LIVRE TROISIÈME
majorité ministérielle, les combattirent; elles ne furent votées qu'aune faible majorité.
Ainsi, malgré ses efforts, le ministère ne parvenait pas plus à rétablir l'union dans la droite qu'à gagner la confiance des ultras. En vain, il la comblait de prévenances et de soins. A l'occasion du baptême du duc de Bordeaux, au moment où, avec l'agrément du cabinet, s'ouvrait une souscription ayant pour but d'offrir à l'enfant royal le domaine de Chambord, MM. de Blacas et de Montesquiou étaient créés ducs, Chateaubriand rétabli sur la liste des ministres d'Etat, les fonctionnaires de tous rangs choisis presque exclusivement parmi les protégés de la droite. Mais ces marques de bonne volonté ne pouvaient assurer au ministère la faveur de ce groupe d'exaltés, contre lequel le comte d'Artois avait promis au duc de Richelieu de le défendre. Attaques violentes à la tribune et dans la presse, insinuations calomnieuses, ils n'épargnaient rien pour perdre ces ministres qui ne voulaient pas être leurs courtisans. Ils les dénonçaient au roi en le suppliant de les changer, et ces démarches redoublèrent lorsque, au nmis de juillet, des condamnations peu sévères furent prononcées, comme nous l'avons raconté, contre les conspirateurs du 19 août.
L'impossibilité de fonder un gouvernement modéré, telle était donc la principale cause de la faiblesse ministérielle ; cette faiblesse s'aggravait de jour en jour, les débats parlementaires la mettaient cruellement en évidence. En une seule circonstance, et (|uand, s'inspirant des idées économiques du temps, le gouvernement voulut défendre la propriété rurale par le relèvement des droits protecteurs, la gauche et là droite s'unirent pour voter une loi de protection. Mais les débats sur les autres lois marquèrent le dissentiment qui s'accentuait entre le ministère et les diverses fractions de la Chambre.
La loi municipale et départementale fournit au ministère l'occasion de défendre les idées de concentration adminis-
trative qu'en France, depuis un siècle, tous les gouvernements ont professées ; à la droite, un moyen de proclamer ses sympathies pour les idées de décentralisation. La loi relative aux pensions ecclésiastiques révéla d'autres discordes. Une disposition de cette loi prévoyait, conformément a des engagements pris envers la cour de Rome, la création de douze nouveaux évéchés à joindre aux cinquante-deux existant déjà. Elle portait en outre qu'il ne pourrait y avoir qu'un évéché par département. La commission chargée de l'étude du projet estima qu'il n'élait pas conforme aux intérêts religieux de la France et le modifia, en demandant, pour le gouvernement, le droit de nommer autant d'évêcjues qu'il le voudrait, de concert avec le Saint-Siège.
M. de Donald, dans un rapport passionné, présenta cette proposition comme la conséquence des spoliations qu'avait subies l'Eglise. Ce rapport irrita la gauche, qui voyait apparaître sous cette forme une de ces revendications de l'ancien régime qui, dans la Chambre introuvable, avaient eu de si violents défenseurs. C'est même l'un d'eux, M. de la Bourdonnaye, qui s'improvisa l'avocat de celle-ci. M. Royer- Collard fit entendre, dans un sens opposé, d'éloquentes paroles; mais ce fut en vain : le ministère, contraint de céder ou de voir se dissoudre sa majorité, consentit à la création de trente sièges épiscopaux, soit dix-huit au-dessus du nombre primitivement proposé, et sous la seule réserve qu'il y aurait, sur le chapitre des pensions ecclésiastiques, des ressources suffisantes pour pourvoir à la dépense résultant de cette création. Ce n'est qu'à ce prix que la droite consentit à voter la loi, et la gauche put dire une fois de plus, cette fois non sans vraisemblance, que le ministère avait abdiqué dans les mains des ultras.
