‹ Histoire de la restauration, 1814-1830Chapitre 6 sur 177 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

LE SÉNAT ET L'ACTE CONSTITUTIONNEL — LE COMTE D'ARTOIS A PARIS — LA CONVENTION DU 23 AVRIL — LOUIS XVUI — SON ARRIVÉE EN FRANCE — SON ENTRÉE DANS LA CAPITALE.

L'empereur Alexandre, que sa puissance, son prestige personnel, son autorité sur les souverains alliés à lui contre l'empire, désignaient comme l'arbitre des destinées de la France, s'était appliqué, conseillé par M. de Talleyrand, à ne rien faire que par l'appui et avec la volonté du Sénat, le seul pouvoir (ju'en arrivant à Paris, il eût trouvé debout, décidé à seconder ses vues. Le Sénat, à l'instigation de M. de Talleyrand, avait prononcé la déchéance de l'empereur; le gouvernement provisoire s'était formé dans son sein ; c'est par lui que venait d'être rédigée une constitution destinée par ses auteurs à être imposée à la royauté, solennel contrat entre elle et la nation.

Les sentiments généreux qui sont au fond du caractère national ne permettent pas de louer le Sénat pour l'empressement complaisant avec lequel il avait abandonné la cause de Napoléon à qui il devait tout. Ce qu'il faut reconnaître, c'est qu'il fit preuve d'esprit politique en entrant dans les vues de M. de Talleyrand, en facilitant ainsi le retour de la seule dynastie qui pût prendre efficacement en main la cause de la patrie. Il n'eut que le tort de donner à la constitution le caractère d'une œuvre personnelle, intéressée, de se montrer trop soucieux d'en faire avant tout la garantie de sa propre conservation. A ce titre, la constitution fut impopulaire dès le premier jour.

Aux yeux des royalistes, elle présentait un autre vice. Elle avait été faite sans l'assentiment, sans la participation du roi, qui, seul, à leur avis, devait l'octroyer au pays, tandis

que le Sénat entendait qu'elle fût imposée au monarque et qu'il l'acceptât ainsi qu'une loi, en s'engageant à l'observer. C'était, dans leur pensée, une grave méconnaissance du droit dynastique; le sentiment qu'ils avaient à cet égard au fond du cœur ne tarda pas à se manifester.

Depuis plusieurs jours déjà, nommé lieutenant général du royaume par son frère, que son état de santé retenait en Angleterre, à Hartwel, le comte d'Artois attendait à Nancy l'heure propice pour se diriger vers Paris et y prendre, au nom de Louis XVIII, possession du gouvernement. Le i avril, M. de Vitrolles quitta la capitale pour aller chercher le prince et l'y ramener, d'accord avec le gouvernement provisoire, dont la tâche était terminée. En arrivant à Nancy, M. de Vitrolles y rencontra un envoyé de l'empereur d'Autriche qui mandait, à son quartier général de Langres, le comte d'Artois. Il n'eut pas de peine à démontrer au prince que, le nœud des difficultés créées par le vote de la constitution sénatoriale se trouvant à Paris, c'est à Paris qu'il fallait aller sur-le-champ. Le comte d'Artois se mit en route le 8 avril, après avoir pris connaissance de cette constitution, et jugé, comme ses amis, que le droit de son frère y était méconnu , sa liberté d'action contestée ; qu'elle faisait un roi, au lieu de rappeler le roi; qu'en conséquence, elle était inacceptable.

En cette occurrence, son embarras fut extrême. Le temps lui manquait pour prendre l'avis de Louis XVIII, qu'il craignait d'engager par une adhésion pure et simple à l'acte constitutionnel, et dont il redoutait plus encore de compromettre la cause en refusant d'adhérer à cet acte. A Vitry, il trouva des lettres de Paris, qui le pressaient d'accepter la constitution et de prendre la cocarde tricolore. Obligé de compter avec le Sénat et le gouvernement provisoire soutenus par le tsar, il se prêta autant qu'il le put aux négociations, qui eurent pour objet de dénouer la première difficulté. Mais il refusa de renoncer à la cocarde blanche. Il lui fut

donné de constater durant ces négociations, qui durèrent trois jours, combien le tsar mettait peu de bonne volonté à favoriser le retour des Bourbons ; quel malin plaisir il semblait prendre à se servir contre eux des sentiments du Sénat, plus disposé en ces circonstances à se donner le rôle d'un grand électeur que celui qui aurait consisté à enregistrer purement et simplement les volontés du nouveau monarque.

