‹ Histoire de la restauration, 1814-1830Chapitre 67 sur 177 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

LE MINISTÈRE DECAZES-DESSOLLES — M. DECAZES PRÉSIDENT DU CONSEIL ~ LE SECOND MINISTÈRE RICHELIEU

(Janvier 181'J — DiVoiiihre 18-Jlj

ÉTAT DES PARTIS A L'AVÈNEMKNT DU NOIVEAU MINISTÈRE — SllTE DE LA SESSION DE 1819 — LOI RELATIVE A LA RESPONSAIÎILITÉ DES MINISTRES — LOI FINANCIÈRE — VIOLENCES DE M. DE LA ROrRDONNAYE — CRANI) RÔLE DE M. DE SERRE COMME ORATEI'R — MAl'VAIS VOULOIR DE LA CHAMBRE DES PAIRS CONTRE LE MINISTÈRE — PROPOSITION BARTHELEMY REPOVSSÉE A LA CHAMBRE DES DÉPUTES — LA FOURNÉE DE SOIXANTE NOU- VEAUX PAIRS — FUREURS DE L'EXTRÉME DROITE ET D'UNE PARTIE DE LA FAMILLE ROYALE — DISCUSSION DES LOIS SUR LA PRESSE — LEUR ADOPTION — COUP d'oeil SUR LES JOURNAUX — FIN UE LA SESSION.

La faveur avec laquelle était accueillie la nouvelle combinaison ininislérielle ne voilait pas également à tous les yeux les difficultés du lendemain. Elles apparaissaient déjà clairement au ministre de l'intérieur, véritable chef du gouvernement, ([uoiiiue le titre elTectif appartînt au marquis DessoUes. Il en était obsédé, car, plus qu'aucun de ses collègues, il recueillait les témoignages des haines de la droite, qui l'accusait toujours d'avoir, par l'ordonnance du 5 septembre, porté à la monarchie le coup le plus funeste; et en même temps que cette haine même le rejetait plus vivement vers la gauche et l'obligeait à y cherchou un point d'appui, il ne se

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dissimulait pas le caractère périlleux du concours qu'il était tenu de lui demander. Le parti de gauche n'était pas alors ce qu'il est devenu depuis : la collectivité des opinions républicaines fortement groupées. Il se composait de tous les hommes qui avaient servi ou soutenu la Révolution sous sa double forme de république ou d'empire, de telle sorte que ses membres, d'accord quand il s'agissait de décider ce qu'ils ne voulaient pas et ce qu'ils combattaient, c'est-à-dire la dynastie des Bourbons, se seraient divisés le jour où ils se seraient vus obligés d'aflirmer leur idéal. Ils étaient avant tout hostiles à la Restauration, et le concours qu'ils étaient (Msposés à apporter à une politique libérale devait être subordonné aux espérances que celte politique pouvait donner à leurs passions et à leurs vues.

C'est là ce que M. Decazes voyait avec évidence, ce que ses collègues, le maréchal Gouvion Saint-Cyr, royaliste aux mœurs républicaines ; le baron Louis, que son passé rendait odieux aux ultras; le marquis Dessolles, esprit plus modéré qu'ingénieux, et .AI. de Serre lui-même, voyaient moins bien ([111' lui. {]'.' ([u'il redoutait par-dessus tout, c'étaient des difficultés et des contlits qui fortifieraient l'opposition ultraroyaliste de l'adhésion de ce parti de gauche dont la sympathie en ce moment semblait acquise au ministère. La position était difficile, grosse de dangers et nécessitait autant de perspicacité que de courage. M. Decazes et M. de Serre, qu'un goût mutuel et une conformité de vues allaient rapprocher bientôt après les avoir d'abord laissés séparés, l'abordèrent avec résolution.

