‹ Histoire de la Restauration 1814-1830Chapitre 6 sur 10 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Seconde Restauration.

Pendant les Cent-Jours, Louis XVIII avait résidé à Gand, entouré d'une petite cour, de ministres, de dignitaires, comme si pour lui l'exercice de la royauté n'était pas interrompu ; il avait attendu dans cette tranquille fiction l'issue des opérations militaires. Les premières nouvelles de la bataille du 18 juin étant arrivées toutes favorables aux Français, la petite colonie royale s'était mise à faire ses préparatifs de départ pour s'éloigner davantage. Les dernières nouvelles, annonçant la défaite de Napoléon, suspendirent les préparatifs et causèrent une explosion de joie dont le Moniteur de Gand conserve le témoignage. Bientôt après, la cour de Gand se mit en route pour la France. A Mons, sur les représentations de plusieurs personnes venant de France, sur les conseils d'étrangers considérables, Louis XVllI se décida à accepter la démission que lui offrit, un peu à regret, M. de Blacas, dont l'impopularité avait atteint les dernières limites. Un cadeau de plusieurs millions consola ce serviteur plus dévoué qu'intelligent. Le 26 juin, LouisXVIII arriva à Cambrai occupé par les alliés, et d'où il lança une proclamation assez habilement rédigée, dans laquelle il reconnaissait que son gouvernement avait fait des fautes, promettait

de profiter de l'expérience acquise, d'ajouter à la Charte les garanties nécessaires, repoussait comme une calomnie la pensée de rétablir les droits féodaux et d'annuler les ventes de biens nationaux ; il promettait, en outre, de pardonner aux Français égarés tout ce qui s'était passé depuis son départ de Lille, mais il exceptait du pardon les inligateurs et les auteurs de la trame horrible qui avait appelé l'étranger au cœur de la Frarroe. Les Chambres devaient être chargées de les désigner à la vengeance des lois. Ces sentiments de résipiscence et de pardon n'étaient pas ceux dans lesquels le chef des Bourbons avait repris le chemin de la France, mais il eut la sagesse de céder aux conseils de modération qui lui furent donnés par ses ministres et surtout par Wellington. Sa familleetlesyrrt«sroî/a/?'s/(?s furent moins adroits ; ils serépandirenten p aintes et en invectives contre un acte qui abaissait la royauté devant la révolte. C'étaient bien là les gens qui n'avaient lien oublié ni rien appris, après 1815 comme après 1814.

La monarchie légitime réglait ses étapes sur celles de l'armée anglo-prussienne et sur les missives secrètes de Fouché au duc de Wellington. Habile aux ténébreuses menées, Fouché avait su persuader au général anglais que c'était lui, duc d'Otrante, qui avait dirigéles événements et qu'il étaitriiomme indispensable delà situation.Trompé par ces artifices, pressé d'ailleurs de terminerune guerre ruineuse pour l'Angleterre, qui en payait les frais, Wellington tenait à brusquer le dénouement avant l'arrivée des souverains alliés, assez

mal disposés pour les Bourbons. C'était lui qui avait conseillé, réglé la marche du roi ; il insista pour que Louis XVIII vît Fouché et acceptât ses services. Après une certaine résistance, le monarque céda, en manifestant sa répugnance par des paroles d'une vivacité étrange.

L'entrevue eut lien à Saint-Denis, le 6 juillet. Louis XVIII accueillit froidement le régicide et, en terminant l'audience, lui annonça qu'il le nommait son ministre de la police. Fouché avait été introduit par Talleyrand ; les deux personnages étaient dignes l'un de l'autre.

Le mènie jour, 6 juillet, par suite des trahisons du duc d'Otrante, les Prussiens entrèrent dans Paris, sombres et menaçants, repoussant à coups de crosse les indignes Français qui venaient autour d'eux crier Vivent les alliés! Vive le roi / Le lendemain matin, ils fermèrent les portes du palais Bourbon, et les membres de la déplorable Chambre des représentants se trouvèrent dans l'impossibilité de se réunir pour continuer à discuter une constitution morte avant d'être née. Ils ne méritaient pas \m regret. Louis XVIII, on l'a vu, rentra le Sjuillet. Ce retour ne ressembla en rien à celui de l'année précédente.

