LIVRE PREMIER
les bataillons britanniques, où les vides étaient comblés au fur et à mesure qu'ils se produisaient. Jusqu'au soir, on se battit avec acliarnement, les Français comptant malijré tout sur la victoire, convaincus que l'avant-gaide du corps de Grouchy, qu'ils s'attendaient à chaque instant à voir apparaître sur le champ de bataille, la leur assurerait. Mais Giouchy n'arrivait pas; les ordres pressants de l'empereur ne lui étaient point parvenus ; à quelques lieues de là, il hésitait sur la conduite qu'il devait tenir, tandis que le feld-maréchal Bliicher, lui dérobant sa marche, amenait des forces nouvelles au duc de Wellington, qui résistait à l'empereur depuis le matin.
Au lieu de Grouchy, ce fut Bliicher qui fit irruption tout à coup sur le champ de bataille, au moment même où Xey, qui, malgré tout, se maintenait sur le plateau du mont Saint- Jean, croyait recevoir les renforts dont il avait besoin pour recueillir le fruit de sa téméraire conduite.
Dans l'extrême péril où il se trouvait, l'empereur se décida à faire donner sa réserve, composée de cuirassiers et de grenadiers de la garde. Mais déjà Wellington prenait l'olfensive. }sos troupes, conduites par Ney, qui marchait à leur tète, l'épée à la main et à pied, ayant eu quatre chevaux tués sous lui, étaient obligées de reculer devant les masses d'hommes qui s'avançaient vers elles. La garde, sous les ordres du maréchal Cambronne, disputa avec rage le terrain qu'elle était contrainte d'abandonner. Écrasée, écharpée, cernée de toutes parts, sommée de se rendre, elle serra ses rangs dans un suprême effort de résistance auquel la mort seule put mettre un terme.
A neuf heures, les survivants de l'armée française fuyaient en désordre, vaincus par le nombre, dominés par la terreur, criant à la trahison, sourds aux supplications de chefs indomptables qui, à l'exemple de Ney, voulaient les ramener au combat. Tandis que l'empereur se retirait sur Gharleroi, après avoir envoyé à Grouchy l'ordre de
se rendre à Laon, où il espérait former une barrière pour disputer le passage à l'ennemi, Wellington et Blûclier se rencontraieni à la ferme de la Sainte-Alliance et s'y serraient victorieusement la main. Près de soixante mille hommes, morts ou blessés, jonchaient le champ de bataille, victimes innocentes, sacrifiées à l'ambition de Napoléon, désormais brisée.
On a beaucoup discuté sur les chances de vaincre qui s'étaient offertes à lui durant la sanglante journée du 18 juin. Mais les historiens qui ont étudié la question de près, et le plus illustre de tous, M. Thiers, sont arrivés à cette conclusion que, pour ne pas périr ce jour-là, il aurait fallu que l'empereur vît tourner à son avantage toutes les circonstances, toutes, sans exception, et, qu'eùt-il vaincu, il se serait trouvé le lendemain en présence de forces nouvelles lancées contre lui par l'Europe coalisée. Le 19 juin, il était à Laon; il y passa la nuit et la matinée du 20. Puis, après avoir annoncé qu'il reviendrait se mettre à la tête de son armée, il partit pour Paris, où il arriva dans la soirée de ce jour, trois mois après y être entré victorieux et rempli de folles espérances, en revenant de l'île d'Elbe. Ces trois mois lui avaient suffi pour attirer sur la France d'innombrables malheurs et les désastres d'une nouvelle invasion.