LIVRE TROISIÈME
parts, dans l'Est, dans l'Ouest, dans le Midi, où ils avaient été reçus par des hommes ardents comme eux, avides d'aider à la propagande qui commençait. A Saumur, une société analogue à celle qu'ils créaient existait déjà sous le nom de Chevaliers de la Liberté. Elle se composait surtout d'officiers sans emploi; un ancien chirurgien major, nommé Grandmesnil, la présidait. L'envoyé des Parisiens n'eut qu'à se présenter pour obtenir une fusion des deux entreprises formées dans le même but. Le Nord se montrait plus rebelle aux propositions des conjurés. Néanmoins, au mois de juillet 1821, le réseau s'étendait sur toute la France, où, grâce à leur iiabileté, les organisateurs pouvaient, à un moment donné, provoquer un terrible mouvement insurrectionnel.
II est d'ailleurs assez difficile de discerner le but que, en dehors du renversement des Bourbons, poursuivaient les associés. Cessant d'être d'accord dés qu'il s'agissait de décider ce qu'ils feraient après la victoire, ils ne s'entendaient que dans l'expression de leur violente haine contre la maison royale. Cette haine du moins était-elle justifiée? « Ni les actes du pouvoir, ni les probabilités de l'avenir, a écrit M. Guizot, ne blessaient ou ne menaçaient assez les droits elles intérêts du pays pour autoriser un tel travail de renversement. Les grandes institutions étaient debout; les libertés publiques, bien que combattues, se déployaient avec vigueur ; l'ordre légal n'avait reçu aucune grave atteinte; le pays prospérait et grandissait régulièrement. Il y avait de justes motifs pour une opposition publique et vraie, point de justes causes de conspiration ni de révolution. » Malheureusement, ce que M. Guizot a si clairement vu à trente ans de distance, les politiques de 1821, aveuglés par leur passion, ne le voyaient pas. Les organisateurs du carbonarisme n'eurent qu'à faire appel au général la Fayette pour l'entraîner dans leurs rangs ou plutôt à leur tête, où MM. d'Argenson, Manuel, de Corcelles, Beauséjour, Jac-
ques Kœchlin, de Shonen, Mauguin, Bartho, Merilhou, d'autres encore, députés pour la plupart, se mirent avec lui. Benjamin Constant, le général Foy, Casimir Périer, bien qu'appartenant à l'opposition de gauche, refusèrent de se jeter dans cette aventure. Si les chefs de cette puissante organisation avaient pu s'entendre sur la forme à donner au gouvernement qui succéderait à celui qu'ils voulaient détruire, elle fût devenue bien redoutable pour le gouvernement de la Restauration. Mais tel des conjurés, — c'était le général de la Fayette, — rêvait une république comme aux États-Unis; tel autre, — c'était Manuel, — voulait qu'on revînt à la constitution de 1791, qu'on la remît en vigueur en effaçant plus d'un quart de siècle de l'histoire de France, et que, en exécution de la clause qui en ajournait la revision à l'expiration d'un délai de trente ans, on consultât le pays. Enfin, beaucoup souhaitaient un retour pur et simple à l'empire avec le roi de Rome, ou la royauté avec une dynastie nouvelle. En présence de ces dissentiments, il fallut décider qu'après la victoire, une assemblée constituante serait chargée de les régler. Les espérances personnelles étant ainsi écartées, le carbonarisme put s'ouvrir à des gens d'opinion contradictoire, bonapartistes et jacobins y marcher d'accord, et il suffit de se dire ennemi des Bourbons pour y trouver place. On verra bientôt quels résultats devait produire la vaste association révolutionnaire à l'enfantement de laquelle on vient d'assister.
