LIVRE PREMIER
constitués, témoignage éclatant de la couardise humaine, car elles suivaient à peine de quelques jours des adresses analogues envoyées à Louis XVIII. Ces adresses offraient cependant cet avantage de pallier la réalité des choses, ce défaut de confiance qui était au fond de toutes les âmes, d'étouffer les voix courageuses qui s'élevaient, comme celle de M. de Serre, alors premier président de la cour de Colmar, pour protester contre le retour de l'empereur. « Que veut-il ? s'écriait le jeune magistrat; qu'espère-t-il? qu'apporte-t-il? Vous le savez, Messieurs, lorsque sa gloire nous semblait pure, lorsque nous vîmes en lui le terme de nos discordes civiles, avec quel abandon, quelle confiance sans bornes, nous nous sommes jetés entre ses bras. Nous l'avons cru lorsqu'il a promis de rendre la patrie chère à ses enfants, redoutable à ses ennemis. Comment a-t-il lenu ses promesses? Quel prix nous a-t-il rendu de tant d'efforts, de tant de sacrifices, de tant de sang et de trésors prodigués pour lui avec une constance sans exemple? Au dedans comme au dehors, il atout envahi, tout usurpé ; il s'est joué de tout ; il a relevé les autels pour les profaner, créé des constitutions pour les renverser, édicté des lois pour les enfeindre ; enfin, il est tombé par l'excès même de ses attentats. Il s'est reconnu un obstacle au bonheur de la France et au repos du monde; il nous a remis nos serments. »
M. de Serre n'était pas seul à tenir ce langage. Mais, le tumulte des triomphateurs couvrait ces courageux accents. Puis, c'étaient des manifestations militaires, des revues, des banquets, des adhésions d'anciens fonctionnaires, heureux de reprendre possession de leur poste, tout le bruit, par lequel se trahissait la lâcheté des consciences. Le peuple ne s'y trompait pas; il ne croyait pas à la durée du nouveau règne. Mais il se taisait, rendu muet par l'effroi. Déjà se pressaient des représailles. Un décret mettait en accusation, au mépris des promesses impériales, quelques-uns des hommes qui jusqu'au bout avaient voulu demeurer fi-
DAUDET. — Histoire de la Restauration. 6
dèles à la monarchie : le maréchal Marmont, M. de Talleyraïul, M. de Montesquiou, M. de Vitrolles, M. de Jaucourt, M. de Dalberg, d'autres encore ; et si ces décrets vengeurs restaient impuissants, c'est que ceux qu'ils visaient avaient pris la fuite et que l'empereur ne trouvait pas, parmi ses ministres, un seul homme pour les contre signer. Puis se succé-daient les ordres d'engager par force dans l'armée impériale ces volontaires méridionaux qui s'étaient levés })our le roi, la mise sous séquestre des biens d'émigrés, la confiscation de la liberté des journaux; un ensemble de mesures arbitraires que blâmaient les courtisans de l'empereur eux-mêmes, et que le toujours habile Fouché avait l'adresse de ne pas appliquer, ou de n'appliquer qu'à demi, tout en donnant à entendre qu'il lés exécutait.
Ce personnage né pour l'intrigue ne se faisait aucune illusion sur l'avenir du régime impérial, bien qu'il s'efforçât d'en tirer parti, au profit de ses idées et de ses projets. Il voyait à brève échéance la chute de l'empereur et rêvait d'y substituer un gouvernement sous lequel il aurait été le maître de la France. « Cet homme est revenu plus fou qu'il n'était parti, disait-il, en parlant de Napoléon. Il s'agite beaucoup; mais, il n'en a pas pour trois mois. » La plupart de ceux qui servaient alors l'empereur partageaient plus ou moins ces arrières pensées. Ils le subissaient, ayant cessé de croire à son étoile, comprenant bien qu'il ne pouvait fonder un gouvernement libéral. L'acte additionnel qui vint modifier la constitution de l'empire ne changea rien à leurs idées. Ce n'était qu'une réédition de la Charte, appropriée tant bien que mal à des nécessités que l'empereur sentait peser sur lui, mais sans en comprendre toute l'étendue.
Le pays la reçut de ses mains, sans lui en savoir aucun gré. On le vit bien aux élections qui eurent lieu pour la Chambre des représentants. Les élus appartenaient en majorité au parti révolutionnaire et au parti constitutionnel. On comptait parmi eux Manuel, de La Fayette, Thibaudeau,