‹ Histoire de la Restauration 1814-1830Chapitre 7 sur 10 · XXXVI · texte numérisé non relu

XXXVI

la liberté iLdividuclIc et luie loi restrictive de la liberté de la presse. La minorité, composée de ces mêmes hommes qui, l'année précédente, auraient voulu aggraver des lois semblables, repoussa les projets ministériels au nom do la liberté. La majorité les adopta néanmoins pour ne pas ébranler le cabinet.

La discussion du budget ne fut pas moins irritante. Si la loi de finances donnait satisfaction aux exigences ecclésiastiques en rétablissant les biens de main-morte, ce que la Chambre précédente avait voulu, mais ce qui n'avait pu être voté alors, elle blessait ces mêmes exigences en disposant de forêts qui étaient jadis la propriété du clergé régulier. Les ardents catholiques traitaient cette mesure de spoliation. La loi fut adoptée telle que le gouvernement l'avait présentée. La session fut close le 26 mars 1817.

Si l'ordonnance du 5 septembre avait changé la majorité parlementaire et donné de rassiu'antes promesses pour l'avenir, elle n'avait pas calmé les fureurs royalistes et pacifié le présent. Les dénonciations, les poursuites , les exécutions qui ensanglantèrent la funeste année 1816, se prolongèrent encore pendant une partie de 1817. Les agents du gouvernemenl, par un désir immodéré a'attirer sur eux la faveur officielle, secondaient le fanatisme des terroristes blancs. La magistrature ne se montrait que trop complaisante, assujettie qu'elle était à une perpétuelle menace de destitution. La Restauration avait bien proclamé l'inamovibilité des magistrats, mais les théoriciens du ministère de la justice avaient

décidé que ceux-là seuls seraient inamovibles qui auraient obtenu l'institution royale ; or, cette institution, au lieu d'être donnée sur-le-champ et à tous, ne le fut que graduellement et individuellement, en raison du zèle manifesté, si bien que trois ans après la Restauration un certain nombre de magistrats ne l'avaient pas encore obtenue. Les tièdes encouraient donc la perte de leur siège, sans compter la vengeance des fauteurs de persécutions.

Les passions politiques ne firent pas seules verser le sang. Par suite des dévastations résultant de l'invasion, par l'effet de désastres venant des intempéries, la récolte de 1816 fut insuffisante et la disette se manifesta sur plusieurs points en 1817. Des troubles éclatèrent, il y eut des collisions avec la force publique, du sang versé dans la lutte, puis encore du sang versé sur les échafauds. La clémence royale vint du moins arrêter les poursuites causées par les troubles qu'avait occasionnés la rareté des subsistances. Que ne s'étendit-elle à ces crimes, ces complots trop souvent imaginaires, qui emplissaient les prisons ou provoquaient des troubles comme ceux dont les environs de Lyon furent le théâtre, et qu'un peu de prudence, de modération eût si facilement évités! La cour prévôtale, saisie de cette déplorable affaire, prononça 28 condamnations à mort, 26 à la dépor- , tation, 6 aux travaux forcés, 48 à l'emprisonnement. Les 28 condamnés à mort subirent leur peine; dans le nombre était un apprenti de seize ans qui fut exécuté devant la demeure de

sa mère. Les exécutions avaient lieu dans les villages où s'étaient passés les prétendus faits de rébellion, en sorte que l'échafaud se promenait à travers les campagnes, escorté d'an tombereau rouge, où étaient jetés les corps des suppliciés. Le maréchal Marmont, tardivement envoyé à Lyon, mit enfin un terme à ces excès et fit destituer quelques-uns des fonctionnaires instigateurs.

A Paris, une conspiration, dite de V Épingle noire présenta si peu de consistance que le jury renvoya absous tous les accusés.

La Chambre se renouvelait par cinquième chaque année. Les élections de 1817 éliminèrent une douzaine des membres de la minorité et à peu près autant de ministériels, qui, les uns et les autres, furent remplacés par vingt-cinq députés prenant la qualification d'r"rfe/jenrfaH/s, à laquelle se substitua plus tard celle de libéraux. La majorité, pour être un peu amoindrie, ne fut pas déplacée. Les indépendants, d'ailleurs, devaient souvent l'appuyer contre les ulLra-royalistes.

En l'absence des Chambres, le ministère s'était modifié : M Pasquier était devenu garde des sceaux^ et M. Mole, ministre de la marine.

En ouvrant la session le 5 novembre 1817, le roi put annoncer quelques bonnes nouvelles : la prochaine évacuation du territoire, et, en attendant, la réduction immédiate de l'armée d'occupation, puis la présentation d'une loi de recrutement et la suppression, prochaine aussi, des

cours prévôtales, qui ont laissé un sinistre souvenir.

Malheureusement, le ministère atténua le bon effet des paroles royales par deux mauvaises mesures. Il présenta un projet de concordat avec la Cour de Rome, dont l'effet devait être d'accroître le nombre desévêchés, des chapitres et des séminaires, d'augmenter ainsi l'influence cléricale et de grever le trésor ; en outre, une bulle annexée au projet revendiquait Avignon et le comtat Venaissin. Le cri de l'indignation publique fit rejeter ce projet. La Chambre fut plus complaisante pour 1 au tre proposition ministérielle, qui consistait à proroger jusqu'à la fin de la session, en ce qui concernait les journaux et écrits périodiques, la loi sur la presse, dont le terme légal était près d'échoir.