C'est dans la discussion d'une loi relative à la responsabilité des ministres que M. de Serre fit ses débuts comme orateur du gouvernement. Puis, il fut appelé à défendre devant la Chambre des députés la résolution qui créait en faveur du duc de Richelieu, à titre de récompense nationale, pour èlre attaché à sa pairie et transmissible au même titre, un majorât de cin(|uante mille francs de revenu. On sait quels

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l'inineiils S(U'vices avait rendus à la France le duc de Richelieu dans les négociations qui avaient amené la libération du territoire. La récompense qu'on proposait de lui décerner était donc méritée. Mais la droite y trouva Toccasion d'inaugurer le système d'opposition auquel elle entendait s'arrêter désormais, et, après des débats de pure forme, assez humiliants pour l'amour-propre du duc de Richelieu, dont la susceptibilité était d'autant mieux fondée qu'il n'avait rien demandé, l'opposition acheva de dénaturer le caractère de la manifestation qu'on avait voulu faire, en substituant au projet primitif up projet nouveau d'où la transmissibilité était exclue. Le duc de Richelieu était pauvre ; mais il ne voulait pas recevoir dans ces conditions une rente viagère. Par égard pour le roi, il ne crut pas devoir la refuser; mais il en fit don aux hospices de Bordeaux. Dans les débats auxquels cette affaire donna lieu, M. de Serre prit la parole avec un succès personhel qui ne fut diminué en rien par l'échec de la proposition gouvernementale. Ces débats avaient révélé une fois de plus les sentiments dont était animée l'opposition de droite, (jui n'avait pu résister au désir de faire peser sur le duc de Richelieu, un des signataires de l'ordonnance du 5 septembre, le poids de ses colères.

Les jours suivants mirent encore plus ces sentiments en évidence. Le 11 janvier, le ministre des finances avait présenté un projet de loi tendant à transporter du 1" janvier au i" juillet le commencement de l'année financière. Cette modification était justiliée parla nécessité de rétablir les règles budgétaires, imposées par la Charte et violées dans la prati(iue. La Charte avait dit que l'impôt devait être voté pour un an. Mais l'ouverture des sessions n'ayant lieu qu'au mois de novembre, le budget ne pouvait être définitivement ado[)lé que dans les premières semaines de l'année suivante; il en résultait la nécessité de consentir, en attondanl, à desdouzièmes provisoires, ce qui transformait un moyen exceptionnel en un moyen ordinaire et liait la Chambre sur des questions

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qu'elle n'avait pas le temps d'étudier. Pour remédier H cet inconvénient, il fallait donc ou avancer de six mois l'ouverture de la session, ce qui fut jugé impossible, ou retarder l'ouverture de l'année financière. C'est à ce parti que s'arrêta le baroiiLouis. Sa proposition ne soulevait aucune objection sérieuse, car, s'il est vrai qu'elle obligeait la Chambre, contrairement au texte et à l'esprit de la Charte, à voter une foi.< l'impôt direct pour dix-huit mois, celte dérogation passagère à la loi constitutionnelle avait justement pour but d'en assurer ensuite la stricte observation. La commission chargée d'examiner le projet de loi l'adopta ; la gauche se montra disposée à se rallier à son avis. Mais les ultras de la droite, subitement convertis à cette Charte qu'ils avaient tant de fois conspuée, s'élevèrent avec violence contre ce qu'ils appelaient sa violation. M. de la Bourdonnaye vint exprimer à la tribune leurs passions et leurs colères. « On ne fonde pas, dit-il, la liberté publique sur la ruine de toutes les libertés, sur l'oppression du vœu national par l'influence des élections, sur l'usurpation de tous les pouvoirs, sur les mesures administratives les plus arbitraires. On ne consolide point la monarchie en sacrifiant tous les jours les prérogatives de la couronne et la sécurité du trône, en semant l'inquiétude dans la garde, la division dans l'armée, le trouble dans l'administration, le désordre dans les finances, pour favoriser les agioteurs et les capitalistes étrangers. »

Après cette allusion aux divers actes du gouvernement depuis deux ans, M. de la Bourdonnaye conclut en demandant lerejet de la proposition. M. de Saint-Aulaire lui répondit en essayant d'établir une distinction entre les dispositions fondamentales de la Charte et les dispositions réglementaires, réponse qui amena tour à tour à la tribune M. Corbière et M. de Yillèle. Ce dernier était assurément un autre homme que M. de la Bourdonnaye ; modéré, dégagé des entraînements de 181.5 après les avoir subis, il cherchait à faire de la droite un grand parti politique. Mais il était souvenlréduit