Nous avons montré que les Bourbons ne furent pas imposés par les souverains étrangers en 1814 ; ils ne le furent pas davantage en 1815. Aucun des souverains alliés ne prit, à la deuxième Restauration, même la part secondaire qu'avait prise à la première Alexandre, trompé par des démonstrations dont il ne pouvaitdémêler le vrai caractère. Louis XVIII et sa cour suivirent pas à

pas l'armée ennemie ; ils entrèrent à Paris après elle sans qu'elle y mît obstacle ou y donnât assistance. Le roi reprit le pouvoir, parce que le pou- "v oir n'était plus aux mains de personne. Les ennemis des Bourbons ont donc pu dire avec vérité que ces princes étaient revenus dans les bagages des armées étrangères. Avec autant de vérité, Wellington put dire à Louis XVIII, le 5 juillet : « Sire, » demain j'aurai l'honneur de présenter à Votre » Majesté le duc d'Otrante, à qui elle doit sa cou- » ronne au moins autant qu'à ses alliés. » C'étaient, en effet, les basses manœuvres, les trahisons souterraines de ce vil personnage qui avaient paralysé les ressources dont la France pouvait encore disposer pour faire respecter son indépendance et le libre droit de choisir son gouvernement. Les Bourbons ont été ingrats envers lui. Après que la famille royale eut signé à son second mariage, il fut contraint de donner sa démission, relégué dans une ambassade secondaire, puis proscrit comme régicide, et il alla mourir, naturalisé autrichien, dans une ville autrichienne, emportant le mépris et le dégoût universels. On est tenté de considérer l'ingratitude à l'égal de la justice quand elle tombe sur de tels misérables.

Le 7 juillet, la veille de sa rentrée, Louis XVIII avait formé son cabinet, qui fut ainsi composé : Talleyrand aux affaires étrangères, Fouché à la police, le baron Louis aux finances, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr à la guerre, le comte de Jaucourt à la marine, M. Pasquier à la justice avec l'intérim de l'intérieur ; M. Beugnot eut les postes,

M. Decazes la préfecture de police. M. Damli-ray resLaif, chancelier do France.

Le 10 juillet, les empereurs de Russie et d'Autriche, accompagnés du roi de Prusse, arrivèrent à Paris.

Qu'on était loin du mois d'avril 1814! L'enthousiasme, la confiance, l'aflcction avaient disparu du cœur de la population : chez le roi, l'ef- • fusion, la joie de la patrie et du trône recouvrés, le désir de se concilier les esprits les plus contraires avaient fait place au ressentiment, à la colère, à la vengeance ; chez les souverains étrangers, la courtoisie envers la nation française, l'estime respectueuse pour l'armée de la France étaient remplacées par une irritation profonde, un amer désappointement, un âpre besoin d'affaiblir, d'humilier celte incorrigible nation, qui venait de se faire la complice de Napoléon : il fallait à tout prix éteindre le dangereux foyer qui, tout à l'heure encore, menaçait toute l'Europe de ses flammes révolutionnaires. .La France était un criminel, gracié et récidiviste, cjui no méritait plus aucune indulgence. Aussi n'en eut-on point.

La convention militaire de Saint-Cloud avait exigé que l'armée française se retirât derrière la Loire. Paris était donc complètement désarmé; les étrangers s'y conduisirent comme en pays conquis. Les chefs-d'œuvre que le traité de 1814 avait régulièrement assurés à nos musées, les livres et les manuscrits rares et précieux devenus la légitime propriété do nos bibliothècpues, et dont aucun acte ofiiciel ne nous avait déposxxvr. 5

sédés, furent volés de vive force, sans qu'on respectât même ceux que la France avait acheLés et payés de son argent. Un grand artiste, étranger, il est vrai, mais que Napoléon avait comblé ' de bienfaits et d'honneurs, Canova, présida à cette sauvage spoliation. Talleyrand, mis en demeure de revendiquer le bénéfice du traité, essaya quelques démarches, timides, infructueuses, puis refusa d'aller plus loin, disant que ce n'était pas là une affaire. Il fallut l'intervention personnelle d' Alexandre pour empêcher Blùcher de faire sauter ie pont dont le nom rappelait la défaite doS Prussiens à léna.