Un intérêt personnel, non un principe arrêté ou une ferme conviction, avait déterminé MM. de Richelieu et Decazes à provoquer l'ordonnance du .^ septembre. Si, pour retenir en leurs mains le pouvoir, ils avaient résolument bravé le parti I exagéré, ils ne voulaient pas rompre compléteiment et sans retour avec ce parti, qui était sou- ' tenu par la famille du roi. Aussi, tout en faisant des concessions à l'opinion publique , qui commençait à faire sentir sa pression, ils gardaient encore de certaines complaisances envers les royalistes, ou, comme on disait alors plus brièvement, les ultras. De là, ces mesures coiitradictoires et cette condescendance pour le clergé, qui élait le plus sûr moyen de blesser le sentiment public. La France, en effet, acceptait et accep-

tera toujours plus facilement l'extension, jusqu'au despotisme, du pouvoir civil, que la seule apparence de la prédominance du pouvoir ecclésiastique. En 1815, la liberté de conscience restait seule debout ; mais elle fit son devoir, abrita les autres libertés et leur ménagea l'avenir, tant il est vrai que toutes les libertés sont solidaires. La discussion de la loi sur le recrutement servit de champ de bataille aux deux fractions de l'Assemblée législative. Cette loi, qui a gardé le nom du maréchal Gouvion-Saint-Cyr par qui elle fut présentée et soutenue, et qui reste encore la base du système militaire en France, obligeait tous les citoyens désignés par le sort au service militaire, déterminait les conditions d'avancement et assurait à tous l'admissibilité aux grades, depuis les plus modestes jusqu'aux plus élevés. C'était là ce qui blessait la minorité dans ses ardentes prétentions à ressusciter les anciens privilèges; elle aurait voulu que les grades redevinssent, comme autrefois, le privilège exclusif des fils de familles nobles. Quelques-uns des orateurs laissèrent percer leurs vœux et leurs regrets ; d'autres combattirent la loi comme injurieuse à la majesté royale dont la volonté allait se trouver enchaînée, d'autres comme contraire à la Charte qui avait aboli la conscription, d'autres enfin comme contraire à la liberté ; car, depuis qu'ils n'avaient plus le pouvoir d'opprimer autant qu'ils auraient voulu, les ultras s'étaient pris de passion pour la liberté. Dans les deux Chambres les mêmes arguments se produisirent; dans l'une et dans l'autre Gouvion-Saint-

Cyr défendit la loi avec autant de raison que de dignité ; il trouva de nobles paroles pour venger l'armée française des outrages que lai prodiguaient depuis deux ans des hommes qui, pendant vingt-cinq années, avaient vécu chez les ennemis de la France. A la Chambre des députés, la loi, amendée sur quelques points par la commission, fut votée à une majorité de 147 voix contre 92 ; h la Chambre des pairs, la majorité fut de 96 voix contre 74. L'opposition royaliste avait réuni toutes ses forces ; elle fut battue avec éclat.

L'année 1818 vit enfin expirer les D0i,ivmi'?& ces impitoyables cours prévôtales qui avaient tant versé de sang et dont le nom reste voué à l'indignation et à l'exécration de la postérité; elles n'ont pas été moins sanguinaires que ne le fut le tribunal révolutionnaire en ses plus sombres jours, et si, comme lui, elles peuvent expliquer leurs fureurs par l'excès de la passion politique, elles ne sauraient, comme lui, donner à cette passion l'excuse des périls extrêmes de la patrie : c'est en pleine paix qu'elles ont fait leur œuvre de sang.

Les présidents de ces cours demeurèrent sans fonctions, mais les juges rentrèrent dans les tribunaux d'oii ils étaient sortis. Là, ils purent encore donner satisfaction à leurs habitudes de rigueur en prononçant des condamnations contre les journaux que le ministère renvoyait devant la justice.

Les feuilles quotidiennes, soumises à la censure, ne pouvaient guère donner prise à des pour-

suites ; mais il n'en était pas de même des recueils périodiques auxquels la censure n'était point applicable. C'est sur eux que tombèrent les rigueurs. La première condamnation frappa, pour des articles swp/)r<>/ies avant la publication, la Bibliothèque historique, dont le vrai crime était d'avoir révélé les atrocités de la terreur blanche et publié les actes arbitraires des préfets , ce qui faisait dire à un de ces fonctionnaires : «Si l'on continue à publier ainsi tousles » actes arbitraires, il n'y aura plus moyen d'ad- » ministrer ; je donnerai ma démission. » Pour maintenir le système d'équilibre, le ministère fit poursuivre un écrivain de la réaction, Fiévée; il fut condamné aussi, mais à une peine relativement légère. Ces procès de presse donnèrent une triste célébrité au procureur du roi Marchangy, dont le nom reste associé à celui de Bellart, l'accusateur du maréchal Ney, dans l'histoire des persécutions juridiques de ce temps.

Le gouvernement remportait ailleurs un succès plus honorable. Le duc de Richelieu, qui, on l'a vu, avait déjà obtenu, au commencement de l'année, une réduction du corps d'occupation, parvint à décider les souverains alliés, grâce à l'ascendant d'Alexandre, à l'évacuation complète du territoire français parles troupes étrangères. Le traité qui mit lin à cette surveillance humiliante porte la date du 9 octobre 1818. Pour l'âme patriolique du ministre qui avait eu la douloureuse tâche de signer les traités de 1815, ce fut une noble consolation de pouvoir, avant la limite extrême, déterminer la signature du traité qui

libérait le sol de la patrie. Faut-il ajouter que le parti ultra-royaliste apprit cette nouvelle avec colère et vit avec regret l'étranger remettre au pouvoir du roi les forteresses de notre frontière? Qu'y avait -il donc de français dans le cœur de ces hommes? Telle était leur folie, qu'ils ne craignirent pas d'envoyer aux princes alliés un mémoire connu sous le nom de note secrète, où, présentant la France comme menacée d'une nouvelle révolution; ils demandaient le maintien de l'occupation. Pendant plusieurs heures, on crut, à Vienne, que Louis XVIII était en fuite. M. Decazes , pour toute vengeance , donna la plus grande publicité possible à cet étrange document.

La fin de l'année ramenait de nouvelles élections pour remplacer à la Chambre des députés le cinquième qui devait sortir. La lutte électorale promettait d'être vive. Le succès partiel de l'année précédenteavait encouragé Xesindépandanls^ qui n'attendirent pas le jour du combat pour s'y préparer. Des correspondances avec les départements où des élections allaient avoir lieu furent organisées par un comité central siégeant à Paris et que les journaux royalistes ont si longtemp. dénoncé sous le titre inexact de comité directeurs Ce comité provoquait la formation de comités départementaux, qui le consultaient sur les candidats présentés. Les candidatures étaient examinées, discutées, puis on en arrêtait la liste, que publiaient les journaux de l'opposition.

