LIVRE DEUXIÈME
DÉFENSE HÉROÏQUE DE l.ONGWY ET D'HUNINGUE — LES COMITÉS ULTRA- KOYALISTES — ATTITUDE DU CLERGÉ — ÉLECTIONS DU 2:2 AOUT — LA CHAMBRE INTROUVABLE — LA CHAMBRE DES PAIRS — CHUTE DU MINIS- TÈRE FOUCHÉ-TALLEYRAND — LE PREMIER MINISTÈRE RICHELIEU.
Au milieu de ces difficultés, le gouvernement du roi redoublait d'énergie et de zèle pour les surmonter. Il avait prescrit aux préfets de résister, autant qu'ils le pourraient, aux exigences des chefs militaires étrangers; il y eut de ces fonctionnaires qui se laissèrent arrêter et conduire en Allemagne plutôt que de faiblir. Les commandants des villes fortifiées que couvrait le drapeau blanc reçurent l'ordre, en cas d'attaque, de repousser la force par la force, et l'on a vu que Longwy et Huningue se défendirent héroïquement. Le duc d'Angoulème fut chargé de pacifier le Midi, d'empêcher les Espagnols d'y pénétrer. Il réussit mieux dans la seconde partie de sa mission que dans la première. Ainsi que nous l'avons raconté, le Midi fut longtemps en ébullition sous l'action des comités royalistes qui s'y étaient formés pour surveiller le gouvernement et ses fonclionnaires.
Ces comités blâmaient la modération du roi, le choix de ses agents; ils manifestaient des craintes, accablaient le pouvoir de dénonciations contre les hommes qui avaient servi pendant les Cent jours, et ne tendaient à rien moins qu'à créer une catégorie de suspects. La présence au pouvoir de Fouché et de Talleyrand excitait leurs défiances ; ils les traitaient en ennemis du roi, résistaient aux ordres des commissaires nommés par eux, et ceux-ci se voyaient obligés de recourir aux mesures les plus sévères pour arriver peu à peu à se faire obéir.
De son côté, le clergé avait pris une attitude violente.
Dans tout individu non dévoué aux Bourbons il voyait un adversaire de la religion. « Le trône et Fautel, » telle était sa devise. Il s'eiïorçait partout de peser sur les résolutions politiques, sur les décisions des préfets et des maires. Il faisait cause commune avec les émigrés, dénonçait du haut de la chaire, comme contraire aux intérêts de l'Église, le concordat de 1801, que Pie VU considérait cependant comme l'acte le plus glorieux de son pontificat.
Le gouvernement, en butte aux ardeurs de la faction ultra-royaliste, qui, sur tous les points du territoire, essayait de le dominer, avait plus de mal à se défendre contre ses amis que contre ses ennemis. Les élections du 2^ août 1815 furent faites sous l'empire de cette situation. Dans le Midi, la réaction régnait toute-puissante. Elle exerça sur les électeurs une influence décisive. Les modérés, en beaucoup d'endroits, n'osèrent voter ou furent empêchés de le faire. La passion royaliste emportait tout. On alla aux urnes sous le coup d'une violente colère contre les Cent jours, justifiée par les malheurs qui avaient suivi le retour de l'île d'Elbe, les humiliations de la patrie vaincue, envahie, dépouillée, l'insolence et les excès des étrangers. La crainte d'une conspiration générale préparant de nouvelles trahisons rendit l'opinion royaliste inexorable. C'est ainsi que, dans la nouvelle Chambre, l'extrême droite eut la majorité.
