LIVRE PREMIER
Mais, dans la presse, les velléités d'opposition se calmèrent moins aisément. Dès cette heure, apparut à tous les yeux la faute que l'on avait commise en ne prononçant pas la dissolution de la Chambre et en la conservant en présence d'un gouvernement nouveau, alors qu'elle avait été élue sous le gouvernement ancien. Ce n'était là, au surplus, que l'un des moindres périls parmi ceux contre lesquels la Restauration était tenue de se défendre et qui déjà se manifestaient.
Le malheur des temps voulait, nous l'avons dit, que les événements qui s'étaient accomplis depuis un quart de siècle, eussent, en se succédant, créé deux France, en les armant en quelque sorte l'une contre l'autre : d'un côté la révolution, de l'autre l'émigration. La difficulté de discipliner le parti royaliste tenait surtout au grand nombre d'émigrés rentrés avec le roi, à ces soUiciicurs qui surgissaient de toutes parts, les uns se croyant des droits, les autres en ayant, même de respectables, et qui se heurtaient à une nation, laquelle, bien qu'elle eût désiré et acclamé les Bourbons, n'entendait pas abdiquer à leur profit. Ces solliciteurs frappaient en grand nombre à toutes les portes des administrations publiques. Ils se réclamaient des fonctions et des grades qu'ils avaient remplis et possédés autrefois, exigeaient qu'on les leur restituât, tandis que les fonctionnaires des départements que le traité du 30 mai venait de rendre aux alliés, s'étonnaient qu'on ne s'empressât pas de les replacer.
L'armée, de son côté, était mécontente. Ce mécontentement, les maladresses du général Dupont, ministre de la guerre, l'aggravaient, tandis que les officiers en demi-solde l'exploitaient contre la Restauration en remplissant du bruit de leurs plaintes les pays (ju'ils habitaient.
Les demandes d'indemnités pleuvaient de toutes parts. Pour y faire droit, le ministère créait, sans compter, des emplois nouveaux, ou, à défaut de ces emplois, nommait des titulaires, à titre honoraire, à des postes occupés déjà ou
supprimés, mais en attachant des appointements au titre sous lequel se cachait leur oisiveté. Le ministre de la guerre poussa la faiblesse jusqu'à commissionner des officiers choisis soit parmi d'anciens serviteurs de la monarchie, soit parmi des jeunes gentilshommes, et de leur accorder une solde, quoiqu'on fût hors d'étatd'utiliser leurs services. Le pays vit avec stupéfaction des agents, décorés de titres imposants, pourvus de traitements onéreux, n'ayant rien à faire. Ce fut la première cause grave de mécontentement, le début des hostilités qui allaient s'ouvrir contre le gouvernement royal.
L'étourderie de certains dépositaires du pouvoir acheva cette œuvre. Le comte Beugnot, le très spirituel mais très incapable préfet de police, rendit diverses ordonnances qui indignèrent les esprits libéraux et sages et froissèrent le sentiment national. Aux termes de l'une d'elles, la célébration du dimanche s'imposa comme un devoir légal. Par une autre, les citoyens furent autoritairement invités à tendre de blanc leurs maisons, sur le passage des processions. Puis, on s'attacha à donner aux anniversaires des morts illustres un caractère de fête publique et de revanche. Ce n'est pas seulement Marie-Antoinette dont le souvenir, à l'occasion du retour de la date de sa mort, fut rappelé comme une cause de représailles. On fit de même pour Pichegru, pour Cadoudal, bien que ce dernier eût voulu jadis assassiner l'empereur.