Cette combinaison, nullement illégale, réveillait dans la nation l'esprit politique, rendait la vie à l'opinion publique, lui donnait une direction.

lui montrait un but à atteindre. Telle était alors l'activité des électeurs, la bonne entente des citoyens, la fidélité aux engagements pris, que les candidats désignés furent élus partout. Le gouvernement fit les efforts les plus énergiques et quelquefois les moins licites pour écarter ces candidats ; il ne voulait dans la Chambre que des hommes dont il fût maître. Mais les électeurs avaient pris pour devise : Ni privilégiés, ni fonctionnaires. Quant aux ultras, ils luttèrent à peine. Et se sentant vaincus d'avance, ils se retirèrent de plusieurs collèges. Leur temps était passé. Les députés sortants se composaient de 16 ultraroyalistes, 36 ministériels, 3 indépendants, en tout 55. Les élections envoyèrent à la Chambre 4 ultras, 28 ministériels, 23 indépendants. Ceuxci gagnaient donc 20 auxiliaires, parmi lesquels se trouvaient Lafayette, ]\Ianuel et le général Grenier.

Le résultat des élections jeta une inquiète surprise parmi les souverains alliés encore réunis à Aix-la-Chapelle; ils ne pouvaient s'expliquer cette opposition qui se manifestait soudainement si vive et déjà si forte ; ils l'attribuèrent à- une recrudescence de l'esprit révolutionnaire. Ils se concertèrent, et le 15 novembre signèrent un traité par lequel les quatre cours d'Angleterre, de Russie, d'Autriche et de Prusse s'engageaient à prendre les mesures les plus propres à prévenir un nouveau bouleversement en France, déterminaient le contingent à fournir, au besoin, par chacune et fixaient le lieu de réunion de chaque contingent. Ce traité fut tenu secret tandis qu'on

rendit public un autre traité, signé le même jour, par les quatre puissances et le duc de Richelieu, et qui admettait la France à prendre part aux délibérations communes ayant pour objet le maintien de la paix et l'exécution des traités. Le premier de ces traités, du 15 novembre 1818, constitue véritablement ce que l'on a appelé la sainte alliance; mais ce nom appartenait réellement à une convention signée trois ans auparavant, entre les quatre cours alliées, sorte de pacte mystique, destiné à satisfaire une fantaisie d'Alexandre, mais n'ayant aucune portée pratique. L'imagination populaire a donné le nom de ce traité sans valeur à l'acte tout autrement redoutable qui fut conclu à Aix-la-Chapelle.

Le duc de Piichelieu revint à Paris alarmé des inquiétudes qu'il avait entendu exprimer sur l'état de la France, persucdé que le gouvernement devait se rapprocher des royalistes et réformer la loi électorale. Il voulut essayer d'un remaniement ministériel, mais n'y réussit point ; les tentatives n'amenèrent que la retraite du ministre des finances Corvetto, auquel succéda le comte Roy. Le discours d'ouverture de la session révéla les anxiétés du cabinet-, le roi y parlait de repousser les principes pernicieux qui, sous le masque de la lijjerté, attaquent l'ordre social, phraséologie vague et vide, que tous les gouvernements emploient à défaut de bonnes raisons, quand ils veulent exciter les intérêts personnels contre leurs adversaires et compromettre la liberté en la présentant comme la sœur de l'anarchie. La Chambre comprit la menace cachée

sous les paroles royales; elle y répondit en prenant ses vice-présidents et secrétaires parmi les députés résolus à maintenir la loi électorale, et en déclarant dans l'adresse qu'elle repousserait toute atteinte à la Charte et aux lois dérivées de son esprit. Cette double manifestation entraîna la chute du cabinet, déjà fort ébranlé par la rivalité d'influence existant entre le duc de Richelieu et M. Decazes. Le duc sentait que la libération du territoire avait marqué le terme de ses services; il se reconnaissait peu propre au gouvernement parlementaire. Il s'en expliqua loyalement, noblement avec le roi, et, malgré l'insistance du monarque, persista à se retirer. M. Decazes fut alors chargé de reconstituer le cabinet ; il donna les affaires étrangères au général Dessolles, qui était bien vu d'Alexandre ; les finances au baron Louis, la marine à Portai, la maison du roi au général Lauriston, la justice à M. de Serres; Gouvion-Saint-Cyr demeura à la guerre ; M. Decazes prit pour lui-même l'intérieur. Le ministère de la police fut supprimé.

La Cham.bre vota au duc de Richelieu un majorât de 50,000 fr. de rentes. L'ancien ministre avait combattu la proposition, déclarant qu'il no voulait pas voir s'accroître sa fortune quand la patrie avait tant de pertes à réparer. Le majorât volé, il l'accepta, mais en fit aussitôt donation à l'hôpital de Bordeaux. Il sortait du pouvoir avec une fortune des plus modestes, on pourrait dire avec la pauvi-eté.

Impuissant dans la Chambre élective, le parti ultra-royaliste dominait encore au Luxembourg.

Le triomphe de M. Decazes l'avait rendu furieux ; il ne pouvait pardonner à ce ministre l'ordonnance du 5 septembre ; aussi l'accablait-il d'outrages, d'accusations, poussant la haine jusqu'aux plus monstrueuses calomnies. Ce parti résolut de l'aire un acte décisif. Un pair sans talent et sans notoriété, nommé Barthélémy, proposaà la Chambre haute de supplier le roi d'apporter des modifications à la loi électorale. Cette proposition fut adoptée, le 2 mars 1819, malgré la vigoureuse résistance du ministère et de la minorité. C'était un audacieux défi jeté à la nation ; la nation le releva énergiquement. Une explosion d'indignation accueillit dans toute la Fran'ce la proposition Barthélémy ; une vive agitation se manifesta ; partout des pétitions furent signées pour demander aux Chambres et au roi le maintien de la loi électorale. Dans le Midi, où les royalistes n'avaient pas encore perdu leurs habitudes de violence, il y eut des rixes, des luttes où le sang coula. La pairie sembla s'exciter par ce spectacle même, et, pour mieux témoigner son hostilité au ministère, rejeta sans discussion une loi purement réglementaire sur l'exercice financier.