neléguée derrière la Loire, l'armée française était encore un sujet d'inquiétude pour les coalisés ; ils exigèrent qu'elle fût licenciée. Le maréchal Macdonald fut chargé de cette triste mission ; il l'accomplit sans obstacle ; officiers et soldats déposèrent les armes, qu'ils n'avaient pu employer à défendre la patrie et qu'ils n'essayèrent pas de garder pour protéger leurs propers intérêts. Cependant, les plus illustres de leurs chefs étaient renvoyés devant des conseils de guerre, et beaucoup d'autres étaient internés en France sous la surveillance de la police. Les ultra-royalistes, qui avaient joint leurs exigences à celles de l'ennemi pour désarmer la France, récompensèrent l'armée de sa soumission en traitant les soldats licenciés de brigands de la Loire, outrage immérité, qui frappa au cœur la nation entière, et qui ne fut jamais pardonné et ne doit pas l'être.

Une autre armée fut aussitôt organisée par

Gouvion-Saint-Cyr, dans laquelle on n'admit que des jeunes gens n'ayant pas encore servi, afin de rompre les traditions de la République et de l'Empire. Peu après, on forma une garde royale, d'environ 40,000 hommes. ,(

Un des premiers actes du ministère avait été de dissoudre la misérable Chambre de 1815 et d'en convoquer une nouvelle. Le nombre des députés fut porté de 259 à 399 ; l'âge des électeurs fut abaissé de 30 ans à 21, celui des éligibles de 40 à 25 ; le cens électoral restait à 300 fr., le cens d'éligibilité à 1,000 fr. La composition de la Chambre des pairs fut modifiée ; 29 pairs, qui avaient siégé pendant lesCent- Jours, furent exclus, 90 nouveaux pairs furent nommés ; la pairie devint héréditaire. Les Chambres nouvelles étaient chargées de réviser certains articles de la Charte.

Les préfets avaient été investis du soin de réformer les listes électorales; ils dirigèrent, de plus, les élections, et, dans ces deux opérations, apportèrent tout l'excès d'un zèle fougueux, armé du plus complet arbitraire. Aussi, la Chambre se trouva-t-elle composée en majorité de royalistes exagérés, ne rêvant cj[ue vengeance, proscriptions et pouvoir absolu. Leur fureur se déchaîna tout d'abord contre Talleyrand et Fouché, qui, malgré les services rendus à la royauté, durent quitter le ministère ; leur retraite entraîna celle des autres ministres. Le duc de Richelieu fut chargé de former un nouveau cabinet. Le duc avait les affaires étrangères avec la présidence du conseil. C'était un homme d'homieur, loyal,

éclairé, mais connaissant peu la France actuelle et moins encore le gouvernement parlementaire. Il donna l'intérieur à M. de Vaublanc, la guerre au général Clarke, duc de Feltre, la justice au baron Pasquier, la marine à M. Dubouchage, les finances à M. Corvetto, la police à M. Decazes.

Au duc de Richelieu échut la lourde et douloureuse tâche de satisfaire aux exigences des étrangers.

Nous avons dit avec quels sentiments les souverains coalisés étaient revenus en France. Ce n'était pas assez pour leurs rancunes d'avoir désarmé la France et pillé ses musées, ses bibliothèques. Ils prétendaient se faire céder la Lorraine, l'Alsace, démanteler nos principales places fortes. Ce fut au point que les royalistes eux-mêmes trouvèrent la rançon inacceptable et que Louis XVIII eut la pensée d'en appeler à l'indignation de la France. Du moins il protesta non sans courage et sans dignité. Touché de la noblesse des paroles du roi, l'empereur de Russie s'entremit et réussit à modérer l'avidité de l'Autriche et l'arrogance de la Prusse.

