LIVRE DEUXIÈME
Ce n'est pas seulement à iXinies que des représailles ensani^lantèrent le retour de Louis XVIII. A Marseille, dès que la défaite de Waterloo fut connue, toutes les passions, si difficilement contenues pendant les Cent jours, fuent explosion. Le peuple s'était accoutumé à ne plus obéir. L'armée ne suffisait plus à le tenir dans le respect des autorités et des lois. Par haine de l'empire, il en était arrivé à souhaiter le triomphe des armées alliées et demandait à grands cris le rétablissement de l'ancien régime.
En apprenant la défaite de l'empereur, il se répandit dans les rues, des clameurs de mort à la bouche, mêlées à des cris en l'honneur du roi, arrachant partout les cocardes tricolores et les remplaçant par des drapeaux blancs. C'était un dimanche; en quelques instants, les ouvriers du port furent sur pied; leurs rangs se grossirent de paysans des environs, excités par des déserteurs à qui, depuis trois mois, ils donnaient asile. Aces manifestations, le général Yerdier, qui avait le commandement de la place, répondit sans énergie. La foule se précipita sur un poste de gardes, nationaux, appartenant au «bataillon sacré», formé d'officiers en demisolde. La fusillade s'engagea; une douzaine de bonapartistes périrent dans cette première affaire. La garnison évacua la ville; mais la populace armée la suivit et lui tua environ cent hommes. Ceci se passait le 25 juin. Le lendemain, les émeutiers allèrent massacrer onze personnes connues par leurs opinions républicaines et piller leurs maisons; puis ils se portèrent sur le quartier où vivait la colonie égyptienne formée d'environ cinq cents habitants, fixés depuis quinze ans à Marseille; ils y tuèrent treize individus, à qui l'on attribuait des propos séditieux pendant les Cent jours. Enfin, le "21 au matin, trois agents de police qui s'étaient réfugiés à Cassis, furent assassinés pendant qu'on les ramenait à Marseille. On les mit nus avant de les frapper. 11 y eut beaucoup d'antres citoyens blessés, maltraités, insultés, dépouillés; on pilla des maisons en grand nombre,
108 HISTOIRE DE LA REsTaCRATION.
dont les propriétaires n'échappèrent à la mort que parce qu'ils s'étaient enfuis.
A Marseille comme à Nîmes, ces forfaits s'accomplirent aux cris de « Vive le roi! » Ils eurent pour auteurs d'anciens volontaires royaux, des déserteurs conduits par une poignée de bandits qui vengeaient ainsi les méfaits dont ils avaient été l'objet pendant les Cent jours. Ils ne furent, d'ailleurs, jamais poursuivis, bien qu'ils ne se fussent arrêtés de frapper que lorsque la fatigue les avait empêchés d'aller plus loin. C'est l'ultra-royalisme qui s'agitait dans leur personne. Un peu plus tard, le bruit s'étant répandu que Louis XVIII avait abdiqué en faveur du duc d'Angoulême, qu'on disait moins libéral que lui et plus disposé à rétablir l'ancien régime, ils allumèrent des feux de joie dans plusieurs localités de Provence. Pendant longtemps, on craignit, dans ce pays, des réactions sanglantes. Le temps seul, secondant la fermeté du gouvernement de la Restauration, put dissiper ces craintes, sans effacer le souvenir de ces tragiques et inutiles vengeances.
Les événements que nous racontons eurent des imitations non moins émouvantes à Avignon et â Toulouse. Dans cette dernière ville, dès le lendemain de Waterloo, les bandes de volontaires royalistes, formées secrètement par M. de Vitrolles à la chute de la première Restauration, et qui étaient parvenues à maintenir leur organisation pendant les Cent jours, terrorisèrent la population. Elles refusèrent de reconnaître les autorités nommées par le roi, affectant de n'approuver que les nominations promulguées par le duc d'Angoulême, qui s'était empressé d'accourir après la chute de l'empereur, pour ressaisir le pouvoir dans le Midi au nom de Louis XVIII et installer des magistrats provisoires.
Après son départ, et quand les fonctionnaires nommés par le roi vinrent prendre possession de leur poste, les compagnies secrètes profitèrent des conflits de pouvoirs et