M. Decazes rendit guerre pour guerre. Le 5 mars, une ordonnance royale renversa la majorité dans la Chambre haute par la nomination de soixante et un nouveaux pairs choisis parmi les notabilités de la Révolution et de l'Empire, et dont quelques-uns avaient été proscrits en 1815.

Cet acte de vigueur futgénéralement applaudi, surtout parce que l'on y vit une nouvelle preuve

de la rupture entre le gouvernement et les ultras.

Portée à la Cliambre des députés, la résolution des pairs fat rejetée par 130 voix contre 94, après une discussion dans laquelle, pour la première fois, furent ofTiciellement constatés par le ministre de la justice quelques-uns des assassinats commis par la terreur blanche et la scandaleuse impunité assurée aux assassins par les tribunaux. L'enseignement politique de la nation s'accomplissait par ces tardives, mais utiles révélations. L'opposition indépendante avait franchement soutenu le ministère; les ultras comprirent qu'une telle alliance ne leur laissait aucun espoir ; tous leurs efforts tendirent désormais à la briser.

Si, par bienveillance de nature, par générosité de caractère, M. Decazes répugnait aux atrocités dont les fanatiques avaient souillé la cause de la maison de Bourbon, il n'était cependant pas un zélateur bien vif de la liberté ; il eût mieux aimé marcher avec les royalistes-consentant à la modération, qu'avec les indépendants. Mais, en présence de l'infatigable acharnement de ceux-là, il sentait, pour sa propre autorité, le besoin de se concilier ceux-ci, et, pour y arriver, de donner satisfaction à l'opinion publique. Il se décida à modilier la législation sur la presse. Un exemple montrera ce qu'elle était. La Bibliothèque historique, que nous avons déjà vue condamnée, se proposait de publier, en supplément, un écrit d'un conventionnel exilé qui, alTaibli par l'âge, par le regret de la patrie, essayait

d'atténuer le vote dont on lui faisait un crime, en l'expliquant par les passions et l'entraînement du temps. L'imprimeur du journal déclare à la direction de la librairie la future publication du supplément. Le tirage fait, les éditeurs de la Bibliothèque, craignant que l'écrit ne soit incriminé, se décident à le supprimer. L'imprimeur déclare la livraison habituelle, sans supplément. Le directeur de la librairie, M. Villemain, s'étonne de ce changement et, à force d'insistance, obtient pour lui personnellement, comme curiosité bibliographique, deux exemplaires de l'écrit supprimé. Peu après, la police fait une descente à l'imprimerie et saisit quelques exemplaires non encore détruits. Les éditeurs et l'imprimeur de la Bibliothèque sont renvoyés en police correctionnelle et condamnés à la prison, à l'amende, à la surveillance de la police, en vertu de la loi de 1813, qui qualifiait délit la simple liviaison à l'impression d'un écrit séditieux. C'était l'application de l'étrange doctrine professée, l'année précédente, en pleine chambre par le garde des sceaux Pasquier, lorsqu'il disait : a Nos lois pu- » nissent la tentative du crime comme le crime » même; il y a tentative de crime toutes les fois » que l'intention de le commettre a été manifes- » tée par un acte extérieur et suivie d'un com- » mencement d'exécution : le fait de donner un » écrit à l'impression, quand cet écrit renferme » un crime ou un délit, peut donc être considéré » comme une tentative de délit ou de crime et » puni comme le crime et le délit même. » Assurément, M. PasciLiier était généreux, car il aurait

pu considérer comme tentative de crime, et par conséquent comme crime même, le fait seul d'avoir rédigé l'écrit. Telles étaient les théories alors exposées par des hommes qu'on ne pouvait accuser de fanatisme, et dont les tribunaux faisaient l'applicalion sans aucun scrupule.

Le ministère Decazes présenta, le 22 mars 1819, trois projets de loi destinés à régler tout ce qui concernait la presse. Le débat ne fut passionné que sur le premier projet, à l'occasion de l'article S, punissant d'emprisonnement l'outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs. Les ultras se plaignirent amèrement que l'on eûtoublié la religion, et se répandirent en injures, en dénonciations contre les impies qui voulaient renverser à la fois le trône et l'autel. Après trois jours de violences, ils acceptèrent un amendement consistant à ajouter à la morale publique la morale religieuse, sans expliquer en quoi la seconde diffère de la première. On ne songeait pas encore à k* grande et à la petite morale. D'après cette loi, l'imprimeur ne pouvait être poursuivi et puni que s'il avait agi sciemment. La complète justice aurait \oulu que l'imprimeur fût toujours mis hors de cause : poursuit-on l'armurier ou le ^larchand qui a vendu l'arme avec laquelle un .neutrier a donné la mort? Il ne faut pas deman- 1er à ces temps loinlains une équité que, de nos jours, la loi n'a pas encore admise ; exiger que l'imprimeur eût agi sciemment, c'était un progrès sur les lois antérieures. Le scrutin donna 143 voix pour la loi et 58 contre.

La seconde loi supprimait la saisie préventive

et (ï(3réraît les délits de presse au jury, sauf dans le cas de diffamaLion. 11 était permis cependant d'administrer devant la Cour d'assises la preuve des faits attaqués comme diffamatoires, lorsqu'il s'agissait de dépositaires ou agents de l'autorité ; la commission de la Chambre ajouta : ou toute autre personne ayant agi duns un caractère public. C'était ouvrir la voie à bien des souvenirs qui pouvaient embarrasser ou flétrir un grand nombre de personnages ayant joué des rôles singulièrement divers dans le cours des trente dernières années. Aussi cette disposition fut-elle vivement attaquée, mais les orateurs indépendants et le ministre de la justice, M. de Seri-es, soutinrent éloquemment les imprescriptibles droits de l'histoire. La loi fut votée par 125 voix contre 87. Les mauvaises consciences alarmées avaient apporté un renfort à la minorité; les magistrats, de leur côté, votèrent contre l'intervention du jury.