Presque tout le territoire français était occupé par des troupes étrangères, qui se comportaient avec toute la licence de vainqueurs impitoyables, levant des contributions sur les villes, pillant les campagnes et quelquefois les villes mêmes, dévastant les récoltes, poussant les violences envers les personnes jusqu'aux derniers outrages. Il était urgent de mettre un terme à de pareilles calamités par la conclusion de traités qui feraient cesser l'état de guerre, débarrasseraient le sol

français au moins dïine partie des envahisseurs • et régulariseraient la tenue de ceux qui ne devaient pas partir encore.

Le 25 novembre furent signés ces traités, dits de 1815, que le sentiment public en France n'a jamais cessé de regarder comme des monuments de honte et qui pèsent encore sur la mémoire des Bourbons,

La fierté nationale est une noble passion, un élément tellement précieux de la vie des peuples, c{u'il faut la respecter jusque dans ses injustices. Mais, sans condamner ces injustices, l'histoire doit les signaler.

Une grande nation comme la France ne reçoit la honte que d'elle-même, quand elle abandonne la défense de son indépendance ou de sa dignité. A Waterloo, l'armée française avait été plus c[u'héroïque ; elle avait gagné deux batailles dans la journée, vaincu deux armées, et n'avait cédé, exténuée de fatigue, que sous les coups d'une troisième armée l'accablant de ses forces toutes fraîches. Waterloo est une défaite glorieuse comme une victoire. La bataille perdue, la France était prêle à résister; si elle ne le fit pas, le reproche en doit retomber sur l'incapacité des représentants et sur les trahisons de Fouché. L'invasion accomplie, Paris livré, l'armée licenciée, 1,200,000 ennemis pesant sur le sol de la patrie, il fallut bien subir leurs exigences. La France fut humiliée, cela est vrai, mais les humiliations qu'impose la force toute-puissante au courage accablé ou à la faiblesse desarmée sont un malheur, non point une honte.

La France subit l'inévitable conséquence de la défaite, la dure loi du malheur aux vaincus; les Bourbons subirent la condition de leur faiblesse et la nécessité d'une situation dont ils n'étaient pas seuls respon'^ables. Les traités de 181S furent la peine infligée à la France par les souverains étrangers pour la révolution du mois de mars, bien plus que la rançon exigée des Bourbons pour la seconde Restauration.

Les traités, objets de tant d'invectives, ont été bien moins désastreux pour la France, au point de vue politique, que la convention du 23 avril et le traité du 30 mai 1814. Tandis que ces deux actes lui ont enlevé les conquêtes de la République en même temps que celles de l'Empire, les traités de 1815 ne lui retirèrent que quelques fragments de territoires, relativement peu considérables. Son étendue et sa puissance n'en furent pas diminuées sensiblement. Mais on l'accabla de contributions de guerre, d'indemnités de toutes sortes se rapportant non-seulement à la campagne de 1815, mais à toutes les guerres antérieures. Avec une cupidité sans exemple, les plus infimes principicules d'Allemagne vinrent réclamer le remboursement de l'entretien de soldats qu'ils n'avaient jamais eus. C'est par milliards (2, 253,000,000 de francs) que la France dut compter avec ces rapaces vainqueurs ; encore dut-elle gratifier d'une quinzaine de millions les diplomates qui préparèrent et rédigèrent ces traités de vengeance. Enfin, pour rassurer l'Europe contre toute nouvelle attaque, il fut stipulé que 130,000 hommes de troupes étraûgères

occuperaient, aux frais de la France, les places fortes de notre frontière du nord pendant cinq années. Ce terme pouvait, au bout de trois ans, être abrégé de deux années, si les souverains étrangers y consentaient.

