‹ Histoire de la restauration, 1814-1830Chapitre 66 sur 177 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

nommant ambassadeur à Naples ou à Saiiit-Pôtorsbourg el en lui accordant huit jours pour se rendre à son poste. « Votre Majesté sait si j'aime et estime M. Decazes, disait-il. Ces sentiments sont et seront les mêmes. Mais, d'un côté, outragé sans raison par un parti dont les imprudences ont causé tant de maux, il lui est impossible de se rapprocher de lui ; de l'autre, poussé vers un côté dont les doctrines nous menacent encore davantage, tant qu'il ne sera pas fixé hors de France par des fonctions éminentes, tous les hommes opposés au ministère le considéreront comme le but de leurs espérances, et il deviendra, bien malgré lui sans doute, un obstacle à la marche du gouvernement. » On le voit, le duc de Richelieu subissait en ce moment l'influence de la droite et se faisait l'organe de ses griefs. Le roi éprouva la plus vive douleur à la pensée d'exiger de M. Decazes, dont la jeune femme, âgée de seize ans, frêle et délicate, était grosse, qu'il se mît en route sur-le-champ. Il demanda à M. de Piicbelieu de lui épargner ce chngrin, en se contentant du séjour de M. Decazes dans le Libournais. Mais le duc de Richelieu persista à faire d'un départ immédiat pour la Russie la condition sine quà non de la continuation de son ministère, et le roi se résigna, après avoir communiqué, les larmes aux yeux, ces cruelles exigences au comte Decazes, qui ne songea qu'à adoucir la douleur royale, si flâneuse pour lui.

Le duc de Richelieu resta donc chargé de tormer le cabinet; mais il avait trop présumé de ses forces, et la combinaison à laquelle il s'était attelé et qui devait aboutir *à un ministère droite et centre droit m» put réussir, à cause des ^ dissidences qui se produisirent entre les caiulidats quand ils eurent à discuter leur programme. Le duc de Richelieu envoya alors au roi sa démission dénnitive, en lui conseillant de s'adresser soit au maréchal Macdonald, soit au maréchal Marmont. Aucun de ces noms ne convenait au roi. Mais la proposition (|ui lui en était faite lui prouva (|u'il n'était pas

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tenu, ainsi qu'il l'avait craint, de recourir à M. de Talleyrand. Il consulta alors M. Pasquier, et ce dernier courut chez M, Decazes, qui, après avoir feuilleté l'Almanach royal, conçut l'idée de confier le pouvoir au général marquis Dessolles, homme considéré, qui, rallié au roi en 1814, n'avait cessé de se montrer royaliste et libéral. Le roi ayant agréé ce choix, M. Decazes prépara M. Desselles à la haute mission qu'on voulait lui confier et qu'il accepta, en appelant sur-le-champ MM. de Serre et le comte de Jaucourt. A peine réunis, ces messieurs s'adjoignirent M. Decazes, qui reçut le portefeuille de l'intérieur. Le cabinet fut formé dans la soirée du ^9 décembre. Le marquis Dessolles prit, avec la présidence du conseil, le portefeuille des affaires étrangères, le comte Decazes l'intérieur, le baron Louis les finances, M. de Serre la justice, le maréchal Gouvion Saint-Cyr la guerre, et M. Portai la marine. La politique libérale l'emportait une fois encore.

Ainsi prit fin le ministère auquel le duc de Richelieu avait à jamais attaché son nom, après avoir gouverné la France pendant plus de trois ans, traversé des périls sans nombre et dénoué des difficultés redoutables. Les deux actes les plus mémorables de ce gouvernement réparateur furent, presque au tiébut de sa carrière, la dissolution delà Chambre introuvable, œuvre de M. Decazes, et, à la fin, la libération du territoire, anivre du duc de Richelieu. Le premier de ces actes débarrassa la monarchie du joug des ultra-royalistes; le second délivra la France du joug de l'étranger. Ce sont là ses titres de gloire. En quittant le pouvoir, par suite de scrupules exagérés autant qu'honorables, le duc de Richelieu léguait au pays le souvenir de son ardent patriotisme et gardait pour son nom une impérissable auréole dont la postérité ne l'a pas dépouillé.

Sa retraite fut un malheur pour la monarchie. Il eût été bon qu'il essayât dès ce moment de gouverner avec la droite. On peut affirmer sans témérité que l'essai n'aur.iit

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pns réussi. Mais la tentative de M. Decazes aurait eu plus (le chance de porter ses fruits après cet échec qu'elle n'en avait au moment où cet homme d'État prit le pouvoir. C'est contre la droite, en elTet, que le nouveau ministère allait avoir à se défendre, et c'est elle qui paralysa ses efforts, ce qu'elle n'aurait pu faire aussi aisément, si elle avait d'abord gouverné avec le duc de Kichelieu et si ses passions avaient eu raison du bon vouloir de cet homme d'Ktat.

Le cabinet DessoUes-Decazes se présent-iit cependant avec de sérieux éléments de succès. Il comptait dans son soin le plus puissant orateur de ces années où la tribune française brilla d'un incomparable éclat, M. de Serre. Le parti des doctrinaires, auquel appartenait le ijarde des sceaux, formait en quelque sorte la gauche de ce parti des centres, auquel sa modération et sa sagesse donnaient plus de droits et d'autorité pour exercer le pouvoir, que n'en avaient la droite et la gauche : la droite, qui n'aimait pas la Charte et aurait voulu l'anéantir; la gauche, qui n'aimait pas la royauté et aurait voulu la renverser.

La nomination de M. de Serre, le maintien de M. Decazes continuèrent à faire du cabinet le continuateur énergique de la politique inaugurée par la dissolution du 5 septembre 1810. Le pays, qui avait redouté un retour vers les ultraroyalistes et leur avènement au ministère, put respirer.

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