La troisième loi, particulièrement consacrée aux journaux et écrits périodiques, n'en soumettait la fondation qu'à l'obligation de déclarer le nom des propriétaires ou éditeurs responsables et de déposer un cautionnement qui, de 10,000 fr. de rente pour les journaux quotidiens de Paris, s'abaissait, par diverses gradations, jusqu'à 1,500 fr. pour les journaux des localités au-dessous de 50,000 habitants. Les chiffres étai'iuî réduits de moitié pour les feuilles non quoLidiennes. La majorité pour la loi fut de 153 voix; la minorité descendit à -45 voix.

Depuis 1819, la quotité des cautionnements

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imposés aux journaux a plusieurs fois varié, mais le principe est resLé debout, bien qu'il n'y ait pas pour le motiver d'autre raison que la prétendue nécessité de garantir au Trésor le paiement des amendes auxquelles les journaux peuvent être condamnés. Mais combien d'autres industries peuvent aussi encourir des amendes considérables sans qu'on ait songé à les grever de la charge d'un cautionnement. Peut-être un temps viendra oij la propriété d'un journal sera reconnue devoir être aussi libre et respectée que toute autre propriété. Alors aussi on reconnaîtra que la presse doit être régie par le droit commun, sans privilèges comme sans exceptions.

Le bon accord qui s'était établi entre l'opposition indépendante et le ministère éprouva quelques symptômes d'affaiblissement dans la discussion du budget , où l'opposition critiqua l'iLStitution de régiments suisses et se plaignit des troubles occasionnés par les missions religieuses qui, def)uis un certain temps, promenaient dans toute la France leurs prédications contre-révolutionnaires, alarmaient les esprits et troublaient les consciences. Dans plusieijrs localités, ils suscitèrent de graves désordres.

L'agitation propagée par les missionnaires coïncidait avec l'attitude menaçante que conservaient les ultra-royalistes, se dédonmiageant par h. violence du langage de l'impuissance où ils .étaient à la Chambre. Mais leurs menaces pouvaient émouvoir la France sans l'épouvanter. Telle est la puissante vitalité de cette grande nation, telle est la bienfaisante influence de la

liberté, même incomplète, qu'en trois années de paix et de pratique encore bien restreinte du gouvernement parlementaire, la France était arrivée à un degré de prospérité et d'énergie qui étonnait ses ennemis. Elle avait pu liquider les écrasantes contributions de guerre imposées par l'étranger, l'industrie se développait avec une rapidité dont témoigna l'exposition qui eut lieu en cette année 1819, l'instruction primaire se propageait sous l'action de la méthode d'enseignement mutuel récemment introduite dans nos écoles; les récoltes de 1818 et 1819 avaient, par leur abondance, réparé les maux de la disette de 1817, le crédit public s'assurait et était en progrès; la France s'avançait pleine de résolution , vers un avenir libre et prospère, confiante dans ses forces renaissantes et dans sa juvénile ar- .deur. Les passions politiques étaient vivement excitées, il est vrai; mais si, sur quelques points, l'effervescence se traduisait en faits irréguliers, si la pression cléricale sur l'Université amenait quelques actes d'insubordination dans certaines écoles, il n'existait, en général, dans toute la France que la salutaire et virile agitation qui est la vie même d'un peuple libre. Ce n'était pas seulement ce qu'on a appelé plus tard la nation officielle qui s'intéressait à la marche des affaires publiques. Les citoyens à qui la loi n'accordait pas le droit d'intervention directe dans ces affaires, et le nombre en était immense alors, prenaient une part très active au mouvement des esprits; grands industriels, négociants, petits commerçants, étudiants, ouvriers, suivaient at-

tentivement les débats parlementaires, attendaient avec impatience le résultat des élections, continuaient dans les salons, dans les ateliers, dans les écoles, les discussions des assemblées législatives. Une jeunesse intelligente, ardente à la liberté, s'élevait qui, sans renoncer aux plaisirs de son âge, préparait par l'étude, par les plus généreuses aspirations, une génération qui saurait comprendre les droits d'un peuple libre, les revendiquer et, au besoin, les défendre.

Un tel mouvement des esprits effrayait le ministère peu enclin, par goût, à la liberté. La dissidence qui s'était déjà marquée entre lui et les indépendants s'aggravait chaque jour. Depuis la clôture de la session (17 juillet) le ministère s'éloignait de ses anciens alliés; il cherchait à faire avec les centres de la Chambre élective, une alliance qui lui permît de lutter contre les deux partis extrêmes; pour y arriver, il multipliait les réunions dans les hôtels ministériels et conviait les députés à de fréquents dîners qui firent donnée à leurs convives la qualité de ventrus, restée historique. En même temps qu'il recrutait des appuis, le ministère cherchait à intimider ses adversaires; il fit poursuivre et condamner la Société des amis de la presse, formée depuis deux ans, dont l'existence n'avait rien de secret et dont le but était de provoquer par des pétitions le maintien et l'extension des libertés publiques. La société, dans son ensemble, ne songeait a provoquer ni insurrection, ni révolution. Mais quelques-uns de ses membres avaient formé entre eux et en dehors de la société,

un comité qui visait à renverser Louis XVIII et qui, n'ayant personne en France à lui substfluer, eut le tort de chercher un candidat à l'étranger et avec l'aide de l'étranger. Ses essais n'aboutirent à rien, mais le comité demeura attendant les événements.

'l Le mois de septembre ramenait une nouvelle période électorale. La lutte fut plus passionnée que les années précédentes. Les indépendants, désignés m.aintenant sous le nom de libéraux^ prenaient pour devise : Plutôt des Jacobins que des ministériels, tandis que les ultra-royalistes s'écriaient: Sauvons la monarchie malgré le gouvernement. Le ministère n'acceptait que des candidats dévoués. Le comité central des libéraux présenta des candidatures dont la signification était hostile, sinon à la royauté, du moins à ses tendances actuelles. Grenoble, cité patriotique, où la réaction royaliste s'était fait cruellement sentir, nomma Grégoire, ancien évêque constitutionnel de Blois, ancien membre de la Convention nationale et du Sénat impérial. Sur cinquante-deux députés à réélire, les libéraux obtinrent trente-huit nominations, ce qui portait leur nombre dans la Chambre à quai e-vingtdix. Qu'un pareil résultat se produisît aux élections de 1820 et, le nombre total des ^.éputés étant de deux cent cinquante-sept membres, l'opposition y formait la majorité.