Ce fut, dit-on, par un pénible effort de dévouement à Louis XVIII et les larmes aux yeux, que le duc de Richelieu signa ces pièces diplomatiques. C'est avec frémissement que la France les subit. Tout ce qui pouvait lui être enlevé de puissance, le traité de 1814 le lui avait arraché; le même traité lui faisait supporter une perte matérielle dépassant de beaucoup les milliards stipulés dans l'acte de 18î5. L'adversité a ses douleurs que, même imméritées, il faut savoir accepter. La France ne murmura pas contre les désastreux traités de 1814. Pourquoi donc proteste-t-elle encore , après plus de quarante ans, contre les traités de 1815? Ce n'est pas seulement parce qu'en 1814 elle sortait avec joie d'une longue série de guerres et voyait avec espérance s'ouvrir un avenir de paix; c'est qu'elle voyait dans les premiers une revanche inévitable, et jusqu'à certain point légitime, des Vainqueurs, et que dans les seconds elle ne put voir que ce qui y était en effet, l'intention de l'humilier, de l'outrager, et elle sentait qu'elle n'avait mérité ni l'outrage ni l'humiliation. Elle ne fut pas tout à fait juste en les attribuant aux Bourbons, mais ces princes portèrent la peine du malheur qu'ils eurent de revenir à la suite des soldats étrangers. Ils sentirent l'irritation de l'opinion publique contre eux ; au lieu de chercher

à l'apaiser, ils la défièrent et l'exaltèrent par d'odieuses vengeances.

Dès le 24 juillet une ordonnance royale avait désigné nominativement les généraux et officiers supérieurs qui, ayant pris le plus de part au retour de Napoléon, devaient être traduits devant des conseils de guerre. Sans doute, au point de vue de la discipline militaire et même devant l'inexorable justice, ces officiers étaient coupables; liés au gouvernement royal par un serment qu'ils auraient pu refuser, ils avaient violé le scrutent et trahi le devoir, en tournant contre lui l'aïUorité et les armes reçues pour le défendre. Mais l'entraînement avait été si soudain, si irrésistible, tant de louables et généreux sentiments pouvaient l'excuser, la désobéissance des soldats eût été tellement certaine, qu'il y aurait eu équité et habileté à user de clémence, à étendre une amnistie sur toutes les fautes, ou tout au moins à ne frajjper les coupables que de la perte de leurs grades. On voulut faire des exemples et, comme toujours, le sang versé pour des motifs politiques retomba sur ceux qui en voulurent l'effusion.

La première victime fut le jeune ( harles de ^abédoyère qui, colonel du 1^ de ligne, avait, le premier, conduit son régiment au devant de Napoléon. Sa jeunesse, sa bravoure, son caractère chevaleresque, la situation de sa très jeune femme prête à devenir mère, tout intéressait en sa faveur. Il fut condamné h mort et exécuté le 19 août, malgré les supplical-ions de madame de Labédoyèrc que Louis XVIII repoussa avec de dures paroles'.

Après Labédoyère vint le maréchal Ney. Le conseil de guerre chargé de le juger se déclara incompétent, le maréchal étant pair de France. La Chambre des pairs fat convoquée en cour de justice. Vainement la défense invoqua la capitulation de Paris; on objecta que cet acte, simple suspension d'armes," n'avait de valeur qu'au point de vue m.ilitaire et n'engageait que les signataires. Ce n'était que trop vrai; les chefs des armées étrangères avaient formellement refusé d'y admettre aucune disposition ayant une signification politique. Mais le maréchal Ney avait mieux qu'un article de convention pour faire absoudre sa faute trop incontestable; il avait plus de vingt années de gloire militaire, son sang versé au service delà France sur tous les champs de bataille. La Cour des pairs, que n'enchaîna jamais le texte des lois criminelles, qui avait tout le pouvoir d'un jury et qui sut, au besoin, créer des pénalités que la législation ne connaissait pas, la Cour des pairs vota la mort par 136 voix sur 161. Ney fut exécuté le 7 décembre au matin. Cette mort fut considérée non comme l'expiation d'un crime que la clémence royale eût dû couvrir, mais comme une vengeance contre toute l'arm.ée française ; elle resta dans la mémoire populaire comme le plus terrible reproche qu'eût encouru la Restauration, elle créa aux Bourbons des ennemis sans nombre et ne leur fut d'aucun profit.

Plus heureux que Ney et Labédoyère, le comte Lavalette, arrêté et incarcéré, put s'évader, grâce à l'ingénieux dévouement de sa femme

et à la généreuse assistance de trois officiers anglais.

