LIVRE CINQUIÈME
n'était pas évacué. L'Angleterre et la Russie se contestaient mutuellement le droit d'intervenir, chacune d'elles refusant de laisser l'influence de l'autre bénéficier d'une victoire. C'est dans ces circonstances que la France prit l'initiative d'une intervention armée.
Après avoir essayé par les voies diplomatiques d'entraver ce dessein, dont nos armes allaient retirer une grande gloire, l'Angleterre, voyant que le gouvernement français était résolu à agir, envoya sa flotte mettre le blocus devant Alexandrie, alla d'obliger Méliémet-Ali à rappeler son lils. Ce projet réussit, mais trop tard. Au moment où se signait une convention entre le prince égyptien et le commandant de la flotte britannique, une escadre française débarquait douze mille hommes en Morée, sous le commandement du général Maison. Au commencement d'octobre, l'armée égyptienne était contrainte de s'embarquer sur les navires de la France, qui la transportèrent à Smyrne, ainsi que les garnisons tur([ues, chassées par l'épée des villes qu'elles occupaient. Cette campagne de courte durée délivra définitivement la Grèce, à qui deux brigades furent laissées pour assurer sa délivrance et son organisation.
Presque au même moment Charles X, à la demande de ses ministres, entreprenait un voyage dans l'est de la France. L'année, précédente, il s'était rendu au camp de Saint-Omer. Cette fois, il se rendit au camp de Lunéville, ti'aversant successivement Meaux, Chàlons-sur-Marne, Verdun, Metz, Saverne, Strasbourg, Colmar, Mulhouse, Lunéville, Nancy et Toul, d'où il rentra à Saint-Cloud en passant par Troyes. Dans cette ville, où il se trouvait avec le duc d'Angoulème et M. de Martignac, il se vit entouré des députés libéraux qu'il croyait être ses adversaires, et parmi eux de Benjamin Constant et de Casimir Périer, qu'il décora sur la proposition de son ministre. Du reste, ce voyage ne fut (ju'une longue ovation dont la présence de plusieurs princes allemands venus à Strasbourg pour saluer le roi de France
UALDtT. — llistgirc de la KesUiuralioii, -3
releva le caractère. Charles X était radieux et ému. « Ah! monsieur de Martignac, disait-il, quelle nation! que ne devons-nous pas faire pour elle! » Et M. de Martignac, en entendant ce langage, pouvait croire que le monarque était converti aux idées libérales. Il se trompait. Dans cet accueil inespéré, le roi voyait surtout un hommage au principe monarchique qu'il représentait, et non à la politique de son ministère. « Vous entendez, ajoutait-il ; ces gens-là crient-ils: Vive la Charte! non, ils crient: Vive le roi! » M. de Martignac ne tarda pas à comprendre que le ressentiment de Charles X contre la Charte restait entier, et qu'en cherchant à lui faire aimer les doctrines constitutionnelles il avait provoqué un résultat contraire.
Le roi rentra à Paris, regrettant les réformes que son ministère lui avait précédemment arrachées, les jugeant . inutiles et ne voulant pas comprendre qu'elles avaient contribué à l'enthousiasme avec lequel il venait d'être salué par le peuple et par l'armée. A Paris, M. de Martignac retrouva les intrigues plus ardentes qu'au moment de son départ. On était encore en pleine crise religieuse. Ce ne fut que quelques jours après qu'arrivèrent les ordres de Rome dont nous avons parlé plus haut, et qui la dénouèrent. Les journaux se livraient aux discussions les plus amères; des brochures les dépassaient en violence. Le parti libéral luimême, au mépris de ses intérêts, continuait contre le cabinet cette funeste campagne d'exigences dont il se repentit trop tard. Il suspectait la sincérité de M. de Martignac, qu'il désignait comme « le berger chargé de garder le troupeau de M. de Villèle ». Il poussait si loin l'imprudence et l'injustice, que M. Royer-Collard disait à ceux de ses chefs dont il désapprouvait la conduite : « Gardez-vous de pousser le roi à bout; il serait capable de quelque folie. »
Autour de Charles X, les ennemis du ministère étaient plus que jamais tout-puissants, plus puissants que MM. Decazes. Laine, Pasquier, dont l'influence s'exerçait en sens