M. Decazes, effrayé, résolut de changer la loi électorale. Cette proposition divisa le cabinet en deux fractions égales. M. Decazes se servit de la nomination de Grégoire, que l'on disait avoir

voté la mort de Louis XVI (le fait était faux), pour entraîner l'adhésion du roi. Gouvion-Saint- Cyr, le général Dessoles et le baron Louis se retirèrent. Ils furent remplacés par MM. Pasquier, Latour-Maubourg et Roy (20 novembre). Le 29, le roi ouvrit les Chambres et annonça clairement l'intention de modifier la loi électorale.

La Chambre débuta par un acte de \iolence; elle rejeta l'élection de Grégoire. Le ministère fit, en cette circonstance, voter ses adhérents avec les ultras qui mirent l'occasion à profit pour renouveler leurs injures habituelles contre la Révolution.

Cependant, le projet indiqué dans le discours royal avait provoqué de toutes parts une vive agitation. Des pétitions circulaient dans tous les départements et se couvraient de signatures sans nombre pour demander le maintien de la loi électorale en vigueur. La Chambre en reçut près de quinze mille/ Pour être agréable aux royalistes, le ministère les fit écarter par l'ordre du jour-, en même temps, il faisait une avance aux libéraux en complétant la réintégration des pairs exclus en ISlo et en rappelant les bannis. Mais ces concessionf^ contradictoires ne satisfaisaient personne.

M. Decazes élaborait avec peine le projet de loi sur les élections lorsque, le 13 février 1820, le duc de Berry fut assassiné par Louvel à la porte de l'Opéra.

Louvel, arrêté sur-le-champ, fat traduit devant la Cour des pairs. L'instruction et les débats du procès ne purent trouver trace d'aucune corn-

plicité. Louvel n'avait agi que par sa seule inspiration, parce qu'il voyait dans les Bourbons les ennemis de la France, et il avait frappé le pluF jeune des princes pour empêcher la perpétuité de la race. Telles furent ses déclarations, invariablement répétées jusqu'au moment de partir pour l'échafaud, où il monta résolument.

Que, sous la première impression du crime les adversaires acharnés de M. Decazes lui en aient imputé la responsabilité morale, il n'y aurait là qu'une de ces injustices de parti que la passion explique sans les justifier. Mais la haine aveugle des royalistes alla plus loin; elle accusa le ministre d'avoir^ sans métaphore , armé la main du meurtrier. Le lendemain, à l'ouverture de la séance de la Chambre, M. Glausel de Goussergues demanda la mise en accusation de M. Decazes comme complice de l'assassinat. Cette motion causa un tumulte qui vint moins de la colère indignée avec laquelle les libéraux repoussèrent une telle calomnie que de l'emportement, on peut dire de la rage que les royalistes mirent à la soutenir. La proposition ne fut pas accueillie, non plus que l'accusation de haute trahison et d'attentat.

M. Decazes payait chèrement les complaisances qu'il avait eues pour ses ennemis. Il essaya pourtant de les fléchir encore par la présentation de trois projets de loi, l'un changeant le système électoral, le second suspendant la liberté individuelle, le troisième replaçant les journaux, sousla censure. Rien que sa chute ne pouvait plus désarmer ses ennemis, qui parlaient de recjurir

à une sédition de la garde royale. Avant d'en venir à cette mesure extrême, le comte d'Artois, son fils et la duchesse d'AngouIême se rendirent auprès du roi pour lui demander le renvoi de M. Decazes. Le premier mouvement de Louis XVIII fut un refus énergique, mais les instances, les supplications de sa famille triomphèrent de son amitié, et il se résigna non pas à renvoyer son ministre, mais à accepter la démission déjà offerte par M. Decazes, qui sentait Timpossibilité de la lutte. Louis XVIII pleura l'homme dont il se séparait; c'était justice, car M. Decazes, quels que fussent les motifs de sa conduite, avait ouvert à la Restauration la seule voie où elle pût trouver la sécurité de l'avenir ; sa grande faute fut de n'y pas marcher lui-même avec plus de fermeté et de persévérance. En pleurant sur M. Decazes, le roi pleurait à son insu sur le sort de la royauté, cpr désormais la lutte ne devait plus être entre l'opposition et le ministère, mais entre la monarchie et la Révolution. M. de Richelieu, chargé, malgré sa répugnance à rentrer dans la vie politique, de constituer un nouveau ministère, conserva le cabinet sortant, sauf le baron Louis qui fut remplacé aux finances par ^L Siméon. Une direction générale de la police fut créée et donnée à M. Meunier. M. Portails eut l'intérim de la justice en fabsence de M. de Serres. Le duc de Richelieu fut président du conseil sans portefeuille. Le brevet de duc, le titre de ministre d'Etat et l'ambassade d'Angleterre furent les dédommagements offerts par l'affection du roi à M. Decazes.

Le ministère présenta aussitôt à la Chambre des députés la loi sur la liberté iodividuelie, à la Chambre des pairs la loi sur la presse. La discussion ne fut pas une lutte, mais une bataille : c'était, en effet, la guerre qui commençait pour ne cesser que le 29 juillet 1830. La passion, la violence furent égales des deux parts ; le ministère triompha avec de faibles majorités. Un seul amendement fut adopté, qui limitait à la fin de 1820 l'existence de la loi sur la presse. Plusieurs journaux cessèrent aussitôt de paraître.

Les menaces, les provocations adressées par les ultras aux libéraux, les projets dirigés contre la liberté individuelle et la liberté de la presse avaient profondément ému l'opinion publique ; l'agitation toutefois ne sortit pas de la polémique des journaux et de l'enceinte du Parlement.