C'était d'ailleurs, sa destinée de ne pouvoir conserver sa majorité qu'en lui cédant sans cesse. Le projet de loi qu'il présenta dans le but de dédommager d'anciens serviteurs de l'Empire, au nombre de trois mille six cent trente-six, de la
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perte des dotations qu'ils possédaient en pays étranger, et dont ils avaient été dépouillés en 1814, vint en fournir une preuve nouvelle. Ce projet leur accordait une rente viagère variant de cent francs cà mille francs. La commission voulut y introtluire un dispositif analogue, au profit des militaires qui avaient fait partie des armées royalistes de l'Ouest et du Midi. Elle manifesta même le dessein de provoquer le vote d'une indemnité pour les émigrés. Ces modifications ne purent apaiser le ressentiment des ultras. Ils s'émurent à l'idée qu'une Chambre royaliste allait ratifier les libéralités de Napoléon, récompenser des conspirateurs, des régicides, des traîtres parmi lesquels se trouvaient les juges du duc d'Engliien. Le ministère dut leur rappeler que plusieurs membres delà droite avaient servi l'Empire. Il n'en fut pas moins obligé de consentir à une transaction dont MM. de Villèle et Corbière se firent les intermédiaires. Il fut arrêté que les donataires dépossédés pourraient recevoir une renie viagère, mais que leur inscription sur le grand-livre serait arrêtée par le roi. Ils restaient donc à la merci de la faveur et du bon plaisir. La gauche s'emporta, allégua que le ministère, par sa lâcheté, préparait la guerre civile. « C'est la contrerévolution qui dépouille la révolution ! » s'écria le général Foy. La loi fut néanmoins votée.
Le gouvernement demanda ensuite à la Chambre de prolonger le régime de la censure. Cette proposition fournit au môme orateur l'occasion de montrer la liberté de la presse remise en cause, de tracer le plus sombre tableau de l'armée, défiante, irritée et soupçonnée. Enfin, résultat bien autrement grave, elle provoqua la retraite de MM. de Yillèle et Corbière, et détacha la droite du.centre droit.
Entrés dans le cabinet avec une part d'influence restreinte et dans des conditions précaires, ces deux ministres ne portaient qu'impatiemment la responsabilité d'une p()liti(ine qui n'était pas selon leur cœur. Convaincus (\uen restant associés à la fortune d'un ministère où leur volonté
ne pouvait prévaloir, ils usaient leur prestige et leur influence sans profit pour leur parti, ils cherchaient une manière honorable d'en sortir, s'ils ne pouvaient en dominer les inspirations. Pendant la discussion de la loi sur la censure, deux amendements avaient cté présentés par des députés de la droite. Le premier demandait la suspension de la censure quand les collèges électoraux seraient convoqués. Il fut écarté, mais non sans avoir permis à M. de la Bourdonnaye d'accuser M. de Yillèle d'apostasie, accusation ridicule à laquelle ce dernier répondit que s'il n'y avait que des royalistes comme M. de la Bourdonnaye, le nombre en serait bien restreint. Le second amendement proposait de fixer le terme du régime de la censure à trois mois, après l'ouverture de la future session. Il fut adopté, grâce au vote des amis de M. de Villèle, bien que M. de Serre eût objecté que ce délai n'était pas assez étendu pour permettre de faire une loi sur la presse. Le roi se plaignit de ce vote, et s'en plaignit précisément à M. de Villèle. Ce fut le prétexte que cherchait celui-ci, ou plutôt que la droite choisit, car, selon la juste expression de Royer-Collard, elle entendait reprendre ses chefs au ministère et lui retirer son concours, si, par eux, elle ne parvenait pas à exercer sur la direction générale du gouvernement une action décisive.
A l'issue d'une réunion où ces questions furen-t agitées, elle demanda au duc de Richelieu deux portefeuilles pour MM. de Villèle et Corbière, et celui de la guerre pour le duc de Bellune. Avec le nombre de voix dont la droite disposait dans la Chambre, c'était, disait-elle, le moins qu'elle pût exiger. Chateaubriand, arrivé de Berlin, déclarait que, si cette légitime satisfaction n'était pas accordée à son parti, il quitterait son ambassade".
La négociation engagée entre la droite et le duc de Richelieu dura douze jours. Deux ministres, MM. Pasquier et Mounier, qui ne voulaient pas rester dans le ministère, s'il se modifiait dans le sens de la droite, avaient mis leur