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pour assurer sou iiitlueuco sur elle, à llaller ses passious. Après son discours, M. Guizot, nommé depuis quelques jours directeur de radmiuistratiou départementale et communale au ministère de l'intérieur, écrivail à M. de Serre : « Il l'aut absolument, cher ami, que vous parliez demain, que vous repreniez vertement MM. de Villèle et de la Bourdonnaye. J'ai vu beaucoup de monde aujourd'hui; tout le monde s'étonne et tout le monde a raison. On se demande si le ministère est donc paralysé, muet et mort ; et, en effet, il en a l'air. C'est à vous à ne pas souffrir qu'il ait un seul instant cette fatale apparence. L'inaction, l'hésitation, le silence, sont la mort dans ce pays-ci. Louis n'est pas homme à. se défendre ; Vous seul pouvez, et vous devez. Je vous proteste que cela est grave ; voyez comment nous allons : nous nous isolons chaque jour ; nous ne rallions personne dans la Chambre; on ne sait où nous marchons, où nous sommes. Le gouvernement n'est pas possible entre six personnes ; il en faut vingt, trente, quarante; il faut avancer avec une masse et la poster en toute occasion où se montre l'attaque. Pour Dieu ! ne dormez pas sur le banc des ministres : votre présence, vos paroles, demain, sont indispensables, et placez-vous, en parlant, non seulement dans la loi, mais dans la situation. La matière est belle, et vous êtes capable. »

Cette curieuse lettre, qui révèle tous les embarras du ministère, fut entendue, et, le 15 février, M. de Serre prononça un grand discours dans lequel il répondit victorieusement toutes les objections plus ou moins passionnées qui, depuis quatre jours, s'étaient exprimées à la tribune. Après avoir démontré que la loi proposée était nécessaire à la marche régulière des linances, il répliqua à M. de la Bourdonnaye, à tous ceux qu'on avait vus pendant plusieurs années attaquer la Charte, et qui s'en étaient faits tout à coup les défenseurs scrupuleux et ardents : « Croyez-le, messieurs, croyezle, c'est à des signes certains que l'on reconnaît les vrais amis de la Charte, les ho'smes vraiment constitutionnels.

lU-i HISTOUIE DE LA liESTAl llAl lUN.

Ou ne les voit point, Pharisiens nouveaux, se contenler d'un culte purement extérieur et, la Charte sur leurs lèvres, élever des scrupules et de subtiles querelles sur des syllabes, des points et des virgules, tandis qu'au gré de leurs passions ou de leurs intérêts, ils violent sans pudeur les préceptes les plus essentiels de la loi. Aimer et pratiquer la Charte, c'est proléger, c'est défendre les droits, les intérêts, les libertés pul)liques que la Charte a reconnus et garantis; c'est combattre tous ceux qui voudraient les menacer, les inquiéterou les flétrir. Aimer la Charte, c'est chercher, non dans de vains simulacres, mais dans la franchise et la réalité de ses institutions, la pleine sécurité de nos intérêts, de nos droits et de nos libertés. Aimons oinsi la Charte, messieurs; fondons sur elle ce trône dont elle est descendue ; que la France entière, à notre exemple, se pénètre de son esprit, et nous ne craindrons ni ces soldats impies, ni ces insolentes paroles dont on nous a tantôt menacés. » M. de Serre repoussa avec la même chaleur les accusations dirigées contre le ministère par M. de la Bourdonnaye, et son éloquente improvisation, toute pénétrée de ce charme communicatif qui devait assurer à sa mémoire le renom d'un grand orateur, fut couverte d'applaudissements. La loi fut votée à la Chambre des députés.

Mais c'étaient là des succès précaires qui n'enlevaient rien aux forces de l'opposition et ne suffisaient pas à réprimer l'ardeur avec laquelle la droite cherchait à former à gauche une coalition propre à renverser le ministère. C'est de la Chambre des pairs qu'allaient partir luaiiitenantles atta(}ues; c'est là que se nouaient depuis quelques jours les intrigues les plus dangereuses. Le pays vivait alors sous l'empire d'une loi électorale assurément défectueuse, mais qui valait mieux cependant que la précédente, sous laquelle avait été élue la Chambre inti-ouvable. La majorité royaliste de la Chambre des pairs, en dépit de rattachement que la France portait à cette loi, grâce à laquelle s'était déterminé lemoU-

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