LIVRE PREMIER
Vin
LOUIS XVUI A GAND — SOURDE HOSTILITÉ IlK L'EMPEREUR DE RUSSIE — DISCUSSION DANS L'ENTOURAGE DU ROI — MALVEILLANCE DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS CONTRE L'EMPEREUR — SON RETOUR A PARIS APRÈS SA DÉFAITE — SON ABDICATION — SON DÉPART POUR ROCHEFORT ET L'ILE D'AIX — IL SE LIVRE AUX ANGLAIS — IMPOSSIBILITÉ POUR LE GOUVER- NEMENT PROVISOIRE DE DÉFENDRE PARIS — LOUIS XVIII RENTRE EN FRANCE — CONVENTION DU 3 JUILLET — LE NOUVEAU MINISTÈRE — M. DECAZES PRÉFET DE POLICE — RETOUR DU ROI AUX TUILERIES.
Depuis la fin du mois de mars, Louis XVIII était installé à Gand. Il y tenait sa cour, reconstituée dans l'exil telle qu'elle existait aux Tuileries. Ses ministres l'y avaient rejoint, à l'exception du prince de Talleyrand, retenu à Vienne, où le Congrès achevait ses travaux. Ils étaient devenus l'assise du conseil du roi, complété peu à peu par d'autres personnages arrivés de France.
M. de Montesquiou étant resté en Angleterre, on avait confié par intérim à Chateaubriand le ministère de l'intérieur. Le maréchal Victor, duc de BeJlune, fidèle à la fortune royale, se trouvait à Gand, ainsi que le maréchal Marmont. Du fond de l'Allemagne, où il s'était retiré, Berthier faisait savoir qu'il n'abandonnait pas la cause de Louis XVIII. Macdonald donnait la même assurance. Le duc d'Orléans, refusant de rejoindre la cour, s'était installé en Angleterre, d'où il envoyait les plus sages conseils. Il suppliait le roi de ne pas appeler à son secours les armées étrangères, de ne pas permettre à ses soldats de combattre à côté d'elles. Il insis- ,tait auprès de ce prince pour qu'il entrât en relations avec des officiers français, des sénateurs, des députés. Mais son avis, quelque prudent qu'il fût, était tenu pour suspect.
D'autre part, le gouvernement royal affectait de s'appliquer à connaître le sentiment des puissances pour se fixer sur le point de savoir si elles voudraient encore le soutenir
88 HISTOIRE DE LA RESTAUilATION.
OU si elles susciteraient un rival aux Bourbons. En fait, il ne pouvait guère douter de ce sentiment. Dès le premier jour de son arrivée à Gand, l'Angleterre, la Russie et les Pays-Bas avaient accrédité près de lui leur ambassadeur. Les autres cabinets ne tardèrent pas à suivre cet exemple.
Renouvelant le traité de Ciiaumont, non contre la France, invitée à y accéder, mais contre Napoléon, ils déclaraient, à Vienne, qu'ils ne traiteraient jamais avec celui-ci. L'empereur d'Autriche, beau-père de Napoléon, donnait à ces résolutions une autorité particulière, en enlevant le lils de l'usurpateur, le duc de Rechstadt, âgé de dix ans, à sa gouvernante, M"' de Montesquiou, en renvoyant cette femme, qu'il savait dévouée à l'exilé de l'île d'Elbe. Le jeune prince se fixait par ordre dans le palais impérial de Vienne, sous la surveillance directe de son grand-père , tant on redoutait que, livré à lui-même, il ne servit d'instrument aux intrigues des amis de Napoléon. Presque en même temps, Murât, roi de Naples, se voyait abandonné par l'Autriche. Elle réintégrait les Bourbons sur ce trône d'où ils avaient été chassés et dont le conquérant allait expier ses grandeurs d'un jour et ses fautes par un tragique trépas.
C'était le moment où, de Gand, Louis XVIII écrivait à son représentant à Vienne : « Le poids que je peux mettre dans la balance, c'est les dix-neuf vingtièmes de la nation française, des sentiments de laquelle ni moi ni les puissances ne pouvons douter. Mais ce moyen puissant ne peut être mis en usage sans des secours étrangers; il faut donc que les armées alliées entrent en France, et le plus tôt possible. Chaque instant de délai m'ôte des forces, parce qu'il est dans la nature d'un vif enthousiasme de tendre sans cesse à se ralentir; il en donne au contraire à l'ennemi, à qui il laisse la facilité de rassembler ses forces et, par les moyens qu'il sait trop bien employer, de tourner en sa faveur les bras qui , aujourd'hui , ne demandent qu'à s'armer pour moi. »