LIVRE PRfclMlEH
PROTESTATIONS PROVOOUÉES PAU LE RETUUK DE L'EMPEREUR — RÉUNION DES CIIAMRRES — FERMETÉ DE LOUIS XVIII — TROUBLE GÉNÉRAL AUTOUR LE LUI — ATTITUDE INQUIÉTANTE DE L'ARMÉE — L'EMPEREUR ENTRE A LYON — PREMIERS DÉCRETS — DÉFIANCES DES ROYALISTES ENVERS LE MARÉCHAL SOULT — LE DUC DE FELTRE MINISTRE DE LA GUERRE — LE ROI PART POUR LILLE — IL SE REND A GAND — LE DUC DE BOURBON EN VENDÉE — LA DUCHESSE D'ANGOULÉME A BORDEAUX — DÉFECTION DES TROUPES — SON DÉPART — LE DUC D'ANGOULÉME — CAPITULATION DE LA PALUD — RÉTABLISSEMENT DE L'EMPIRE.
Le 9 mars, les proclamations de l'empereur étaient tonnues à Paris. Des manifestations signilicatives en faveur de la monarchie y répondirent. Le conseil municipal et les corps constitués envoyèrent spontanément des adresses au roi. Ceux des organes de la presse qui, jusqu'à ce jour, s'étaient signalés par l'àpreté de leur opposition, changèrent de ton et prirent la défense du trône. On vit les royalistes de l'extrême droite se rapprocher des constitutionnels, la jilupart des hommes delà Révolution eux-mêmes, embrasser la cause royale. Ces sentiments eurent des échos jusque dans les rues, pleines à toute heure du jour d'une foule qui protestait contre l'usurpateur, dont la nation, déjà faite à la liberté et au régime représentatif, appréhendait le retour. Des hommes de tout âge et de toute condition allaient se faire inscrire à l'état-major de la garde nationale, olTrant au prince leurs bras et leur sang.
Fouché lui-même, dont l'attitude ik'|iuis plusieurs semaines provoquait justement la défiance et le soupçon, apportait des conseils. Il voulait que la royauté appelât à elle les hommes de la Ilévolulioii, s appuyai sur eux pour résister au despotisme menaçant. On prit ces avis pour ce qu'ils valaient. L'ordre fut même donné de l'arrêter, afin de le mettre dans l'impossibilité de nuire. Mais il eut l'ha-
6i IIISTOIUE DE LA r.KSTAURATION.
bileté de se soustraire aux poursuites dont il était l'objet et en fut quitte pour rester caché jusciu'au jour où l'empereur étant arrivé, il alla lui offrir ses services qu'il (il agréer.
Les Chambres, cependant, sans attendre la date du 15 mai, fixée pour leur convocation, s'étaient réunies à la première nouvelle des événements. La veille de leur réunion, leur président, M. Laine, se rendit chez le roi pour se faire l'interprète de leur dévouement. « J'attends l'arrivée des députés, répondit le roi, et je compte sur leur fidélité comme sur celle de tous les Français, » paroles que M. Laine répéta à ses collègues, en ajoutant que le roi se confiait à eux. Des protestations analogues arrivaient de tous les points de la France; Louis XVIII, qui, dans ces circonstances, déployait son ordinaire intrépidité d'âme, pouvait se leurrer' de l'espérance d'une victoire définitive.
Mallieureusenieiit, le sang-froid des hommes auxquels il appartenait de dominer les événements n'était pas en rapport avec leur bonne volonté. On s'agitait beaucoup pour ne rien faire. L'incapacité des ministres, qui éclatait, à cette heure de crise, en mille traits douloureux, leur avait enlevé jiis(jn au pouvoir d'imposer leur volonté à l'entourage du roi, dans lequel se discutaient vainement des projets plus nombreux que pratiques. Le maréchal Soult venait d'adresser à l'armée une proclamation dont l'unique résultat avait été de prouver qu'il n'exerçait pas sur elle plus d'influence que n'en exerçait son prédécesseur-, le comte Dupont. Les visites du duc de Berry dans les casernes ne servaient qu'à mettre en relief le sentiment hostile des troupes et leur impatience d'acclamer l'empereur. Des revues successives prouvaient qu'on pouvait se fier à la garde nationale ; mais les cadres à l'aide desquels on aurait pu en faire une troupe solide faisaient défaut. Puis, la défiance se glissait dans les rangs des royalistes. Les chefs qui avaient servi l'Empire étaient soupçonnés de partager les sentiments de leurs soldats; ces soupçons ne manquaient pas de fondement; quelques-uns de ces chefs
profitèrent des circonstances pour se faire payer les services que l'on attendait d'eux. A l'exception de ceux qui s'étaient trop ouvertement compromis en défendant la Restauration, la plupart passèrent ultérieurement à l'empereur.
