‹ Histoire de la restauration, 1814-1830Chapitre 61 sur 177 · LIVRE DELXIÈMK · texte numérisé non relu

LIVRE DELXIÈMK

rallia pou à peu ses collègues à son opinion, le duc de Ricliolieu d'abord, M. Laine ensuite; puis M. Corvello elles autres. Il mit aussi dans sa confidence MM. Pasquier, f\oyer-Collard, de Serre, les hommes les plus influents du centre, dont le concours lui fut acquis dès ce moment. En même temps, il exerçait une influence analogue sur le roi, lui démontrant la nécessité de mettre un terme aux influences mystérieuses venues de haut, qui entravaient l'action du gouvernement. Il mit sous ses yeux les rapports de police et les correspondances politiques, lui demandant instamment de choisir entre le parti de l'émigration, incorrigible el insatiable, et le parti de la France. Bientôt le roi éclairé, influencé par l'action habilement concertée de ses ministres, se familiarisa avec l'idée de la dissolution, et le 14 août, au moment où finissait la séance du conseil, il s'exprima en ces termes : « Messieurs, le moment est venu de prendre un parti à l'égard de la Chambre des députés ; il y a trois mois, j'étais décidé à la rappeler ; c'était encore mon avis, il y a un mois. Mais tout ce que j'ai vu, tout ce que je vois tous les jours prouve si clairement l'esprit de faction qui doiuine cette Chambre; les dangers dont elle menace la France et moi sont si évidents, que mon opinion a complètement changé. De ce moment , vous pouvez regarder la Chambre comme dissoute. Parlez de là, messieurs, préparez l'exécution de la mesure, et, en attendant, gardezen le secret le plus exact ; j'y tiens absolument. »

La conviction du roi, d'après son propre aveu, s'était bien rapidement modifiée. Décidé d'abord à ne pas dissoudre, il avait été, en un mois, amené à reconnaître que la dissolution était impérieusement exigée par le salut de la France et la dignité de la couronne. Deux mémoires de M. Decazes, un de M. Pasquier, un de M. Laine, un de M. Guizot, traitant chacun la (piestion à un point de vue particulier, avaiiMit porté la lumière dans son esprit. La crainte de déplaire à son frère, d'avoir à discuter avec lui l'oppor-

151 HISTOIP.E DE hX RESTAURATION.

tiinilé d'une si grande mesure, l'avait d'abord retenu. Mais elle s'était dissipée en présence de périls nettement définis et clairement entrevus. « Il est nécessaire de dissoudre la Chambre, avait écrit M. Decazes, car elle entrave le gouvernement du roi; elle affaiblit son autorité; elle usurpe son pouvoir, elle tend à l'avilir, à l'annihiler... Sans dissolution, il n'y a ni stabilité, ni patrie, ni trône, ni avenir. » L'ordonnance de dissolution fut signée par le roi le 5 septembre et publiée le surlendemain.

« Depuis notre retour dans nos États, disait le préambule, chaque jour nous a démontré celte vérité proclamée par nous, dans une occasion solennelle : qu'à côté de l'avantage d'améliorer est le danger d'innover. Nous nous sommes convaincu que les besoins et les vœux de nos sujets se réunissaient pour conserver intacte la Charte constitutionnelle, base du droit public en France et garantie du repos général ; nous avons en conséquence jugé nécessaire de réduire la Chambre des députés au nombre déterminé par la Charte et de n'y appeler que des hommes de l'âge de quarante ans. Mais, pour opérer légalement cette réduction, il est devenu indispensable de convoquer de nouveaux collèges électoraux, afin de procéder à l'élection d'une nouvelle Chambre (les députés. » Suivait l'ordonnance, dont le premier article disait « qu'aucun article de la Charte ne serait revisé » .

Il faut se reporter aux journaux et aux mémoires du temps pour se rendre compte de l'émotion produite par l'ordonnance du 5 septembre. Tandis qu'elle stupéfiait et consternait la faction ultra-royaliste, elle causait à tous les hommes modérés, sincèrement attachés à la dynastie, une joie profonde et un inexprimable soulagement. Le nom de M. Decazes devint en quelques jours le plus populaire de France. On comprenait que, par ce coup d'audace heureuse et de courage, le gouvernement de la Restauration entrait dans une phase paisible et féconde. Dans la soirée du 5, le comte

Page 1