D'autres conseils de guerre prononcèrent des condamnations nombreuses dont plusieurs furent suivies d'exécutions capitales. C'étaient là de déplorables rigueurs ; du moins des faits réels poulaient les motiver. Ailleurs, comme à la Réole, des hommes d'honneur furent condamnés et montèrent à l'échafaud pour des actions ou supposées ou dénaturées.

Cette œuvre de mort accompUe par les juges militaires fut encore dépassée par les assassinats, les massacres commis en plein jour dans plusieurs départements du midi, sous les yeux et souvent avec la complicité et le concours des dépositaires de l'autorité royale. Qui ne connaît les horribles détails de l'assassinat du maréchal Brune à Avignon, de l'adjudant général Ramel à Toulouse, du général Lagarde à IShiies ? Ce ne furent pas là des actes isolés. Pendant cinq mois entiers, le Midi fut livré à des bandes de véritables brigands qui égorgèrent les citoyens suspects de n'être pas royalistes, pillèrent leurs maisons, dévastèrent leurs propriétés. Les haines religieuses ne laissèrent pas échapper l'occasion de se donner libre cours. Bonapartistes ou royalistes, les protestants furent livrés à la rage des massacreurs catholiques; ce fut une longue Saint-Barthélémy. Le carnage était suspendu les dimanches et jours de fêtes religieuses; mais, par compensation, ce jour-là, les femmes catholiques, armées de battoirs sur lesquels des pointes de for étaient disposées en fleurs de lis et

qu'on appelait pour cela battoirs royaux, arrêtaient dans les rues les femmes ou filles protestantes, les renversaient et les frappaient de leurs battoirs qui laissaient sur les chairs des traces sanglantes. Ah ! qu'on réprouve les emportemenls terribles de la Révolution, se débattant contre les périls de la guerre étrangère et de la guerre civile, soit; mais point d'amnistie pour la terreur blanche poursuivant, en pleine paix, ces impitoyables vengeances contre des adversaires désarmés, sous les yeux et avec les encouragements des agents d'un prince qui avait promis l'oubli elle pardon... Quelques assassins furent poursuivis et renvoyés absous, tandis que des victimes qui avaient essayé de se défendre, quelques citoyens qui avaient exprimé leurs sentiments d'horreur, étaient accusés et condamnés comme coupables d'actions ou de paroles séditieuses. Un député, M. d'Argenson , essaya de mentionner les faits à la tribune. Conspué par l'assemblée, il fut rappelé à l'ordre.

Loin de réclamer la répression des massacres, l'interruption des meurtres juridiques, la Chambre était plutôt disposée à pousser le gouvernement dans la voie des mesures de terreur et des sanglantes réactions. En réponse au discours du trône où Louis XVIII avait renouvelé le serment à la Charte, serment que les princes avaient répété après lui, l'adresse de la Chambre avait demandé que les rebelles impunis « fussent li- » vrés à la juste sévérité des tribunaux, promet- » tant de concourir avec zèle à l'accomplissement » de ce vœu, et signalait la nécessité de ne con-

a fier qu'à des mains pures l'exercice de l'au- » torilé, » Pour preuve de son zèle, la Chambre vota successivement une loi qui autorisait tous les agents du pouvoir à faire arrêter et détenir les personnes suspectes de crime ou délit contre le roi, sa famille ou la sûreté de l'Etat; exagérant encore les rigueurs du gouvernement, elle vota une autre loi où, à l'emprisonnement proposé, elle substitua la déportation peur le fait de cris séditieux; quelques membres demandèrent les travaux forcés, la peine de mort, la peine des parricides. A la Chambre des pairs, M. de Sèze réclama la peine de mort. Ainsi animée, la Chambre des députés adopta avec enthousiasme le projet de loi qui établit dans chaque départemenl un grand prévôt et une cour prévôlale pour juger les délits politiques, les cris séditieux, les réunions séditieuses, les injures contre le roi et la famille royale.