Les nouvelles reçues de Lyon vinrent accroître ce désarroi. Dans la journée du 10 mars, le comte d'Artois, le duc d'Orléans et le maréchal Macdonald avaient dû, par suite de la défection de la garnison, abandonner cette ville dans laquelle l'empereur était entré triomphalement à sept heures du soir, acclamé par une foule hideuse, mêlée aux soldats, et qui faisait entendre les redoutables cris des jours sanglants de la Terreur : « Mort aux Bourbons ! mort aux royalistes! mort aux prêtres!» avertissement solennel qui retentissait aux oreilles de l'empereur, comme pour le convaincre qu'il ne pourrait étayer son pouvoir reconquis que sur les forces révolutionnaires.
On apprenait en même temps qu'il avait lancé de cette ville neuf décrets, destinés à détruire tout ce qu'avaient fait les Bourbons, nominations, promotions, créations, Chambre des pairs, en un mot l'œuvre de la Charte, la Charte ellemême, et à remettre en vigueur les constitutions de l'Empire. C'était la confiscation et l'exil rétablis. Le dernier de ces décrets convoquait, pour le mois de mai, les députés des collèges électoraux en assemblée extraordinaire, afin de modifier ces constitutions au gré de la volonté nationale et d'assister au couronnement de l'impératrice et du roi de Rome.
Une violente exaltation des esprits accueillit ces événements. Le retour du comte d'Artois la rendit plus vive encore. Les royalistes voyaient la trahison partout. Le maré^ chai Soult, qui se débattait sous le poids de lourds devoirs, ne parut plus digne de leur confiance. Le roi dut lui retirer le portefeuille de la guerre et le confier au duc de Feltre, en même temps qu'il procédait à divers changements de fonctionnaires pour donner satisfaction aux plus soupçonneux de ses partisans.
DAUDET. - Histoire de la Rcslauraliou. 5
Cependant, une dernière espérance restait au gouvernement royal. Elle se fondait sur ce qui se disait du maréchal Ney, de son action sur les troupes et des engagements qu'il avait pris avec Louis XVIII. Placé à la tète du corps d'armée qui se formait à Besançon, il était venu, avant de se rendre à son poste, saluer le roi, et lui avait promis de lui ramener l'empereur « dans une cage de fer». C'est donc de lui qu'on attendait la victoire. On le voyait déjà, nuircliant à la rencontre de Napoléon, avec une armée disciplinée et fidèle, l'obligeant à revenir sur ses pas jusqu'au delà de Lyon, où l'usurpateur se trouverait arrêté par le corps de volontaires du duc d'Angoulème, qui, après s'être formé à Marseille et à jN'îmes, s'était jeté à sa poursuite, et pris par conséquent entre deux forces qui l'écraseraient.
Le 16 mars, le roi, confiant encore dans l'efficacité de la défense, passa une revue de la garde nationale, puis se rendit aux Chambres, où il prononça un discours qui fut couvert d'acclamations et d'applaudissements. Le 18, arrivèrent des nouvelles du maréchal Ney, mais bien dilférentes de celles qu'on attendait. Le malheureux soldat n'avait pu résister à l'influence que son ancien chef exerçait sur lui. Le 11, il était à Lons-le-Saunier, résolu à le combattre et à tenir les promesses faites aux Tuileries, en baisant la main du roi. Mais, le surlendemain, une lettre de l'empereur venait ébranler ses résolutions.
En lui envoyant ses ordres, comme s'il n'eût pas douté de lui, Napoléon lui disait : « Je vous recevrai comme au lendemain de la Moscowa. » C'en était trop pour ce cerveau faible, pour cette imagination ardente. Dans la nuit du 13 au 14, il céda à la puissance des souvenirs, comme Labédoyère et tant d'autres avaient cédé déjà. Le matin, au moment de passer ses troupes en revue, il appela dans sa chambre ses lieutenants Lecourbe et de Bourmont, et leur annonça ses intentions. Ils essayèrent en vain de les combattre. Quelques instants après, il lisait à ses soldats une