrai sévèrement. » Les deux ministres essayèrent de l'apaiser ; ils lui firent remarquer que la phrase qui le blessait n'était pas dirigée contre lui, mais contre M. de Villèle, dont la mise en accusation se trouvait ainsi écartée; mais il ne voulait rien entendre et alla jusqu'à parler de la possibilité d'une dissolution. « Votre Majesté a songé sans doute aux mesures nécessaires pour soutenir une telle politique, dit alors M. de Marlignac; elle a sans doute arrêté le choix d'un nouveau ministère et pensé aux moyens de réprimer l'émeute? » A ces mots, le roi devint tout pensif. « Croyezvous que cela puisse avoir de telles conséquences ? » demanda-t-il. Sur la réponse affirmative qui lui fut faite, il ajouta : « Soit, je recevrai la grande députation de la Chambre; mais je lui parlerai avec sévérité. M. de Martignac, préparez une réponse qui exprime mou mécontentement, j)
Le lendemain, quand les ministres lui apportèrent un projet de déclaration, sa colère était tombée, il adoucit même quelques-unes des expressions de ce projet ; l'ensemble de son attitude révélait clairement qu'une influence puissante s'était exercée sur lui. C'était celle de son entourage, de ce groupe d'hommes dévoués, mais pénétrés de préjugés funestes et d'espérances coupables, pressés de conquérir le pouvoir, et (jui, en attendait de l'avoir conquis, conseillaient au roi la patience, afin de se mieux assurer dans un avenir prochain la possibilité de modifier la Charte et de rendre le gouvernement à la droite. Le même soir, il accueillit avec courtoisie la députation de la Chambre ; sa réponse fut digne, mesurée, de nature à démentir les mesures alarmantes qui depuis la veille circulaient dans Paris.
La Chambre examina ensuite un projet de loi qui avait pour objet la revision annuelle des listes électorales,
garantie efficace pour la sincérité des élections, qui a été constamment pratiquée depuis. La majorité et avec elle, le parti libéral se montrèrent reconnaissants. La droite, au contraire, vit dans cette innovation une atteinte aux immunités royales et un grave péril pour la monarchie. La discussion dura huit jours. .M. de Martignac exposa comment il entendait l'action du gouvernement dans les opérations électorales et se fit applaudir par sa grande éloquence. La Chambre des députés lui donna raison. Portée à la Chambre des pairs, la loi y fut attaquée par M. de Yillèle, défendue par MM. Laine et Decazes et par M. de Martignac, qui démontra qu'elle ne constituait point une atteinte à l'autorité royale. Elle fut votée par cent cinquante-neuf voix, mais non sans avoir révélé l'existence, parmi les pairs, d'un parti dévoué à M. de Yillèle, qui ne marchait que par son ordre.
Des élections partielles pour le complément de la Chambre des députés suivirent ce vote. Les candidats de la droite furent battus presque partout. Le roi s'efTraya : « Voyez où nous allons, » dit-il à M. de Martignac. « Ne faut-il pas marcher à un grand système d'oubli, d'union et de liberté?» répondit le ministre.
Le li avril, le cabinet déposa un projet de loi sur la presse, par lequel les journaux étaient affranchis du monopole et de la censure, et les procès de tendance abolis ; l'autorisation préalable était supprimée. Cette législation libérale arracha à Benjamin Constant, dès le premier jour, un cri de reconnaissance. Mais cette attitude se modilia quand la discussion commença. La gauche demandait la liberté illimitée de la presse, dans un langage qui aboutissait à cette conclusion : tout ou rien. De l'aveu de M. Guizot, son argumentation fut injuste et mesquine. M. de Martignac y répondit. Son discours, un des plus beaux de sa carrière, obligea Benjamin Constant à une quasi-rétractation. Cet orateur essaya d'atténuer ses premières paroles; il ne demandait, dit-il, qu'à être rassuré. Le 19 juin, la loi fut
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volée par les députés; elle le fut ensuite par les pairs et couipta parmi ses défenseurs dans la Chambre haute Chateaubriand et le duc de Broi;lie. On discuta en même temps un projet d'emprunt de quatre raillions de rente cinq pour cent, destiné k pourvoir aux frais d'une expédition que le gouvernement français était résolu à envoyer en Morée pour hâter la délivrance de la Grèce. L'honneur de ce débat rejaillit sur le ministère comme l'honneur de la campagne qui eut lieu quelques semaines plus tard. Sa situation s'améliorait ainsi peu à peu, et quoiqu'il fût quotidiennement préoccupé des difficultés que lui créaient les défiances de la droite et les exigences de la gauche, il ne désespérait pas de les surmonter.
C'est toujours du côté du roi que lui venait le témoignage le plus éclatant de sa faiblesse. Charles X prodiguait à ses ministres une grâce affectueuse propre à les tromper. Mais sa confiance en eux était nulle. A leur insu, ses premières préventions survivaient aux efforts qu'ils faisaient pour les détruire. Il disait de M. de Martignac, en le comparant à la Pasta, une cantatrice de ce temps : « Ce n'est qu'un bel organe. » Dans M. Hyde de Neuville, il ne voyait que l'ancien adversaire de M. de Yillèle; il ne pardonnait pas davantage à M. de Yatimesnil ce qu'il appelait son libéralisme de fraîche date, à M. de Saint-Cricq ses manières dépourvues d'élégance; M. de la Ferronnays lui-même rappelait à sa mémoire un épisode où son fils, le duc de Berry, n'avait pas eu le beau rôle; et, quoiqu'il eût plus de sympathie et d'estime pour MM. lloy et Portails, son ministère avait à ses yeux le tort irréparable d'être l'expression d'idées et de doctrines (ju'il subissait en les maudissant et à l'essai desquelles il espérait couper court prochainement.
Vers cette époque, le duc de Rivière, gouverneur du duc de Bordeaux, mourut après une courte maladie. Les ministres songèrent à lui donner l'un d'eux poiu' successeur, M. de la Ferronnays, qu'ils auraient remplacé dans le cabinet par
M. Pasqiiier. Mais le roi choisit et nomma, malgré leur opposition, le baron de Damas, ancien ministre des affaires étrangères, ami de M. de Polignac, lié avec la partie la plus intolérante du clergé, et qui professait, comme le duc de Rivière, des opinions hostiles à M. de Martignac et à ses collègues. Ceux-ci, blessés de voir leur désir méconnu, offrirent au roi leur démission. Il la refusa, en leur disant que la nomination du gouverneur de son fds était un acte d'ordre privé, et que, au surplus, M. de Damas partageait leurs idées. Il savait le contraire. La démission ne fut pas maintenue.
On était alors à la lin de juin. C'est à cette époque que M. de Villèle quitta Paris, après des débats qui s'étaient engagés sur la proposition d'un député, M. Labbey de Pompières, lequel demandait la mise en accusation de l'ancien cabinet. Le ministère combattit et ht écarter cette proposition menaçante. M. de Yillèle s'éloigna aigri, le cœur ulcéré, comprenant que son rôle était fini.