Il n'en fut pas de même pendant la discussion de la loi électorale. Cette loi instituait des collèges d'arrondissement, composés de tous les électeurs de l'arrondissement élisant deux cent cinquante-huit députés, et des collèges de département composés du quart des électeurs, pris parmi les plus imposés et nommant cent soixantedouze députés, soit pour la Chambre entière quatre cent trente membres. Les électeurs qui auraient déjà voté à l'arrondissement voteraientils une seconde fois au département? La Chambre laissa irrésolue cette question que, plus tard, le ministère trancha par l'affirmative, d'où vint à la loi le nom de loi du double vote. C'était substituer à l'élection par les classes moyennes l'élection par un petit nombre de propriétaires

— 1C6 — dont la majorité, à cette époque, appartenait à ia noblesse ou faisait cause commune avec elle ; c'était menacer ouvertement tous les droits nés de la Révolution, La France entière le comprenait aussi bien que les promoteurs mêmes de la loi ; aussi l'excitation était-elle universelle et l'anxiété profonde. La discussion se prolongea durant six semaines, au milieu de scènes orageuses, qui tantôt transportaient l'irritation du palais Bourbon dans la rue, tantôt la ramenaient de la rue dans l'enceinte parlementaire.

Chaque jour, une immense affluence se portait vers l'assemblée, et comme les tribunes publiques ne pouvaient recevoir qu'un très petit nombre d'auditeurs , la foule stationnait aux abords du palais, recueillant avidement toutes les nouvelles qui venaient de l'intérieur. Parfois, lorsque passait un député, on le saluait par un vivat, par le cri de vive la charte ! Aucun désordre n'eut lieu, jusqu'au jour où des gardes du corps et des officiers de la garde royale , vêtus en bourgeois, se mirent à assaillir à coups de cannes les citoyens qui criaient vive la charte! Ceux-ci résistèrent; la force armée intervint, non pour protéger les victimes, mais pour donner aide aux agresseurs ; des charges de cavalerie furent lancées sur la foule désarmée, des coups de feu furent tirés sur des hommes inoffensifs ; un étudiant en droit, le jeune Lallemand, fut tué. Les écoles suivirent en masse ses funérailles , une souscription fut ouverte pour lui élever un monument funéraire, et, pendant plusieurs années, la jeunesse des écoles se rendit en pèlerinage à cette tombe, que la gé-

nération actuelle ne connaît plus. Les scènes de violence se continuèrent aussi longtemps que les débats et faillirent amener une véritable insurrection. Des députés eux-mêmes furent insultés et frappés par les militaires travestis, sans que la majorité prît souci de faire respecter l'inviolabilité de l'assemblée. La loi électorale fut enfin votée par cent cinquante -quatre voix contre quatre-vingt-quinze (12 juin 1820).

L'année 1820 devait finir sous des. émotions diverses. La découverte d'une conspiration militaire en vue de rétablir Napoléon II amena devant la Cour des pairs plusieurs officiers et sous -officiers, qui furent condamnés à l'emprisonnement. Le 29 septembre, la naissance d'un fils de la duchesse de Berry, auquel fut donné le litre de duc de Bordeaux, rassura les royalistes sur l'avenir de la dynastie. Les élections, faites sous l'influence de la loi nouvelle, donnèrent une grande majorité au gouvernement. Le duc de Richelieu profita de ces résultats pour se retirer. M. Laine, M. de Villèle, M. de Corbière , entrèrent dans le cabinet avec le titre de ministres d'Etat et membres du conseil privé ; c'étaient trois des chefs de l'ancienne minorité ultraroyaliste. La contre révolution triomphait. Le roi, en ouvrant la session, montra qu'elle entendait poursuivre résolCunent la guerre : il exprima l'espérance que cette session « achèverait l'ouvrage si heureusement commencé par la précédente. ))

La France n'avait pas eu seule, en 1820, le privilège des commotions; l'Europe entière était

ébranlée de mouvements révolutionnaires. Les promesses libérales faites par les souverains en d813 entretenaient dans l'Allemagne une surexcitation qui, l'année précédente, avait amené le meurtre de Kotzebue, par Frédéric Sand, étudiant d'Iéna, membre de la Tugenbund, association secrète, qui comprenait presque toute la jeunesse allemande. L'Angleterre noyait dans le sang la révolte irlandaise etdonnait le scandaleux spectacle du procès de la reine Caroline. L'Espagne forçait Ferdinand VII à jurer la constitution de 1812 ; Naples contraignait le roi à remettre le gouvernement au duc de Calabre, et celui-ci à proclamer la constitution. En Portugal, un mouvement analogue établissait le régime constitutionnel. Fait remarquable, toutes ces révolutions étaient provoquées et accomplies par la force militaire.

L'année 1821 réalisa contre la liberté toutes les menaces de l'année 1820. Le nouveau ministère présenta des lois destinées à frapper l'opinion libérale et à satisfaire aux passions de la majorité : lois sur les circonscriptions électorales, réduisant le nombre des collèges d'arrondissement où s'exerçait trop encore l'influence des libéraux ; loi sur les grains, pour favoriser les intérêts des grands propriétaires ; loi sur les pensions ecclésiastiques, ayant pour objet d'augmenter le nombre des diocèses, le traitement des curés et vicaires, etc, ; loi sur la presse, prolongeant la durée de la censure; la majorité fit au ministre la gracieuseté d'ajouter que là censure s'étendrait aux journaux littéraires.

Tandis que la contre-révolution procédait en France par ce qu'on appelle les voies légales, à l'extérieur, elle agissait par la force brutale. Le congrès de Carlsbad prononce la suppression des sociétés secrètes et l'établissement de la censure dans toute l'Allemagne. A la suite des congrès de Troppau et de Laybach, une armée autrichienne envahit le royaume de Naples et replace sur le trône le roi Ferdinand, qui célèbre sa réintégration par des arrestations, des condamnations et des supplices.

