LIVRE TROISIÈME
même temps l'enfant dans ses bras et ajouta . « Ceci est pour moi. » Son frère, qui se trouvait à son côté, lui remit alors une gousse d'ail qu'on avait fait venir de Pau. Il en frotta les lèvres du nouveau-né et lui fit boire quelques gouttes devin de Jurançon. C'était, depuis Henri IV, la cérémonie traditionnelle de la naissa:ice des enfants de France. Il n'y manquait que la chanson de Jeanne d'Albret, que la duchesse de Berry regretta de ne pas savoir pour la chanter au roi.
Au même moment, vingt-quatre coups de canon annonçaient aux Tuileries l'événement qui comblait de joie les amis du trône et pansait les cruelles blessures de la famille royale. L'Iiôtel des gardes du corps, situé sur le quai d'Orsay, s'illuminait tout à coup ; uialgré l'heure matinale, des attroupements sympathiques se formaient dans la rue de Rivoli, sous les croisées de rappartemenl du palais des Tuileries où venait de naître le duc de Bordeaux. A six heures du matin, la duchesse de Berry voulut que les soldats présents déniassent dans sa chambre, devant l'enfant, qui fut salué de la sorte par plus de cinq cents d'entre eux. Toutes les personnes qui se présentèrent furent admises de même. Les ennemis des Bourbons avaient émis tant de doutes injurieux sur la grossesse de la veuve du duc de Berry ; tant d'efforts criminels avaient été tentés pour l'empêcher d'arriver à terme; tant d'espérances étaient désormais suspendues à ce berceau, que la jeune mère voulait associer la nation tout entière à ses espérances et lui faire partager sa joie.
L'allégresse nationale lui répondit. Durant cette journée, le roi s'étant présenté au balcon des Tuileries, la foule qui se pressait dans la cour le salua d'ardentes acclamations. Puis ce fut la presse royaliste ([ui célébra l'événement. Les deux grands poêles de la Restauration, Victor Hugo et Lamartine, le chantèrent aussi ; les diplomates parlèrent comme eux. « Cet enfani de souvenirs et de rei^rets est aussi
l'enfant de l'Europe, disait le nonce ; il est le présage et le garant de la paix et du repos qui doivent suivre tant d'agitations. » Et le tzar Alexandre écrivait au roi : « Je prie Votre Majesté de croire que je ratifie le titre d'enfant de l'Europe dont on a salué M. le duc de Bordeaux. »
Ainsi, la maison de Bourbon se rajeunissait et se fortifiait par la naissance d"un héritier; si les partis hostiles laissaient, à cette heure, éclater leur dépit, c'est qu'ils comprenaient combien leurs chances se trouvaient diminuées. L'action légitime du ministère trouvait également son compte dans les dispositions bienveillantes de la France et de l'Europe. La droite et le centre droit s'étant rapprochés, il n'avait plus en face de lui qu'un seul ennemi, le parti libéral, qu'on désignait ainsi, encore que, par ses imprudences, il compromît plus qu'il ne la servait la cause de la liberté, et auquel malheureusement les doctrinaires, dirigés par MM. Boyer-Collard et Camille Jordan, apportaient un appui propre à tromper le pays sur ses véritables tendances.
De son côté, M. de Serre, désillusionné par l'impuissance des efforts de M. Decazes, effrayé par l'assassinat du duc de Berry, avait rompu avec ses anciens amis. Au lieu d'être un frein dans le cabinet trop disposé à faire cause commune avec la droite, il le poussait de ce côté. Les ultras n'avaient qu'à laisser faire ; tout indiquait que l'heure approchait où leur iniluence et leurs ardeurs, contenues et combattues depuis la dissolution de la Chambre introuvable, reprendraient assez d'empire pour provoquer des complications nouvelles.
Cependant la date fixée pour le renouvellement de la Chambre approchait. Le gouvernement avait hésité d'abord sur la question de savoir s'il procéderait par des élections partielles ou par des élections générales; il s'était ensuite décidé pour les élections partielles. Le 18 octobre, une ordonnance royale convoqua pour le 4 novembre les élec-