Tous les historiens de la Restauration ont parlé tour à tour de la Chambre de 1815, mais il en est peu qui aient parlé avec impartialité. Les uns l'ont trop vivement accusée, les autres trop facilement absoute. L'appréciation qui, selon nous, exprime le mieux la vérité, est celle qui représente les folles ardeurs de cette Chambre, les lois vengeresses qu'elle provoqua, aggrava et vota, ses passions désordonnées, et, pour tout dire, l'excès de son royalisme, comme le résultat de son inexpérience et de ses terreurs, comme la conséquence fatale des conditions dans lesquelles elle avait été élue. Ces passions, toute la droite, — ce qu'on appelait
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la droite dans une Chambre entièrement dévouée à la monarchie légitime, — les partageait à des degrés divers, et, pour ne citer que deux noms: M. de Yillèle, sans les ressentir ni les manifester avec la même violence que M. de la Bourdonnaye, était convaincu cependant « qu'il était nécessaire d'atteindre, en graduant les peines, beaucoup d'intrigants et des coupables très dangereux dans les départements. » Ce fut le malheur de cette Chambre, de se laisser entraîner par les passions dont elle était le fruit, au lieu de tenter de les contenir, de ne pas comprendre, alors qu'elle n'était composée que d'honnêtes gens, gardiens économes du trésor public, scrupuleux, désintéressés, probes, que ce n'est point par les vengeances qui répandent l'effroi et ne s'exercent jamais sans exagération et sans injustice, qu'on peut mener à bonne fin la pacification d'un grand pays profondément troublé. Une indulgence absolue eût été imprudente; mais cet immense et sévère châtiment dans lequel on rêvait d'englober des centaines de citoyens et que, sur quelques points du Midi, la populace commença, eût été criminel. La Chambre de 1815 ne se lavera jamais de la faute de l'avoir exigé, tenté, approuvé, et d'avoir ainsi contribué à accroître dans l'avenir nos dissensions intérieures. Individuellement, les députés de ce temps offraient à la pratique sincère d'un gouvernement constitutionnel des garanties précieuses. Collectivement, ils devinrent un danger national, et le roi en était convaincu lorsque, parlant d'eux, il disait : « Ce sont des fous. »
Les élections ayant eu ce caractère d'ardeur et de violence, le ministère Talleyrand-Fouché fut condamné le jour même où le résultat en fut connu. Talleyrand et Fouché, créés ministres par le roi, qui ne les avait choisis qu'en les subissant, et subis qu'avec la conviction que l'un par son influence en Europe, l'autre par son savoir-faire, hâteraient le terme des calamités publi(iues, étaient contraints de céder le pouvoir, vaincus, ainsi que l'a dit justement M. Guizot, DAUDET. — Histoire de la Restauration. 8
Ui HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
non par quelque événement imprévu, mais par le vice de leur situation personnelle et par leur inaptitude au rôle qu'ils avaient entrepris de jouer. En voyant aux affaires Fouclié, le régicide, traître à tous les partis dont il s'était fait tour à tour le courtisan, et Talleyrand, l'évèque marié, la France royaliste ne s'était pas résignée à comprendre les motifs qui avaient déterminé le choix du roi. Elle s'était révoltée, et c'est contre le cabinet qui ne puisait sa force que dans l'appui que semblait lui donner Louis XVIII que les élections venaient d'être faites.
La nouvelle Chambre comptait quatre cent deux membres, étrangers, à l'exception d'une cinquantaine, au Corps législatif de l'Empire, n'ayant, pour la plupart, jamais siégé dans les assemblées politiques, et appartenant en grand nombre à la noblesse. Les plus connus, a ce moment où se rencontraient tant de gens inconnus les uns aux autres, étaient des amis du comte d'Artois, tels que le comte Armand de Poligiiac, le vicomte de Bruges, le baron de Yitrolles, qui allaient se trouver si vite dépassés dans la manifestation de leurs opinions par M. de Donald, M. de la Bourdonnaye et autres.
A côté d'eux, plus modérés, plus sages, quoique siégeant dans la droite avancée, se trouvaient d'autres nouveaux venus : M. de Yillèle, député de Toulouse, jeune encore, (jui allait prendre dans la politique une situation considérable; M. Corbière, député de Rennes, d'égale opinion, personnages au bon sens robuste, auxquels il ne manquait que d'avoir complètement secoué les préjugés de l'ancien régime pour devenir dignes de servir un gouvernement libéral, et qui surent former derrière eux le puissant parti qui les porta au pouvoir.
Puis, c'étaient MM. Laine, Royer-Collard, de Serre, Decazes, Pasquier, Siméon, de Barante, de Sainte-Aulaire, Camille Jordan. Ils arrivaient résolus à tenter de fonder un . gouvernement modéré. Ils comptaient hors de la Chambre