LIVRE PREMIER
grande et forte ; ils ne songeaient pas plus à lui imposer un gouvernement de leur choix qu'à l'humilier en l'amoindrissant. Il n'est qu'un point sur lequel leur résolution était déjà inébranlable : ils ne voulaient plus traiter avec Napoléon. C'est ce que comprit M. de Talleyrand, dès le premier entretien qu'il eut avec le tsar, qui s'était installé dans son hôtel, rue Saint-Florentin, el ce que ce souverain fit connaître, avec plus de force encore, dans une conférence qui eut lieu chez lui le même soir, et à laquelle assistaient, avec le roi de Prusse, le prince de Schwarzenberg, le prince de Lichtenstein, le comte de Nesselrode, le général Pozzo di Borgo, le prince de Talleyrand et le duc de Dalberg. Dans ce conseil, arbitre des destinées de la France, l'empereur de Russie ayant réitéré ses déclarations contre Napoléon, le projet de lui donner pour successeur le roi de Rome ayant été écarté, aussi bien que celui d'appeler au trône Bernadotte, M. de Talleyrand, appuyé par l'abbé de Pradt et le baron Louis, qu'il fit apparaître en temps utile, mit en avant la restauration des Bourbons. « Napoléon ou les Bourbons, dit-il, tout le reste n'est qu'une intrigue ; » il eut l'habileté, ayant discerné, dans le conflit des événements qui venaient de se précipiter, les aspirations nationales, de faire partager sa conviction à ses augustes auditeurs.
Ce n'était pas la première fois que les arguments qui, dans la bouche de M. de Talleyrand, venaient de convaincre l'empereur Alexandre, se produisaient devant lui. Quelques jours avant, un gentilhomme dauphinois, M. de Vitrolles, qui, par haine de l'empire et par amour pour la dynastie légitime, s'était donné la mission de plaider sa cause auprès des souverains coalisés, les lui avait fait entendre avec une grande force. C'était à Troyes, où M. de Vitrolles était arrivé, secrètement accrédité par le duc de Dalberg auprès de MM. de Metternich, de Stadion et de Nesselrode. Reçu par Alexandre, il lui avait énergiquement démontré la nécessité du rétablissement des Bourbons comme la condi-
g HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
tion nécessaire de la stabilité de la France et de la paix de l'Europe. Mais, à ces ouvertures, le tsar avait répondu, comme au prince de Metternich, par l'expression de son incrédulité et de sa répugnance à ramener les Bourbons. Sans se rendre compte que les vœux de la France étaient comprimés par la terreur que faisait peser sur elle le despotisme, il était convaincu que des obstacles insurmontables séparaient les Bourbons du trône ; qu'ils reviendraient aigris par le mallieur, et que, parvinssent-ils à sacrifier leurs ressentiments, ils ne pourraient contenir ceux des hommes qui avaient souffert pour eux et par eux. L'armée, les générations nouvelles, les protestants, leur étaient opposés, non moins que l'esprit du temps. Il serait plus difficile de les soutenir que de les rétablir, et le Isar, on l'a vu, se demandait si Bernadotte ou le prince Eugène, ou même la république, n'irait pas mieux à l'esprit français. M. de YitroUes l'avait quitté sans avoir rien obtenu que la promesse d'écouter l'opinion qui se manifesterait à Paris quand il y arriverait.
Auprès des grands diplomates qui environnaient le souverain moscovite et partageaient ses idées, parmi lesquels ceux qui représentaient l'Autriche ne pouvaient perdre de vue les intérêts de l'impératrice Marie-Louise, l'agent français n'avait pas été plus heureux. Un mérite cependant lui restait acquis, celui d'avoir franchement posé des idées précises, d'avoir ouvertàces idées l'esprit de ceux que la victoire rendait les maîtres de la France. M. de Talleyrand trouva donc, vingt jours plus tard, un terrain bien préparé, reprit l'œuvre de M. de VitroUes et l'acheva, grâce à son éloquence, à son habileté, grâce surtout à l'impression produite sur l'esprit d'Alexandre et de ses alliés par le témoignage des sympathies royalistes qu'ils avaient saisies sur le vif en entrant dans Paris. A l'issue de la conférence tenue à l'hôtel de la rue S;»int-Florentin, la Restauration était faite.
Le lendemain, le Sénat fut convoqué par M. de Talleyrand,