Presque en même temps, une association d'une autre nature, existant déjà depuis plusieurs années, se développait pour défendre le trône et l'Église, et se transformait à la faveur du puissant appui que le triomphe progressif de la droite avait apporté aux idées religieuses introduites dans le sein même du gouvernement. A l'époque où Pie VII était prisonnier de l'empereur, une société s'était formée pour entretenir des relations entre lui et les catholiques restés fidèles à sa cause. Elle avait des affiliés dans tous les
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départements et comptait parmi ses chefs d'anciens émigrés dévoués aux Bourbons : MM. Mathieu de Montmorency, Jules de Polignac, marquis de Rivière, de Rougé, aux ordres duquel se tenaient un grand nombre de royalistes. Loin de se dissoudre après la Restauration, la société se développa, se fortifia, étendit ses ramifications de toutes parts, pénétra dans les administrations publiques, dans les conseils généraux, dans les Chambres, dans les ateliers, dans les écoles, divisée en comités locaux auxquels le comité central de Paris faisait connaître ses décisions et qui les exécutaient. La Chambre introuvable fut le premier fruit de cet effort des ultra-royalistes pour exercer un pouvoir occulte à côté du gouvernement, en attendant de le saisir. Le comte d'Artois était alors devenu le chef véritable de l'association, qui ne fut réellement dissoute et politiquement vaincue qu'en 1830, dont on peut suivre, reconnaissable à des traits caractéristiques, l'influence à travers l'histoire de la Restauration, et qui ne pardonna pas plus à M. Decazes l'ordonnance du 5 septembre qu'elle ne pardonna plus tard à M. de Martignac les mesures prises contre les jésuites.
Parallèlement à cette société, organisée en secret et en contravention à la loi, il en existait d'autres. La principale, dirigée par un jésuite, avait, sous le nom de « Congrégation yi, son siège au séminaire des Missions étrangères, où ses membres se réunissaient une fois par semaine pour se livrer à des exercices de piété et prenaient certains engagements, celui, par exemple, de ne pas aller au spectacle. Ces associations devinrent aux mains de leur aînée, sous le patronage de laquelle elles étaient naturellement placées, 1111 instrument actif d'influence. Par elles, les ultra-royalistes et les mcMibres du clergé, que dominaient les jésuites, aspiraient à diriger une partie de la jeunesse française dans le sens de leurs idées, et ce résultat était d'autant plus facile à atteindre qu'elles pouvaient olfrir à des ambi-
tieux un moyen commode de conquérir, par un zèle habilement affiché, de puissants patronages. C'est cet ensemble d'o'uvres qu'on désignait sous le nom de « Congrégation », sans en connaître ni les bases ni le mécanisme, et en grossissant d'ailleurs démesurément ses effets.
En 1821, la marche ascendante de la droite avait ranimé les espérances des hommes politiques qui représentaient les idées de la Congrégation. A l'heure même où le carbonarisme préparait le terrain des conspirations qu'il rêvait, celle-ci développait ses moyens d'action. Elle favorisait les missions religieuses à travers les départements. Elle allait bientôt, sous le ministère Yillèle, obliger le gouvernement à couvrir ces violentes manifestations qui, sous le manteau de la religion, cachaient des intrigues politiques, de son patronage le plus éclatant, même quand il s'agissait d'entraîner à l'église et à la communion des régiments entiers, conduits par leurs officiers, musique en tête, sans qu'on pût comprendre si c'était une foi sincère ou un habile calcul qui opérait en quelques heures ces conversions foudroyantes dont les feuilles ultra-royalistes parlaient en termes ridicules. Les partis coalisés contre le gouvernement royal exagéraient à dessein les tentatives de la Congrégation; ils cherchaient dans ces tentatives, incessamment dénoncées au pays, la justification de leurs propres manœuvres, qui n'avaient pour effet que de surexciter l'ardeur des intérêts leligieux dont les ultra-royalistes s'étaient fait les champions.
On peut dire qu'à dater de ce jour, et jusqu'à la chute de la Restauration, la i)olilique française a porté la double empreinte des deux associations rivales qui se disputaient l'influence. C'est la Congrégation qui renversa le ministère Richelieu, c'est elle qui fit le ministère Yillèle et le brisa (juand elle crut qu'il se dérobait énergiquement à son inlluence; c'est elle qui fit avorter les efforts du ministère Martignac et mit aux affaires le ministère Polignac, qui de-