LIVRE CINQUIÈME. U'à
disposés, SOUS le ministère Martignac, à se ralliera Charles X, mais, rejetés dans une opposition sans merci, par la folle politique qui avait porté M. de Polignac au pouvoir. A ce groupe {Ihommes dont Tinfluence sur le pays était décisive, à qui le concours d'illustres soldats, tels que les généraux Gérard et Lobau, était acquis, la branche aînée des Bourbons semblait incorrigible, impopulaire, usée ; on ne pouvait plus rien attendre d'elle. Aussi, après le triomphe de l'émeute, s'étaient-ils empressés d'en saisir la direction, afin d'empêcher qu'elle poursuivît ses excès et d'en tirer parti au profit de la combi liaison qui leur semblait la meilleure.
Cette combinaison ne consistait pas à proclamer la République. La République, à cette époque, n'était désirée que par un petit nombre de citoyens ; elle effrayait la majorité des Français, cala mémoire desquels étaient encore présents les souvenirs de la Terreur. Ce que voulaient le général de la Fayette et ses amis, la seule chose qu'il leur fût possible de vouloir, à défaut de Charles X et de sa descendance directe, c'était l'avènement d'une dynastie nouvelle, plus pénétrée des aspirations modernes et des idées libérales, plus capable de créer entre la couronne et la nation l'étroit accord nécessaire au bon fonctionnement de la chose publique. Or, cette dynastie existait, elle avait pour chef le duc d'Orléans, alors retiré à Neuilly, où divers députés, spontanément réunis chez M. Laffite, l'envoyèrent quérir par M. Thiers, en le priant, sur la proposition de Benjamin Constant, de prendre la lieutenance générale du royaume.
Rentré en France en 1814, avec les émigrés, dont il avait su, pendant son long exil, ne pas partager les passions, le duc d'Orléans, depuis son retour, protestait par son attitude contre leurs folies. Ami du général Foy, lié avec le parti libéral, aussi bien qu'avec les illustrations de la littérature, des arts et de la science, il était populaire et aimé, et, puisque ceux (|ui tenaient à colle heure dans
leurs mains les destinées du pays, répudiaient la branche aînée des Bourbons, nulle dynastie ne convenait mieux au trône de France que la branche cadette.
La réponse du duc d'Orléans n'était pas encore connue dans la journée du ;29 juillet, au moment où les ministres, réunis en conseil, délibéraient sur le retrait des ordonnances. Mais les nouvelles parvenues à Saint-Cloud suffisaient à démontrer les périls de la situation. La révocation des ordonnances fut donc décidée, et le roi accepta, les larmes aux yeux, la démission de son ministère, auquel il exprima, en un langage ému, ses regrets et son affection. Puis il chargea le duc de Mortemart de former un nouveau cabinet, en l'autorisant à y faire entrer M. Casimir Périer. Ambassadeur en Russie, et profondément libéral, le duc de Mortemart jouissait de quelque crédit auprès des chefs de l'opposition. Il commença cependant par décliner la mission qu'on voulait lui confier et ne l'accepta que sur les instances du roi, comprenant que Iri résolution qui venait d'être prise était bien tardive.
Mais, encore à ce point de vue, le roi se faisait illusion et croyait la crise dénouée par la concession à laquelle il s'était résigné. 11 annonça même à la duchesse de Berry que sous vingt-quatre heures elle pourrait rentrer dans Paris. Partout, au contraire, excepté à Saint-Cioud, la monarchie était considérée comme irréparablement pe-rdue. La duchesse d'Angoulème traversait en ce moment la Bourgogne, revenant de Yichy. Elle put comprendre, à l'attitude hostile des populations, que la révolution était consommée.
