LIVRE CINQUIEME. 4il
moment, Paris fut livré pendant trois jours aux malheurs de la guerre civile.
Les journées des 28 et 29 juillet furent les plus meurtrières. Dès le matin de la première, la population de Paris fut debout et armée. Le choc entre les troupes royales et le peuple insurgé eut lieu sur plusieurs points à la fois. On se battit à Notre-Dame, à la place de la Bastille, au Pont-Royal, au pont de la Grève, à l'Hôtel de ville, qui fut pris, repris et demeura finalement au pouvoir de l'émeute. La garde royale et les Suisses défendirent avec héroïsme la cause qui leur était confiée. Mais la ligne ne marchait qu'à regret; sur plusieurs points, elle déposa les armes ou passa à l'insurrection.
Le 29, le champ de bataille s'étendit encore. La rive gauche de la Seine devint, comme la rive droite, le théâtre des plus sanglants excès. Les casernes des gendarmes, le poste du Luxembourg, ceux des barrières furent désarmés; les appartements de l'archevêché mis au pillage ; la prison de la Conciergerie fut forcée, et trois cents malfaiteurs recouvrèrent la liberté. Dans la plupart des églises, le tocsin sonnait. Des barricades s'élevaient de toutes parts. Enfin, l'émeute s'emparait des Tuileries, où le maréchal Marmont avait établi son quartier général, et massacrait les soldats qu'en évacuant le palais, pour rallier ses troupes près de l'Arc-de-Triomphe, il avait chargés de couvrir sa retraite. Tel était le funeste résultat de la campagne entreprise par M. de Polignac, en violation de la Charte, sans plan arrêté, sans moyens de défense.
Les ministres établis en permanence à l'Hôtel des affaires étrangères, ayant fait proclamer l'état de siège, confiants dans l'assurance que leur avait donnée Marmont qu'il pourrait tenir quinze jours aux Tuileries, ne cessaient de faii'e dire au roi et de répéter : « Ce n'est qu'une émeute, toutes les mesures sont prises, la monarchie n'est pas eu danger, » tandis ([u'au contraire le maréchal écrivait maintenant à
Saiiit-Cloud : « Ce n'est plus une émeute, c'est une révolution. » Entre ces deux affirmations, le roi n'ajoutait foi qu'à la première, ne s'alarmait pas et se contentait, en remerciant les troupes de leur conduite, de leur accorder un mois et demi de solde. Jusqu'au dernier moment, il conserva ainsi sa confiance et sa sérénité.
Cependant, les ministres s'étaient rendus à Saint-Cloud, accompagnés de deux pairs de France, MM. de Sémonville et d'Argout, qui, ayant en vain sollicité du maréchal Marmont la révocation des ordonnances et la démission du cabinet, venaient faire connaître au roi la vérité qu'on lui cachait. Charles X reçut les deux pairs avant de recevoir les ministres. Ils lui tinrent un langage suppliant et, comme l'avait déjà fait le matin un de leurs collègues, le duc de Mortemart, essayèrent de lui arracher une décision qui, encore à ce moment, pouvait sauver son trône.
Le roi, ébranlé, appela M. de Polignac et ses collègues et leur demanda s'il y avait lieu, à leur avis, de retirer les ordonnances. Comme la délibération s'engageait sur ce point, le général du Coëtlesquet arriva de Paris, pouvant à peine se soutenir, défiguré par la poussière, et annonça la prise des Tuileries. Le maréchal Marmont vint bientôt lui-même, accablé de douleur, confirmer cette nouvelle. A ces détails s'en ajoutèrent bientôt d'autres. Un gouvernement provisoire se formait à l'Hôtel de ville, sous la direction du général de la Fayette. L'émeute, commencée aux cris de : « Vive la Charte! à bas les ministres! » dégénérait, en une révolution qui s'accomplissait aux cris de : « Vive la République ! à bas les Bourbons ! »
Ce gouvernement provisoire improvisé à THôtel de ville était l'œuvre du général de la Fayette et de ses amis politiques, MM. Laffitte, Casimir Périer, Mauguin, Odilon Barrot, Audry de Puyravean et autres; les uns ennemis irréconciliables des Bourbons, auxquels, depuis quinze ans, ils n'avaient cessé de faire la guerre; les autres, un moment