‹ Histoire de la restauration, 1814-1830Chapitre 77 sur 177 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

(laient à démoiUrer le péril qu'allaient courir les libertés publiques.

Ce n'était pas la première fois, cène devait pas être la dernière, qu'un crime isolé provoquait des mesures de réaction. On avait vu auparavant, nous avons vu depuis, les pouvoirs publics rendre responsables les idées libérales de toute tentative scélérate dirigée contre le trône. Rien de plus douloureux, mais rien de plus humain. Ce serait trop attendre de la sagesse et du sang-froid des hommes que de leur demander d'avoir le courage, en de telles circonstances, de regarder la vérité en lace et d'écouter la raison. Un seul orateur prit vaillamment ce rôle. Ce fut le général Foy. An moment où la Chambre se préparait à voter une adresse au roi et où plusieurs de ses membres [)arlaient d'y exprimer le vœu de voir la couronne répondre à l'assassinat par des mesures de rignenr, le général Foy, dans un éloquent langage, demanda que cette adresse ne fit mention que des pleurs.qu'on versait sur un prince regretté de tous les Français, « regretté surtout, ajouta-t-il, par les amis de la liberté, parce qu'ils savent bien qu'on se prévaudra de cet affreux attentat pour chercher à détruire les libertés et les droits que la sagesse (lu monarque a reconnus et consacrés ».

Mais, dans ce déchaînement de passions, de tels accents restaient sans écho. La presse royaliste se faisait remarquer par son exagération. Chateaubriand écrivait : « La main qui a porté le coup n'est pas la plus coupable ; » quelques jours après, il ajoutait, en parlant de M. Decazes : « Le pied lui a glissé dans le sang. » Le rédacteur en chef du Drapeau blanc, Martinville, allait plus loin encore. Il racontait qu'on avait vu i\l. Dccazes parler bas à Louvel, ainsi (ju'un complice, et il s'écriait : «Oui, monsieur Decazes, c'est vous ([ui avez tué le duc deBerry! Pleurez et priez le ciel qu'il vous pardonne, car les hommes ne vous pardonneront pas », accusation monstrueuse, à la(|uelleceu\ nn'Mues ([uila proféraient ne croyaient pas. File n'a pu vivre un jour devant l'histoire, mais elle

prouvait avec une cruelle évidence les ardeurs insensées des ultra-royalistes.

Ils ne s'en tinrent pas aux paroles; une conspiralion fut organisée contre M. Decazes. Tandis que tous ceux qui approchaient le roi le suppliaient de se séparer de son niinistre, quelques cerveaux brûlés formaient le projet d'enlever celuici et de le faire disparaître. Les avis officieux qui lui révélèrent ces menées prirent tant de consistance qu'on crut nécessaire d'exercer autour de lui une active surveillance, encore que, pour sa part, il n'opposât à ces misérables desseins qu'une dédaigneuse indifférence.

Au fond, les énergumènes ne poursuivaient qu'un but : ils voulaient agir par la crainte plus encore que par des supplications qu'ils savaient devoir rester inutiles sur l'esprit du roi. Ce prince persistait à défendre M. Decazes. Les attaques ne faisaient que l'exaspérer. « C'est moi qu'elles atteignent, disait-il, c'est mon système; mais je veux sauver mon pays sans les ultras. » II devinait ce qu'il y avait de factice dans les indignations de la droite, dont tous les membres au surplus n'approuvaient pas la campagne menée contre M. Decazes. Il n'en était pas moins vrai que le roi se faisait illusion quand il croyait qu'il pourrait maintenir son ministre. Ce dernier, par respect pour le monarque, pour répondre à sa coniiance, feignait de partager cette illusion. Mais son opinion était faite, car, le jour même de la mort du duc deBerry, il avait écrit à M. de Serre, malade à Nice : « Nous sommes tous assassinés. »

Dans l'hypothèse invraisemblable où il pourrait conserver la direction des affaires, il avait dû, conformément aux désirs de Louis XVIII et pour ramener les membres de la droite qui ne lui étaient pas irréconciliables, préparer des lois d'exception. Il les partagea entre les deux Chambres, où elles furent déposées le 14 février, en même temps que le projet de réforme électorale. L'une de ces lois suspendait la liberté individuelle, édictait des mesures protectrices pour

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la sûreté du roi, de sa famille et de son trùiie; l'autre soumettait pour cinq ans les journaux à la censure et à l'approhation préalable.