La matinée du 30 juillet s'écoula au palais de Saint-Cloud toute pleine d'une cruelle angoisse. On attendait des nouvelles du duc de Mortemart, parti la veille avec MM. de Sémonville et d'Argout, qui s'étaient leurrés de l'espoir que sa nomination arrêterait l'insurrection, A chaque instant, des rumeurs vagues annonçaient les progrès de celle-ci. M. de Polignac et ses collègues attendaient que le roi les fit
LIVKE CINQUIÈME. U5
s\'loigiier. Le duc d'Angoulême, ayant sous ses ordres le maréchal Marinont, qu'il avait la veille, dans une minute d'emportement, accusé de trahison, exerçait le commandement de la petite armée de Charles X, disséminée entre Sèvres et Sainl-Cloud, et pai'uii laquelle la désertion exerçait ses ravages, favorisée par le désordre, l'oisiveté, le désarroi général.
Vers deux heures, on apprit l'échec de la mission du duc de Mortemart. Quand il s'était présenté, porteur des ordres du roi, au gouvernement provisoire, on lui avait répondu : « Il est trop tard. » Le roi persistait cependant à avoir confiance dans l'hahileté de son envoyé, lorsqu'il apprit que le duc d'Orléans acceptait la lieutenance générale du royaume et que le drapeau tricolore flottait sur l'Hôtel de ville. Dans la nuit, il fut réveillé tout à coup par la duchesse de Berry. On avait annoncé à la princesse que des bandes insurgées marchaient sur Saint-Cloud; elle venait supplier le roi de quitter ce palais et de pourvoir à la sûreté de ses enfants. Il se leva, donna des ordres, après avoir pris conseil du duc d'Angoulême et du maréchal Marmont, et, à deux heures du matin, la cour, protégée par une escorte sous le commandement de ce dernier, partait pour Trianon.
En y arrivant, le roi tint conseil avec le duc de Polignac et ses collègues. M. de Guernon-Ranville, dont l'énergie s'élevait à la hauteur d'un péril provoqué malgré lui, proposa la translation du gouvernement à Tours, où seraient appelés le corps diplomatique et les Chambres ; il voulait isoler Paris et faire appel à la France. Le roi approuva ces propositions, etles ministres, ayant préparé les ordonnances, allaient les soumettre à sa signature, quand ils apprirent que la cour partait pour Rambouillet et que le roi les engageait à partir de leur côté. Il avait même chargé l'un d'eux de leur offrir des passeports en blanc et des secours d'argent. Ces nouvelles mesures étaient dictées par l'arrivée du
duc crAiigoulême , qui, après avoir couru les plus {grands dangers au pont de Sèvres, dont il voulait disputer le passage à rémeute, s'était vu abandonné par une partie de ses troupes. Il ne lui restait que quelques milliers d'hommes fidèles.
Les ministres allèrent prendre congé du roi : « Partez, je vous l'ordonne, dit-il au prince de Polignac, je ne me souviens que de votre courage et ne vous accuse pas de notre malheur. ^Soire cause était celle de Dieu, celle du trône et de mon peuple ; la Providence éprouve ses serviteurs et trompe souvent les meilleurs desseins dans des vues supérieures à nos courtes vues ; mais elle ne trompe jamais les consciences droites. Uien n'est encore perdu pour ma maison. Je vais combattre d'une main et transiger de l'autre. » Puis le roi engagea M. de Polignac à se renilre en Angleterre en passant par la Normandie, et il le confia à un de ses plus fidèles amis, le comte de Sémallé, homme de résolution. On sait que, quelques jours après, la plupart des ministres fugitifs, et parmi eux le président du conseil, furent successivement découverts et arrêtés, traduits devant la cour des pairs au mois de décembre suivant et condamnés à une longue détention.
Tandis que le gouvernement de Charles X s'eil'ondrait ainsi, le duc d'Orléans, nommé par les députés lieutenant général du royaume, entrait dans Paris et se rendait à l'Hôtel de ville pour y recevoir officiellement le pouvoir des mains du gouvernement provisoire. Il s'était fait précéder par une proclamation qui se terminait par ces mots: « La Charte sera désormais une vérité. » Acclamé sur sa route, il fut reçu à l'Hôtel de ville par le général de la Fayette, qui lui donna l'accolade; il se montra à la foule, qui le salua de mille cris; il entendit enfin la lecture du programme de gouvernement qu'on lui demandait d'appliquer. Il s'y engagea solennellement en ajoutant : « Je ne prendrai pas la couronne, je la recevrai de la Chambre aux conditions qu'il