LIVRE TROISIÈME
Ces emportements devinrent tels, que le blessé intervint pour apaiser la princesse. « Mon amie, lui dit-il à haute voix, ménagez-vous pour l'enfant que vous portez dans votre sein. » Les assistants apprirent ainsi que Louvel n'avait pas frappé toute la maison de France dans la personne du plus jeune de ses membres, et que sur le tronc meurtri un nouveau rameau pouvait refleurir.
Le roi arriva vers cinq heures du matin. A cause de l'état de sa santé, on ne l'avait averti qu'à l'approche des derniers moments de son neveu. En le voyant entrer, le duc de Berry, qui n'avait cessé de s'informer de l'assassin et des mobiles de son crime, se souleva, en suppliant : « Mon oncle, je vous demande la grâce de l'homme. — Nous en reparlerons, mon neveu, répondit Louis XVIIL — Le roi ne dit pas oui, reprit le prince. Lagràce de cet homme eut pourtant adouci mes derniers moments. » II ne parla presque plus. La fui approchait, et quand, sur sa demande, on l'eût changé de position, le délire le prit. On entraîna sa femme, malgré ses cris. Mais elle échappa aux mains de ses femmes, et se précipita de nouveau vers le lit. Son mari venait d'expirer à l'âge de quarante-deux ans. Après une dernière crise, elle se laissa emmener. On priait aussi le roi de se retirer : « J'ai un dernier devoir à remplir envers mon fds, » répondit-il. 11 s'approcha et ferma la bouche et les yeux du mort.
Durant cette même nuit, l'assassin avait subi un premier interrogatoire en présence de MM. Decazes et Pasquier. Il se nommait Louvel, et était ouvrier sellier. II affirmait n'avoir pas eu de complices, s'être décidé seul à accomplir son crime et à frapper successivement tous les princes de la famille de Bourbon, qu'il regardait comme les plus cruels ennemis de la France. Il ne manifestait aucun repentir, et son fanatisme survivait à l'assassinat dont il s'était rendu coupable.
212 HISTOirxE DE LA RESTAURATION.
CONSEOL'ESCES DE L ASSASSINAT DU DUC DE BERHV — ODIEUSE ACCUSATION" PORTÉE CONTRE M. DECAZES — MESURES DE RÉACTION' — PRÉSENTATION DE LA LOI ÉLECTORALE — INTRIGUES ET VIOLENCES CONTRE LE CABINET — EFFORTS TENTÉS AUPRÈS DU ROI — DÉMISSION DE M. DECAZES — MINISTÈRE DU 20 FÉVRIER — SITUATION TROUBLÉE A L'EXTÉRIEUR ET A L'INTÉRIEUR — LOIS RÉPRESSIVES — LES DOCTRINAIRES SE SÉPARENT DU GOUVERNEMENT — PÉTITION MADIER-MONTJAU.
Le duc de Berry venait à peine de rendre le dernier soupir que toutes les haines accumulées sur la tête de M. Decazes pendant la durée de son ministère se déchaînèrent avec fureur. La jeune veuve de ce prince infortuné en avait elle-même donné le signal. Au moment où le roi, durant cette funeste nuit, entrait dans les couloirs de l'Opéra pour y fermer les yeux de son neveu, la princesse s'était jetée à ses pieds, et, désignant d'une main tremhlante M. Decazes, qui se prodiguait en soins inutiles, elle s'était écriée : « Sire, je vous conjure d'éloigner cet homme. » Mais ce n'était là que le trait d'une douleur déchirante. Les manifestations qui suivirent n'eurent pas la même excuse; la passion politique seule les inspira.
A la Chambre des députés, dèsTouverture de la séance du 13 février, M. Clausel de Coussergues monta à la tribune pour demander la mise en accusation du président du conseil. Cette demande, accueillie par des murmures, valut à son auteur, dès le lendemain, une réplique indignée de M. de Saint-Aulaire, beau-père de M. Decazes, et un rappel à l'ordre. Elle n'en restait pas moins sur la tête du ministre comme la preuve jde la joie sauvage avec laquelle ses ennemis cherchaient dans une calamité publique l'occasion de le renverser. Il y eut du reste, dans cette séance, bien des menaces proférées, bien des imprudences commises. Elles teii-