LIVRE TROISIÈME. -20'J
(juc traccroître les embarras du gouvernement et d'en tirer parti, n'avait pas davantage obtenu l'approbation des doctrinaires. Les hésitations de M. Decazes s'expliquaient donc par la craiide d'une défaite. Au lieu de hâter l'époque de la discussion, ses efforts tendaient maintenant à la reculer jusqu'au moment où il serait parvenu à former une majorité pour adopter les dispositions nouvelles prises à TelTet de rendre la législation plus protectrice de la Charte et des Bourbons. Entre temps, il cherchait tour à tour des appuis à droite et au centre gauche; il s'adressait à M. de Yillèle pour débattre avec lui les conditions du concours de la Droite ; il s'adressait aussi à M, Royer-Collard, qu'il aurait désiré voir dans le ministère, mais qui refusait d'en faire partie. Les débats elles négociations durèrent six semaines, au milieu d'un trouble profond qui se répandait de la Chambre dans le pays, parmi les ardeurs irréconciliables de la gauche et les haines de la droite surexcitées contre M. Decazes, qu'attaquaient maintenant tous les jours, avec une extrême violence, les journaux dévoués au comte d'Artois. La date à laquelle pourrait s'ouvrir cette grande discussion n'était pas encore lixée, quand survint un de ces événements dramatiques qui décident du destin, d'un pays ou d'une dynastie, événement d'autant plus redodlable qu'il était inattendu et qu'il déjouait les suprêmes elfoits des hommes libéraux successive ment groupés autour du trône. Le 13 février 1820, le duc de Berry fut assassiné par Louvel. Il assistait ce jour-là, avec sa femme, à la représentation de l'Opéra, situé alors rue Richelieu, en face de la Bibliothèque. Avant la fin du spectacle, la princesse, se sentant fatiguée, voulut se retirer. Le duc de Berry l'accompagna jusipi'à sa voiture, qui stationnait datis la rue Rameau. Comme elle venait d'y monter et que lui-même, après avoir pris congé d'elle, allait retourner dans su loge, un imlividu, se frayant un passage entre les trois ou quatre personnes qui entouraient le prince, se jeta sur lui, le frajijia d'ua vio- DAUDET. — Histoire delà Restauration. li
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lent coup de poignard au-dessus du sein droit et prit la fuite. a Je suis assassiné, sécria le duc de Berrv; cet homme m'a tué... Je suis mort, je tiens le manche du poignard. « Deux de ses gentilshommes, en entendant ces mots, se précipitèrent sur les traces de l'assassin, suivis du factionnaire et d'un valet de pied. Ils l'arrêtèrent quelques pas plus loin avec Taide dun garçon de café.
Pendant ce temps, la duchesse de Berry s'était élancée de la voiture, pour rejoindre son mari, qui venait d'arracher le poignard de la blessure. «Je suis mort, reprit-il d'une voix altérée, un prêtre ! venez, ma femme," que je meure dans vos bras ! » On le porta d'abord dans le petit salon qui précédait sa loge, puis dans une salle plus vaste, où on rétendit sur un lit improvisé, tandis que, sur son désir, on allait quérir sa fille à peine âgée de quelques mois, qu'il voulait embrasser avant de mourir, et l'évêque de Chartres, de qui il désirait recevoir les secours religieux. Agenouillé près de lui, la duchesse de Berry se laissait aller au plus affreux désespoir. Les médecins arrivèrent successivement, et parmi eux l'illustre Dupuytren. Leur avis fut que la blessure était murlelle, le poignard ayant pénétré jusqu'à la garde, et qu'ils ne pouvaient plus qu'essayer de soulager le blessé. Pendant qu'ils se consultaient entre eux et cherchaient à lui rendre un espoir qu'ils n'avaient pas et qu'il n'avait pas davantage, la famille royale était arrivée, le comte d'Artois, père du moribond, le duc d'Angoulème son frère, la duchesse d'Angoulème, fille de Louis XVI, à qui cette scène rappelait cruellement la tragédie du Temple et les inoubliables douleurs de son enfance, le ducd'Enghien, le duc el la duchesse d'Orléans, puis les ministres, les mal'échaux de France, les amis du pi-ince, parmi lesquels se trouvait Chateaubriand.
Ecrasés par la douleur, ils assistaient, les yeux remplis de larmes, à celte lente agonie, rendue plus horrible encore par les enjitortemenls du désespoir de la duchesse île Berry.