‹ Histoire de la restauration, 1814-1830Chapitre 62 sur 177 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

d'Artois se trouvait chez lui, entouré d'un certain nombre de fidèles ; le secret du conseil avait été si bien gardé depuis le 14 août, que le prince et ses familiers, bien loin de se douter du grand acte qui venait de s'accomplir, échangeaient leurs prévisions touchant les événements (jui, selon eux, devaient, à brève échéance, leur livrer le pouvoir. On vint tout ta coup annoncer à Monsieur que le duc de Richelieu désirait lui parler de la part du roi. Monsieur sortit, et (piand il rentra, au bout de quelques instants, ce fut pour apprendre à ses amis, d'une voix attristée et indignée, que la Chambre introuvable avait cessé d'exister. Il s'était d'abord refusé à croire qu'une si grave décision eût pu être prise sans son avis, sans que le roi lui en eût même parlé. Puis, quand les assurances du duc de Richelieu ne lui permirent plus de douter de la vérité, il avait voulu se rendre chez son frère ; mais le j)résident du conseil était chargé de lui dire ([ue le roi venait de se coucher et avait donné l'ordre formel de tenir sa porte rigoureusement fermée.

L'Europe accueillit Tordounance du 5 septembre avec une satisfaction que ses représentants à Paris ne cherchèrent pas à dissimuler. Dans la disparition de la Chambre de 1815, ils voyaieiil tous également la lin d'une crise redoutable. L'un d'eux écrivait: « La dissolution de la Chambre est un acte de vigueur (|ui fait le plus grand bien et qui produit sur l'opinion publique l'impression la plus favorable... Les ullra-royalisles sont en ce moment plus à craindre ([ue les révolutionnaires. » Un auti'e s'exprimait en ces termes : <f Nous avons lu avec un grand intérêt l'ordonnance du 5 septembre, et nous aimons à croire qu'elle contribuera puissamment à maintenir l'autorité du roi et à contenir les partis. » Des félicitations verbales furent en outre portées en grand nombre au roi et à ses ministres ; bientôt, le mouvement par le(|uel s'exprimait la joi(^ publi(ine devint si puissant que les princes, ([ui d'abord, sous renij)ire de la colère, avaient manifesté, à en croire (|uel([ues-uiis de leurs plus

ardents amis, le dessein de se retirer eu Angleterre, en abandonnant le roi à lui-même, renoncèrent à ce projet, auquel l'un d'eux, d'ailleurs, le duc de Berry, n'aurait pu s'associer sans s'infliger un démenti, puisqu'à la première nouvelle de la dissolution, il s'était écrié : « Le roi a bien fait. Je l'p.vais dit à ces messieurs de In Cliambrc ; ils ont vraiment trop abusé. » Le comte d'Artois alla passer ([uel- ([ues jours k la chasse, ce qu'il avait coutume de faire (|uand il boudait, et Louis XVIII, qui redoutait par-dessus tout les plaintes de sou frère, fut au moins traii([uille de ce côté,

La dissolution, toutefois, ne constituait qu'une partie de la tâche entreprise par le ministère. Il restait à la compléter par les élections. Le premier moment de surprise passé, les partis s'organisèrent pour cette épreuve décisive, de laquelle ne doutaient pas de sortir triomphants ceux-mèmes contre qui la dissolution s'était faite. M. de Chateaubriand lança son pamphlet : la Monarchie selon la charte. Ce livre plaidait éloquemment la cause de la Chambre dissoute, en présentant comme seul compatible avec la dignité royale le système dont cette Chambre s'était fait l'organe passionné. L'ouvrage fut saisi au moment où il allait être mis en vente. On prit pour prétexte l'illégalité commise par l'éditeur, qui avait volontairement négligé de faire le dépôt légal, dans la crainte (jue le livre ne fût interdit avant d'être lancé. L'effet <iue voulait produire M. de Chateaubriand n'en fut pas moins produit, car, par suite de sa présence chez l'éditeur Michaud, au moment où la police s'y présenta pour opérer la saisie, et de la violence de ses protestations, cette affaire eut un retentissant éclat. Puis, un comité royaliste, composé en grande partie des habitués du pavillon Marsan, c'est-à-dire des amis du comte d'Artois, se forma pour exercer sur les élections une action dans le sens ultra-royaliste. Ce comité trouva des appuis tout naturels parmi les préfets, qui, sauf deux, furent maintenus dans leurs fonctions, et qui, nommés pour la plupart

