‹ Histoire de la restauration, 1814-1830Chapitre 153 sur 177 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

divisés sur tous les points graves de la politique. M. de Polignac croyait à l'influence du clergé; M. de la Bourdonnaye prétendait ne croire qu'à l'influence des gendarmes. Il voulait des mesures énergiques, rapides, violentes. Son collègue estimait qu'il y fallait du temps et de la prudence. Ils tendaient au même but, mais ils difléraient sur les moyens à employer pour l'atteindre. Ils souhaitaient l'un et l'autre la présidence du Conseil, et, en l'attendant, ils se disputaient l'influence sur leurs collègues. M. de la Bourdonnaye se î plaignait d'élre entouré a d'imbéciles qui ne savaient pas prendre un parti ». M. de Polignac avouait au roi que le ministre de l'intérieur était insociable. Ciiarles X dut choisir entre l'un et l'autre. Il n'avait fait entrer 31. de la Bourdonnaye dans le ministère que pour « essayer ces gens qui se plaignent toujours ». Il décida donc que l'autorité de 31. de Polignac devait prévaloir et annonça son dessein de le nommer président du Conseil. Ce fut le signal de la retraite de M. de la Bourdonnaye. Il abandonna le ministère en déclarant que « lorsqu'il jouait sa tête, il aimait à tenir les cartes ». Il les avait tenues trois mois et s'en fit dédommager en réclamant la pairie et une pension de douze mille francs. Charles X lui accorda l'une et l'autre. M. de Montbel, ministre de l'instruction publique et des cultes, le remplaça au ministère de l'intérieur et eut lui-même pour successeur M. de Guernon-Ranville, procureur général à Lyon.

Les Chambres se réunirent le -2 mars 1830. On attendait le ministère à cette épreuve décisive. Le discours du roi devait exposer en eflet la conduite que M. de Polignac comptait tenir et dont il n'avait pas fait connaître encore le programme ofliciel, Le président du Conseil mit dans la bouche du prince le langage le moins politiiiue et le plus imprudent. « Si de coupables manœuvres, était-il dit dans celte harangue, suscitaient à mon gouvernement des obstacles que je ae veu.x pas prévoir, je trouverais la force de les

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surmonter dans ma résolution de maintenir la paix publi- (|ue, dans la juste confiance des Français et dans l'amour ([u'ils ont toujours montré pour leur roi. » C'était dire que toute attaque contre la politique ministérielle, qui n'était autre que celle de la cour, aurait pour résultat d'enyager davantage le gouvernement dans des mesures de réaction.

A ce discours, la Chambre des députés riposta de deux manières, également éclatantes et fermes : d'abord en accordant ses suffrages pour la présidence à M. Royer-Collard, dont on connaissait les sentiments hostiles au ministère; ensuite en posant résolument la prérogative parlementaire en face de la prérogative royale et en refusant son concours au ministère. Yoici le passage le plus saillant de sa déclaration :

« Une défiance injuste des sentiments et de la raison de la France est aujourd'hui la pensée fondamentale de l'administration; votre peuple s'en afflige parce qu'elle est injurieuse pour lui; il s'en inquiète parce qu'elle est menaçante pour ses libertés. Cette défiance ne saurait approcher de votre noble cœur. Non, Sire, la France ne veut pas plus de l'anarchie, que vous ne voulez du despotisme; elle est digne que vous ayez foi dans sa loyauté comme elle a foi dans vos promesses. Entre ceux qui méconnaissent une nation si calme, si fidèle, et nous, qui, avec une conviction profonde, venons déposer dans votre sein les douleurs de tout un peuple jaloux de l'estime et de la confiance de son roi, que Votre Majesté prononce!»