La main de M. de Talleyrand, qui aspirait à devenir médiateur entre la royauté et le Sénat, se montrait au fond de ces tiraillements, qui, quelque regrettables qu'ils fussent, offraient cependant un sérieux avantage. Devant l'ancien régime, qui rêvait de reconquérir, à l'ombre de la maison de France restaurée, ce qu'il avait perdu, ils élevaient, quoiqu'en les exagérant, les prétentions légitimes de la France nouvelle, qui ne voulait accepter les Bourbons qu'en réservant ses libertés et ses droits, qu'en les protégeant contre toute atteinte, et qu'au moyen d'un contrat qui garantirait à la nation son indépendance en face de la monarchie.

La nécessité qui ramenait les princes fut plus forte cependant que les difficultés qui retardaient leur restauration. Les maréchaux et les créatures de l'empire avaient adhéré à la cause royale ; la population, aux yeux de qui elle représentait la paix, la prospérité, l'allégement des maux passés, acclamait déjà son triomphe; le gouvernement provisoire et le Sénat ne pouvaient se dissimuler leur impopularité; l'appui du tsar ne suffisait plus à les soutenir. Cette situation facilita le dénouement.

Quand, le 12 avril, le comte d'Artois entra triomphalement dans Paris, escorté par les membres du gouvernement provisoire, par les maréchaux Ney, Marmont, Moncey, Serrurier et Kellermann, qui s'étaient portés à sa rencontre avec un grand nombre d'officiers généraux français et étrangers; quand, à travers les rues remplies d'une foule enthousiaste, entre les maisons pavoisées de drapeaux blancs

fleurdelisés, dans le bruit des musiques et des cris de : Vire le roi, le frère du roi, portant runiforiiic de la garde nationale, se rendit aux Tuileries, en passant par Notre- Dame, il était déjà le seul, le véritable clicldu gouvernement, comme représentant de Louis XYIII, qui attendait à Hartwel l'heure où il pourrait, à son tour, venir prendre effectivement possession de son trône.

Pendant le cours de cette émouvante journée, le prince prononça plusieurs harangues, par lesquelles se manifesta sa bonne grâce. Celle qui caractérisait au plus haut degré l'état de son âme fut adressée aux membres du gouvernement provisoire : « Je vous remercie, leur dit-il, de tout ce que vous avez fait pour notre patrie. J'éprouve une émotion qui m'empêche d'exprimer tout ce que je ressens. Plus de divisions : la paix et la France ; je la revois, et rien n'y est changé, si ce n'est qu'il s'y trouve un Français de plus. »

Ces paroles, qui, bien qu'arrangées après coup, doivent être cependant acceptées par Tiiistoire, parce qu'elles furent insérées au Moniteur, exprimaient-elles fidèlement la situation réelle des choses? On ne saurait l'affirmer. Là où le comte d'Artois ne voyait aucun changement, il venait de s'en produire de profonds ; il allait s'en produire de nouveaux. La monarchie légitime substituée à l'empire autoritaire, fruit de la révolution ; une doctrine nouvelle de gouvernement, prenant la place du despotisme impérial ; l'émigration rentrant en France avec ses souvenirs, ses passions et ses préjugés; la politique continentale, bouleversée de fond en comble par Napoléon, remise sur ses bases : voilà ce que représentait le comte d'Artois ; c'était aussi la paix, la liberté, le présent relié à un passé glorieux. Sa parole exprimait une espérance que les événements ne devaient pas tarder à démentir, mais nou une réalité. Il s'en aperçut dès le lendemain, quand il fallut régler définitivement et oificiellement sa situation.

Lorsque son négociateur, M. de YitroUes, alla demander

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