En même temps redoublaient les attaques contre les prêtres assermentés et les possesseurs de biens nationaux. Le cardinal Consalvi, secrétaire d'Etat du Saint-Siège, étant venu à Paris avant de se rendre à Vienne, où le congrès devait se réunir, on lui fit comprendre combien les royalistes pardonnaient peu au pape Pie VII d'avoir prêté son appui à Napoléon et favorisé le développement de sa puissance, en consentant au concordat de 1801. Ce concordat lui-même était considéré comme un odieux « modus vivendi ». On en
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réclamait tout haut l'abolition. D'un bout tle la France à l'autre , la chaire retentissait des accents indignés que son souvenir arrachait aux partisans exaltés du trône et de l'autel. Ce mouvement devint si pressant que le gouvernement, dont il nattait d'ailleurs les désirs,. y céda et que Ms'" Cortois de Pressigny, ancien évèqne de Saint-Malo, nommé ambassadeur de France à Rome, reyut l'ordre d'amener habilement le Saint-Siège à réclamer du roi une convention nouvelle pour remplacer un concordat considéré « comme une concession exigée par la force et faite au malheur des temps ».
Ainsi, fonctionnant à peine depuis quelques semaines, le gouvernement royal se trouvait déjà aux prises avec des difficultés et des périls, aggravés plus encore par les passions de ses partisans que parcelles de ses ennemis, passions redoutables dont il était bien loin de mesurer toute l'étendue, qu'il eût certes mieux comprises et peut-être contenues s'il avait pu se rendre compte de l'exaltation des départements méridionaux, où se formait un parti d'Artois, auquel ne pouvait convenir un souverain pressé de réconcilier l'ancien régime avec les idées modernes, et qui devait ultérieurement devenir l'inspirateur des réactions sanglantes de la seconde Restauration.
Cependant la Chambre des députés, entrant dans la vérité de ses devoirs constitutionnels, avait hâte d'exercer son contrôle non sur le roi, mais sur le ministère. Elle discuta successivement diverses lois dues à l'initiative de ses membres : une loi sur la liste civile du roi, de sa maison et de sa famille ; une loi sur les contributions indirectes et une loi sur la liberté de la presse.
Celle-ci, la plus importante, donna lieu à de grands débats, qui amenèrent à la tribune divers orateurs encore a. peine connus, et devint le prétexte d'une guerre de plume qui se manifesta par des brochures et des articles de journaux dont quelques-uns avaient pour auteurs Chateaubriand,
Benjamin Constant et Suard. Le projet du gouvernement, défendu par le ministre de l'intérieur, portait que les'journanx ne pouvaient exister qu'autant qu'ils seraient autorisés par le roi. C'est également le roi qui délivrait les brevets d'imprimeur et de libraire. Enfin, tout ouvrage comptant moins de trente feuilles d'impression devait être soumis à la censure. Ces mesures restrictives de la liberté étaient en contradiction avec la Cbarte, qui avait doimé aux opinions le droit de se traduire librement. Elles furent accueillies avec défaveur. La commission de la Chambre qui les avait examinées en proposa le rejet, malgré les efforts du ministère, qui se résigna alors à diverses concessions. Il consentit à réduire de trente à vingt le nombre de feuilles au-dessous duquel tout ouvrage devait tomber sous le coup de la censure. Il décida en outre que les écrits des membres des Chambres seraient soustraits aux formalités de cette censure. Sous ces réserves, les députés, confiants dans un avenir meilleur que le présent, votèrent la loi par cent trente-sept voix contre quatre-vingts. A la Chambre des pairs, le débat affecta une vivacité plus grande qu'à la Chambre des députés. La loi, amendée comme il vient d'être indiqué, fut votée, mais non sans que le ministère se fût convaincu qu'il avait en face de soi un parlement indépendant et libéral.
En même temps, on s'occupait des finances avec sollicitude. Le baron Louis, pressé de combler l'arriéré des engagements de l'empire, s'élevant à treize cents millions, dont la moitié était immédiatement exigible, avait présenté aux Chambres les deux budgets de 1814 et de 1815, le premier se soldant par un déficit de trois cents millions, le second par un excédent de soixante-treize" millions. Il proposait de pourvoir aux insuffisances totales par une émission de renies cinq pour cent ou de bons du Trésor payables à trois ans, rapportant huit pour cent, et par l'aliénation de forêts appartenant à l'Etal. Les Chambres approuvèrent ces projets. Elles votèrent aussi la liste civile du roi et décidèrent