Après un long débat, auquel prirent part plusieurs ministres, ainsi que les membres les plus influents de la Chambre, cette adresse, qui refusait au gouvernement le concours des députés, fut votée par 2:21 voix contre 181. Le ministère était vaincu, et la prérogative parlementaire l'emportait sur la prérogative royale. Le devoir légal du ministère lui ordonnait de se retirer. Mais il n'en eut pas la

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pensée. A ses yeux comme aux yeux du roi, le langage de la Cluimbre des députés constituait non le libre exercice des droits du Parlement, mais comme une violation du droit réservé à la couronne de choisir les ministres, et comme un outrage à la majesté royale. Dans le conseil qui suivit ce vote, le roi exprima l'avis que la Chambre avait manqué à ses obligations, et qu'il y avait lieu de la dissoudre. A l'exception de M. de Guernon-Ranville, qui voulait qu'on tentât la session avec elle, en fermant les yeux sur les termes de l'adresse et en présentant les lois indispensables, tous les ministres furent de l'avis du roi ou s'abstinrent de le contredire.

Le 18 mars, Charles X, entouré de ses ministres, des grands dignitaires et d'un cortège brillant et nombreux, reçut aux Tuileries la commission chargée de lui présenter l'adresse. M. Royer-Collard en donna lecture. Le roi écouta froidement, puis il dit : « J'avais le droit de compter sur le concours des deux Chambres pour accomplir le bien que je méditais. Mon cœur s'afflige de voir les députés des départements déclarer que de leur part ce concours n'existe pas. Messieurs, j'ai annoncé mes résolutions dans mon discours d'ouverture de la session. Ces résolutions sont immuables. L'intérêt de mon peuple me défend de m'en écarter. Mes ministres vous feront connaître mes intentions. »

Ce discours s'acheva dans un silence glacial. « La Chambre est condamnée, » dit M. Hoyer-Collard k ses collègues, en descendant l'escalier des Tuileries. Le lendemain, une ordonnance ajournait la session au 1" septembre. Cet ajournement équivalait à une dissolution, et ne la précédait que de quelques semaines. Personne ne s'y trompa. Selon le mot du président, il n'y avait plus de Chambre. Charles X prenait parti pour ses ministres contre le pays. Par cette imprudente provocation, il attirait sur lui-même l'impopularité sous laquelle ils étaient condamnés à périr.

En s'engageant dans cette voie, les ministres étaient rem-

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plis (1<^ rraiiitt% ;ï l'exception du juiiice de Polii;'iiac, qui conservait, au milieu de l'appréhension générale, une imperturbable quiétude, ne tenant compte ni de la violente émotion qui peu à peu s'emparait de la France, ni de l'accueil triomphal qu'on faisait dans leurs départements aux deux cent vingt et un votants de l'adresse, ni des banquets qu'on leur olTrait à Paris, ni de l'attitude de la presse, ni d'e rien de ce qui constituait un formidable mouvement de l'opinion publique. Ces funestes symptômes, précurseurs d'une révolution, n'ébranlaient pas plus sa confiance que ne le faisaient les avertissements qui lui arrivaient de toutes parts.

La Chambre prorogée, les ministres s'occupèrent, sous la présidence du roi, d'arrêter la conduite qu'ils devaient tenir. M. d'Haussez, ministre de la marine, et M. de Guernon- Ranville, ministre de l'instruction publique, étaient hostiles au projet de dissolution. Le premier pensait qu'il n'était pas impossible de former une majorité dans la Chambre des députés. Pour former cette majorité, il suffisait de déplacer vingt-cinq voix, et ce déplacement, d'après lui, n'était qu'une affaire de places et d'argent. Cette proposition fut repoussée par le roi comme immorale. M. d'Haussez n'insista pas, et se rallia au parti de la dissolution, en demandant la formation d'un camp sous Paris et la révocation des fonctionnaires dont le dévouement était douteux. M. de Guernon-Ranvillc se laissa gagner à son tour par la conviction de la majorité de ses collègues et la dissolution fut résolue sans que M. d(^ Polignac indiquât quelle conduite il comptait tenir si la nouvelle Chambre était hostile. Il se contenta d'objecter que l'article 14 de la Charte, par les pouvoirs extraordinaires qu'il conférait au roi, fournissait la solution que les circonstances exigeraient. Il ne dissimulait plus sa résolution de se tirer d'affaire par un coup d'État.

Ce fut le signal de la retraite de MM. de Courvoisier et de Chabrol. Ils avaient toujours déclaré qu'ils n'iraient pas

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