LIVRE PREMIER
de nommer acceptèrent les fonctions qui leur turent ofl'ertes, contre leur gré, n'osant refuser leur concours ta leur ancien souverain.
Fouché et Carnot donnaient à ce ministère un caractère particulier d'indépendance contre l'empereur, et si leurs collègues se montrèrent jusqu'au bout des secrétaires dociles et fidèles, ils représentaient au milieu d'eux, celui-ci l'esprit révolutionnaire, toujours défiant et soupçonneux, celui-là l'esprit d'intrigue se mettant au service de ÎS'apoléon, afin de le frapper au moment voulu et de préparer, en même temps que sa chute, le moyen d'empêcher le retour des Bourbons. En les prenant pour conseillers, l'empereur s'était donné des maîtres ; tous ses actes portèrent l'empreinte de la domination qu'ils exerçaient plus ou moins ouvertement sur sa politique.
Il manda près de lui un autre personnage qu'on ne s'attendait guère à voir à ses cotés : c'était Benjamin Constant. L'illustre publiciste ne possédait pas un caractère égal à son talent. Après avoir, au moment où la Restauration agonisait, publié dans le Journal des Débats un article virulent contre Napoléon, il s'était enfui. L'empereur le fit rappeler, le reçut aux Tuileries, le chargea de préparer les réformes qu'il rêvait pour la constitution et le nomma conseiller d'État. Benjamin Constant accepta la mission et les fonctions: «Des discussions publiques, des élections libres, des ministres responsables, la liberté de la presse, je veux tout cela, lui avait dit son nouveau maître ; la liberté de la presse surtout ; l'étouffer est absurde. » Il tenait des propos analogues au général de Lifayette, dont il connaissait les opinions libérales, l'influence sur le parti constitutionnel et qu'il s'efforçait de rallier à son gouvernement.
Sincère ou non, ce langage démontrait que l'empereur ne se dissimulait pas les changemonts survenus en France pendant l'année qui venait de s'écouler. Il ne rentrait pas en monarque tout-puissant, mais en homme obligé de tran-
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siger avec les partis, de compter avec ces orateurs qui lui inspiraient naguère un si profond mépris et dont il apercevait l'influence, démesurément grandie, dressée en face de son pouvoir, que la défaite et la chute avaient dépossédé du prestige passé. Il voyait la France changée ; il l'avait laissée assouplie au joug de son despotisme ; il la retrouvait dominée par le goût de la liberté, de la presse et de la tribune, avec des partis qui jadis n'étaient rien, maintenant puissamment reconstitués, rendus audacieux par l'usage et l'expérience de leur force. Il fallait les flatter, afin de les disposer en sa faveur, de s'en faire des complices pour combattre l'hostilité de l'Europe.
Cette hostilité, après s'être traduite par la déclaration des alliés, qui mettait Bonaparte hors la loi, passait maintenant des paroles aux actes. Leurs armées se remettaient en marche, au nombre de trois, formant un effectif total d'environ huit cent mille hommes, commandées par l'empereur Alexandre pouf la Russie, le prince de Schwarzenberg pour l'Autriche, le duc de Wellington pour l'Angleterre, et le feld-maréchal Blûcher pour la Prusse.
A ces manifestations menaçantes, Napoléon crut répondre d'abord par les modifications libérales qu'il se préparait à introduire dans un acte additionnel aux constitutions de l'empire, ensuite en protestant sans cesse de son désir de ne pas troubler la paix. Mais ces protestations demeuraient vaines. Elles ne parvenaient même pas aux princes alliés. Les lettres que l'empereur leur écrivait ne dépassaient pas la frontière, le long de laquelle ils exerçaient une active surveillance pour empêcher ses émissaires de la franchir. L'impératrice Marie-Louise elle même refusait de lui répondre, de rentrer en France et de lui rendre son fils. C'est ainsi qu'il fut amené à préparer la nation à la guerre. Le Moniteur du U avril énuméra les tentatives inutiles que Napoléon avait faites pour convaincre l'Europe de ses intentions pacifiques. Il mentionnait en même temps les adresses des corps