Les prescriptions de l'ordonnance du 24 juillet auraient dû être édictées par les chambres. Afin de régulariser l'ordonnance, le ministère prépara une loi qui devait la confirmer, ainsi que l'amnistie promise à Cambrai. Un député, M. de Labourdonnaye, devança le gouvernement et présenta un projet qui établissait des catégories de proscrits; d'autres députés voulurent aggraver encore cette mesure. Le projet ministériel fut adopté, avec deux amendements qui étendaient la prescription, l'un à tous les membres de la famille Bonaparte, l'autre aux conventionnels qui avaient volé la mort de Louis XYI. La chambre se sépara encore du ministère dans la discussion

~ 77 — de la loi électorale. Tandis que le gouvernement voulait donner la direction des élections à ses fonctionnaires, l'assemblée tendait à la mettre aux mains des grands propriétaires. La session fut close avant que la loi arrivât au débat public. Mais les députés, en se retirant, se promettaient bien de poursuivre leur œuvre de réparation dansla session prochaine, de détruire tout ce que la révolution avait édilié et de relever tout ce qu'elle avait détruit. Ils avaient encore, avant de se séparer, posé en principe le rétablissement des biens de main-morte, l'abolition du divorce et la restitution au clergé des biens d'Eglise non vendus.

Si le gouvernement était moins emporté que la majorité parlementaire, il ne s'arrêtait cependant pas dans la réaction. L'Institut fut mutilé ; plusieurs de ses membres furent expulsés et remplacés par simple ordonnance royale; l'Ecole polytechnique fut licenciée ; des régiments suisses furent organisés.

Est-il étonnant que tant de persécutions, de rigueurs aient lait germer des pensées "de vengeance et provoqué des conspirations? Celle dé Didier, à Grenoble, celle des patriotes de 1816, à Paris, se déno'ièrent par des exécutions capitales; la dernière fut, sinon inventée, au moins favorisée par la police, alin de faire preuve de zèle et de motiver la continuation des mesures rigoureuses.

Comme si ce n'était pas assez de toutes ces causes de troubles et d'inquiétudes, la nature joignait ses maux aux sévices des hommes ; des

inondations dévastaient les campagnes, la disette menaçait la France.

A côté du gouvernement royal, et pour le pousser à la contre-révolution, s'organisait, sous le patronage du comte d'Artois et sous la direction des jésuites, une mystérieuse association qui devint fameuse sous le nom de la Congrégation; elle prétendait rétablir purement et simplement le règne du bon plaisir royal.

Pendant ce temps, conseils de guerre, cours prévôtales, tribunaux ordinaires poursuivaient dans toute la France l'œuvre de vengeance; l'échafaud était dressé de tous côtés ; ce n'était pas seulement des conspirateurs, des hommes suspects, condamnés pour des faits souvent insignifiants, parfois supposés, que l'échafaud dévorait presque chaque jour ; on y vit monter des femmes, des enfants de seize ans. La terreur blanche n'a rien à reprocher à la terreur rouge, et elle n'a pas duré moins longtemps. Pour que le ridicule s'ajoutât à l'odieux, on poursuivit jusqu'à des objets mobiliers. A Orléans, le portrait de Napoléon c[ui, pendant tout l'Empire avait été placé dans la salle de la Cour impériale, fut solennellement brûlé par le bourreau, ainsi que tous les autres ornements impériaux, sur la place publique, la Cour royale présente en robes rouges. D'autres exécutions semblables eurent lieu en diverses villes. A Carcassonne on termina la cérémonie en brûlant vif un aigle qui depuis longtemps était conservé à la préfecture.

Telle était la situation de la France au mois •de septembre 1816, à l'approche de la nouvelle

session qui devait s'ouvrir le 1" octobre, lorsque le 7 septembre le Moniteur publia une ordonnance bien inattendue, qui déclarait qu'aucun article de la Charte ne serait révisé, dissolvait la Cbambre des députés, réduisait le nombre des députés à 259, reportait l'âge d'éligibilité à -40 ans, convoquait les électeurs pour le 4 octobre, et les chambres pour le 4 novembre.