[.a douleurde M. Dccazos fntgrantle quand il se vit obligé de déclarer, pour donner une satisfaction à la droite, que l'essai d'un gouvernement libéral n'avait pas réussi. Cet aveu équivalait à sa propre condamnation. Si quelques jours avant, quand il préparait la réforme du système électoral dont il était l'auteur, on avait pu justement objecter qu'il eût été plus sage à lui de se retirer, à plus forte raison devait-on le croire alors qu'une fatalité plus liante que son patriotisme le contraignait h désavouer la ligne politique qu'il avait suivie jusque-là.

Mais le roi se refusait avec opiniâtreté, à le laisser partir, résistait à toutes les démarches, déclarait que M. Decazes lui était nécessaire, invoquait l'impossibilité de le remplacer, tandis que mille intrigues se nouaient autour de lui pour avoir raison de sa volonté.

C'était d'abord M. de Talleyrand. A l'instigation de M. de Vitrolles, et obéissant aux entraînements de sa propre ambition, il se croyait redevenu possible. Il alla jusqu'eà offrir un portefeuille à M. de Villèle. Celui-ci refusa, jugeant que l'heure n'était pas venue pour la droite de prendre le pouvoir, et qu'il valait mieux s'unir au centre droit et appuyer le duc de Richelieu. Talleyrand ou Richelieu, peu importait aux détracteurs de M. Decazes. Le plus passionné d'entre eux. Al. de Vitrolles, ne cessait de demander au comte d'Artois d'agir auprès du roi pour obtenir la retraite de son ministre, îl le supplia de quitter les Tuileries, s'il n'oJitenait satisfaction et de se retirer à l'Kiysée. Il lui conseilla même de se remarier, afin que, si la duchesse de Rerry accouchait d'une fille, on pût conserver l'espérance de voir un héritier mâle recueillir les droits des Rourbons et écarter ainsi ilu trône la maison d'Orléans.

. Dans les objurgations ((u'on tentait de faire arriver au roi.

une seule répondait ta une idée pratique. C'était celle qui avait pour objet le rappel du duc de Richelieu. Mais celuici résistait. Il se rappelait qu'en d'autres temps, le concours du comte d'Artois et de ses amis lui avait fait défaut, qu'il avait trouvé ce prince parmi ses adversaires. « Il fera contre moi plus tard ce qu'il vient de faire contre vous, disait-il à M. Decazes, et rien ne me garantit la durée de son appui. »

Pendant ce temps, le comte d'Artois faisait agir auprès de M. Decazes lui-même, et ce dernier répondait qu'il était prêt à se retirer si le roi lui rendait sa liberté ; mais qu'en tous cas, c'était Monsieur et non lui qui était l'obstacle à la constitution d'un cabinet Riclielieu. Le comte d'Artois se décida alors à se rendre chez cet honmie d'État. Il lui promit son concours en ces termes : «Composez votre ministère de qui et comme bon vous semblera, et soyez certain que je serai de tout, que j'approuverai tout, que j'appuierai tout. Votre politique sera la mienne. Je serai votre premier soldat. »

Cet engagement, que le prince devait oublier si vite, eut raison de la résistance du duc de Richelieu. Il promit de succéder à M. Decazes si le roi congédiait ce dernier. Les membres de la famille royale recoururent alors à une démarche solennelle. Un soir, quatre jours après la mort du duc de Rerry, le comte d'Artois et la duchesse d'Angouléme, se trouvant seuls avec Louis XVIII, se jetèrent à ses pieds, le supplièrent d'écarter M. Decazes, que le duc d'Angouléme n'osait plus défendre, que la duchesse de Berry ne voulait plus voir, dont les Chambres repoussaient l'action et qui était le seul obstacle à l'adoption des lois qu'il avait présentées.

Le roi, blessé par les paroles que lui fit entendre sa famille, refusa, ce soir-là, d'accéder à ses prières. Mais il résistait depuis quatre jours ; il commençait à comprendre la vérité : cette vérité, c'est que M. Decazes était arrivé à l'impossibilité de gouverner, que le duc de Richelieu était seul capable de réunir le centre droit et la droite pour former une majo-

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