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SOUS rinlliience de la majorité de la Chambre de 1815, partaiieaient toutes ses passions. II expédia des circulaires et des ayeiils pour stimuler le zèle des foactionuaires et des hommes (lui avaient rempli provisoirement les emplois publics pendant les premiers jours de la seconde Restauration. Pour caractériser à sa guise l'ordonnance du 5 septembre, le comité allégua que le roi, en la siguant, avait cédé aux sollicitations des puissances ; mais que, de même que tous les princes de sa famille, il souhaitait ardemment la réélection de l'ancienne majorité, « contre laquelle le minisLère était en réserve». Le ministère, de son côté, donna ses instructions aux préfets. Il répondit cà l'abus que ses adversaires faisaient du nom du roi, en déclarant aux électeurs que le roi verrait avec regret le parti royaliste avancé recueillir leurs suffrages. Les élections eurent lieu en octobre. Dans la plupart des grandes villes, l'avaulnge resta au gouvernement, et les électeurs repoussèrent les plus ardeuts et les plus avancés de la droite. Au contraire, à l'exception d'uu petit nombre de ses membres qui, n'ayant pas atteint quarante ans, n'avaient pu être réélus, M. Decazes notamment, l'ancienne minorité revenait entière. La majorité acquise au gouveruement était d'environ cinquante voix, et tandis que le parti ultra-royaliste restait frappé au cœur, sans que les exaltés de la fraction libérale avancée eussent gagné assez de terrain pour créer un péril, l'intluence des royalistes constitutionnels s'affirmait d'une manière sensible. Enfin, contrairement aux prédictions de M. de Chateaubriand, qui s'était plu à annoncer que la Chambre nouvelle serait (v une lille de la Convention >> , on n'y comptait que trois conventionnels. Ainsi, elle assurait dès ce moment le triomphe lie la politique modérée qui devait gouverner la France pondant quatre années.

L'ouverture du parlement eut lieu b; i novembre. Le discours royal ne fil aucune allusion à la victoire (|ue le ministère venait de remporter. Mais il se terminait p;ir ces mots:

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« Enfin, mes.sieui's, que les haines cessent, que les enfants d'une même patrie, j'ose ajouter du même père, soient vraiment un peuple de frères, et que de nos malheurs passés, il ne nous reste qu'un souvenir douloureux, mais utile. Tel est mon but, et pour y parvenir, je compte sur votre coopération et sur cette franche et cordiale confiance, seule base solide de l'union nécessaire entre les trois branches de la législation. Comptez aussi, de ma part, sur les mêmes dispositions, et que mon peuple soit bien assuré de mon inébranlable fermeté pour réprimer les attaques de la malveillance et pour contenir les écarts d'un zèle tro|> ardent. »

Ces derniers mots, qui s-'adressaient aux folies de l'extrême droite, causèrent dans ses rangs un vif mécontentement. Mais chacun s'efforça de le contenir. « Ce n'est que cela ! » s'écria M. de Chateaubriand. (( Voilà donc le roi qui nous livre de nouveau ses ministres ! » ajouta M. de la Bourdonnaye. En réalité, ces cris n'étaient que des bravades. A défaut d'une violence à laquelle les chefs de l'extrême droite s'étaient peut-être attendus, mais qui n'était pas dans le caractère de Louis XVIII, le discours royal révélait la résolution dont restaient animés le roi et le ministère. Certains membres de la minorité le comprirent si bien qu'ils voulurent se retirer en masse, afin de créer un obstacle aux délibérations de la Chambre. Mais ils en furent empêchés par les plus politiques d'entre eux.

La vérification des pouvoirs dura huit jours. Les élections du Pas-de-Calais et du Lot furent attaquéespar M. de Villèle et ses amis avec une extrême vivacité, et défendues par MM. de Serre, Pasquieret quelques autres. Les orateurs de la (hdite ess^iyèrent d'en fairi; prononcer l'annulation, en dévoilant les prétendues manœuvres qui les avaient accompagnées. Mais ces observations, par lesquelles la minorité, oubliant les excès dont elle s'était rendue cou|table au temps où elle formait la majorité de la précédente Assemblée, se

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plaiirnait dT'tre tyrannisée, ces observations ne purent ébranler la i;rande niasse des députés, et les élections contestées furent validées. Le déi)at eut du moins l'avantage de démontrer la nécessité d'une loi électorale.