M. Decazes fut le véritable promoteur de cette ordonnance restée célèbre. Peut-être agit-il par de secrels motifs .d'intérêt particulier : il faut rarement demander aux hommes d'Etat le pur amour de la chose publique et le complet détachement des intérêts personnels. Quelle qu'en fût la cause, l'acte était bon. Louis XVIII s'y était difficilement décidé, redoutant le blâme de sa famille. D'après le conseil de M. Decazes, le duc de Richelieu eut recours à l'empereur Alexandre, qui écrivit au roi pour lui présenter la dissolution comme une mesure nécessaire à la sécurité de la France et de l'Europe. Louis XVill signa. La fureur des royalistes exagérés n'eut pas de bornes; ils s'écrièrent que l'on avait fait violence à la volonté royale, que le roi n'était pas libre, qu'il fallait le sauver. Le langage de leurs journaux était plein d'amertume, décolères, d'injures. Le directeur de la censure. M, Villemain, leur imposa le silence. On ne put toutefois empêcher la publication d'une brochure de Chateaubriand; on l'en punit en lui retirant le titre de ministre d'Etat, sans lui retirer la pension de 12,000 fr. qui y était attachée.

La France respira; l'ordonnance du 5 sep-

tembre, par la lettre et surtout par l'esprit, mettait fin au régime de terreur et d'anxiété qui pesait sur la patrie depuis plus de quinze mois; partout, sauf dans quelques localités où dominaient les réacteurs, on la salua comme un bienfait; c'en était un réellement.

Les nouvelles élections changèrent l'esprit de la Chambre; elles n'y introduisirent pas, sans doute, une majorité libérale, mais elles n'y laissèrent entrer c[u'à l'état de minorité un certain nombre des fanatiques dont -se composait cette assemblée de IBlo, à laquelle Louis. XVIII avait donné un jour comme éloge la qualification d'introuvable, que l'histoire lui a conservée comme une flétrissure. La majorité de la nouvelle Chambre restait royaliste, plus même peut-être qu'il n'était désirable; du moins elle admettait une certaine modération et se prêtait aux vues du gouvernement sans se précipiter vers les mesures extrêmes. L'opinion publique commençait à sortir de l'inaction que lui avait imposée la terreur des derniei's mois et, à son tour, elle iinposait aux dépositaires du pouvoir l'obligation de se tenir au moins dans les voies de la légalité et d'une justice relative.

Le roi, en ouvrant la session, exprima de nouveau sa volonté de maintenir la Charte, fit un appel à la concorde, et annonça la ferme résolution do (i réprimer les attentats de la malveillance » et de contenir les écarts d'un zèle trop ardent.»

Dans l'assemblée, il n'y eut que deux fractions : les partisans et les adversaires de l'ordonnance du 0 septembre. Les premiers formaient

une majorité d'environ 270 membres, les seconds une minorité qui ne dép.issait pas le chiffre de 85 à 88. Mais ceux-ci suppléaient au nombre par la violence et faisaient fréquemment dégénérer les séances en tumultes. La loi électorale, œuvre de M. Laine, devenu ministre de l'intérieur, souleva les plus violentes discussions. Au système de l'élection à deux degrés, dans lequel les députés étaient nommés par les collèges du département, élus eux-mêmes par les collèges d'arrondissement, la loi nouvelle substituait l'éleclion directe par un seul collège départemental, composé de tous les citoyens âgés de 30 ans, et payant 300 francs de contributions directes. Leséligibles restaient soumis aux conditions de 40 ans d'âge et de 1,000 francs de contributions. La minorité attaqua la loi. comime transportant l'influence dans les élections des grands propriétaires aux petits et moyens propriétaires, de ceux dont la fortune était faite à ceux dont la fortune était à faire. Le même argument se produisit d;ins les deux chambres. La loi fut votée néanmoins, et, sauf un abaissement des conditions d'âge et de cens, elle a subsisté jusqu'à la révolution de 1848, qui a fondé en France le sutl'rage universel, dont il n'était pas même question en 1817.

Il eiàt été à désirer que, fidèle à l'esprit de l'ordonnance de septembre, le ministère ne présentât que des lois libérales comme la loi électorale ; malheureusement, emporté par la défiance, par ce désir immodéré du pouvoir arbitraire qui possède si souvent les gouvernements, il demanda une loi suspendant temporairement

Page 1