Avant de pousser plus loin ses travaux, la nouvelle Chambre élut les candidats parmi lesquels devait être choisi son président. M. Pasquier fut choisi.

On n'aurait qu'un très imparfait tableau de l'année 1816, si nous négligions de parler de divers événements qui s'accomplirent parallèlement à ceux que nous avons racontés. Dans le courant de mai, une violente insurrection éclata à Lyon. Elle avait été fomentée par un avocat nommé Paul Didier, qui, après avoir vainement cherché fortune auprès de tous les partis, s'était jeté dans la révolution, en appelant à son aide des officiers et sous-officiers en demi-solde parmi ceux qui habitaient, en grand nombre, le département de l'Isère. Connne il lui fallait un drapeau, il prit celui de Napoléon II et parvint à former, dans plusieurs cantons, des bandes d'hommes sûrs qui devaient se lever au premier signal, marcher sous ses ordres sur Grenoble, et surprendre la ville, avec la complicité d'officiers de la garnison.

Le général Donnadieu, royaliste ardent, exerçait le commandement militaire dans l'Isère. Le préfet était M. de Montlivault. Il y avait dans la ville un millier de soldats. Dans la journée du 3 mai, le préfet, averti par des avis mystérieux, ordonna plusieurs arrestations. Divers officiers associés à Didier apprirent ainsi que le complot s'était ébruité; ils quittèrent Grenoble pour rejoindre leur chef, qui, ne pouvant plus arrêter le mouvement, se mil, dans la soirée du lendemain, à la tète de (piatre cents hommes armés et marcha sur le chef-lieu, tandis que, par ses ordres, des feux s'allumaient sur les hauteurs pour appeler à la i(''volte tous les individus initiés à la conspiration.

Le général Donnadieu envoya contre les insurgés l'élite di' la garnison. Un combat s'engagea aux portes de la ville.

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Les énii^ntiers, rapidement vaincus, sf tlispersèrent, non sans laisser derrière en\ des morts, des blessés et des prisonniers. Didier, dont le cheval avait été tué, parvint cependant à s'échapper et s'enfuit dans la direction de la Savoie. Le général Donnadieu, enivré par sa rapide et facile victoire, envoya au gouvernement une dépêche empreinte d'exagéra'ion, dans laquelle il évaluait à quatre mille le nombre des insurgés. Le ministère, en recevant ces nouvelles, cr.it voir dans l'événement le signal d'une révolte générale. Il envoya sur-le-champ aux autorités de l'Isère des pouvoirs discrétionnaires et l'ordre de mettre le département en état de siège. Les préfets des départements voisins étaient invités à prendre de leur côté les mesures qui leur paraîtraient nécessaires pour paralyser les conspirateurs qui seraient tentés d'imiter ceux de Grenoble.

Le général Donnadieu n'avait pas attendu ces ordres pour faire pre ive de vigueur. Le 7 mai, deux individus condamnés à mort par la cour prévôtale furent exécutés; le 9, un conseil de guerre en condamna vingt et un. Quatorze furent fusillés le même jour ; sept, qui avaient été recommandés en vain à la clémence royale, subirent le même sort quelques jours après. Didier fut arrêté à son tour, jugé, condamné à mort et exécuté le (S juin.

Le caractère impitoyable des châtiments dont, en cette circonstance, le gouvernement royal frappa les coupables ne saurait être compris, si l'on ne tient compte des périls qu'à cette heure, il voyait se dresser devant lui. De toutes parts, éclataient des conspirations. Il y eut notamment celle dite des Patriotes, qui avait pour objet le renversement des Bourbons. Elle conduisit à l'échafaud trois individus qui en avaient été les instigateurs et en fit déporter dix-sept. A la même heure, les procès politiques se succédaient sur divers points du territoire. Les cours prévôtales prononçaient de nombreuses condamnations. La conspiration de Grenoble avait provoqué de nouveau les sévérités légales au moment

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