Le Piémont s'était soulevé, trop tardivement, pour soutenir la révolution napolitaine; le roi Victor-Amédée avait abdiqué au profit de son frère Charles-Félix, et, en l'absence de celui-ci, avait nommé régent le prince de Savoie-Carignan, que l'histoire connaît sous le nom de Charles-Albert, et qui était regardé comme dévoué aux idées libérales. Trompant toutes les espérances de ses amis, le régent appela les Autrichiens ; la révolution piémontaije fut à son tour étouffée dans le sang. La Grèce s'était soulevée contre les Turcs et avait imploré le secours de la Russie ; la Russie l'abandonna aux furieuses vengeances des Turcs.

Le 5 mai. Napoléon mourut k Sainte-Hélène. Dans l'étroite captivité où le gardait l'Angleterre, l'ancien empereur n'était plus guère redoutable pour les monarques européens ; sa mort les affranchit pourtant d'une certaine inquiétude. La nouvelle en causa dans toute la France un véritable sentiment de douleur : que les vieux soldats qu'il avait si souvent conduits à la victoire et promenés en triomphateurs de Paris à Rome, au

Caire, à Madrid, à Vienne, à Berlin, à Moscou, regrettassent leur glorieux capitaine, c'était chose naturelle et légitime ; mais il était plus étonnant que les défenseurs de la liberté donnassent les mêmes regrets au souverain qui avait-si peu ménagé la liberté. C'était l'effet d'une grande maladresse des Bourbons. Après 1814, mais surtout après 1815, les Bourbons et les royalistes, dans leur haine furieuse contre Napoléon, poursuivirent avec acharnement tous les souvenirs de l'Empire et , par une étrange confusion , proscrivirent comme bonapartistes tous les hommes qui tenaient à la Révolution. L'opinion publique, de son côté, prit la défense des hommes et des choses que haïssaient les royalistes, confondant à son tour dans une commune sympathie et la gloire qui venait de l'Empire et la liberté qui venait de la Révolution. La dénomination que les royalistes prodiguaient comme une injure fut acceptée comme un titre d'honneur, et bientôt le nom de Napoléon devint presque synonyme de libérateur. Des hommes ont été condamnés, exécutés comme bonapartistes qui ne songeaient point à relever l'Empire et sous le fer de l'échafaud criaient Vive la République! Au nom des Bourbons revenus à la suite du triomphe des étrangers on opposait celui de Napoléon renversé par les armes étrangères ; à l'humble contenance des Bourbons devant les monarques européens, on opposait les victoires de l'empereur sur l'Autriche, la Prusse, la Russie, et, dans l'animation de la lutte, on oubliait que ce n'était point à la liberté qu'avaient prohté les humiliations de l'Europe.

Les concessions provoquent les exigences des mauvaises passions. Le parti ultra-royaliste ne se contentait pas des lois anti-libérales présentées par le ministère ; ce qu'il voulait, c'était la \)Ossession même du pouvoir, et il s'irritait qu'on à lui fît attendre. Les élections partielles de 1821, en renforçant l'extrême droite, la reniirent plus impatiente ; elle résolut de renverser le cabinet. La discussion de l'adresse fournit l'occasion. Le discours royal, d'ailleurs insignifiant, disait ; (c Nos relations avec les puissances » étrangères n'ont pas cessé d'être amicales , et » j'ai la ferme conviction qu'elles continueront n de l'être. » Le projet d'adresse contenait une félicitation sur ce point , avec ce correctif : « Dans la juste confiance qu'une paix si précieuse » n'est point achetée par des sacrifices incom- » patibles avec l'honneur de la nation et la di- » gnité de la couronne. » C'était un ardent royaliste, M. Delalot, qui avait rédigé ces paroles, blessantes dans le fond , équivoques dans la forme, si bien que l'extrême droite et l'extrême gauche purent les appuyer dans des intentions diamétralement contraires que le débat expliqua. Les royalistes reprochèrent au gouvernement de n'avoir pas envoyé une armée française pour restaurer les Bourbons de Naples et une autre pour comprimer à nos portes l'insurrection piémontaise. Les libéraux l'accusèrent de ne s'être pas fait, dans les conférences de Laybach et de Troppau, le prolecteur des idées libérales. Sans se justifier de ces accusations contradictoires, le ministère repoussa comme offensant pour la

dignité de la couronne le projet d'adresse, qui, néanmoins, fut adopté par 176 voix contre 98.

On fit attendre trois jours la présentation de l'adresse au roi, et le président avec deux des secrétaires furent seuls admis chez le monarque, sans être accompagnés de la députation habituelle. Les ministres avaient persuadé à Louis XVIII que l'adresse était injurieuse pour lui ; aussi refusa-t-il d'en entendre la lecture et congédia le bureau de la Chambre après quelques paroles sévères et non dépourvues de dignité.

Le ministère s'était vengé, mais sa vengeance lui fut mortelle. Le comte d'Artois intervint encore ; le 15 décembre une ordonnance royale composa ainsi le cabinet : Aux affaires étrangères, le duc de Montmorency ; à l'intérieur, M. de Corbière; aux finances, M. de Villèle ; à la justice M. de Peyronnet; à la guerre, le duc de Bellune; à la marine, M. de Clermont-Tonnerre. La direction générale de la police fut donnée à M. Franchet, la préfecture de police à M. Delavau; la direction des postes au duc de Doudeauville. Les hommes de 1815 reprenaient le gouvernement de la France.

Le ministère nouveau se hâta d'user de son pouvoir pour écarter des administrations publiques tous les hommes qui ne partageaient point ses passions et les remplacer par des personnages dévoués. Afin de se rendre maître des jeunes générations, il remit l'administration de l'instruction publique à l'abbé Frayssinous et permit aux jésuites d'ouvrir de nombreuses

écoles, bien que leur ordre fût légalement expulsé de France.

Pour le succès de la contre-révolution, il fallait, outre l'autorité qui donne les moyens d'agir, le silence qui empêche le contrôle et la surveillance : la presse était une ennemie gênante encore, malgré les entraves dont on l'avait chargée, et qu'il importait de réduire autant que possible à l'impuissance, puisqu'on n'osait la supprimer absolument en présence de l'article de la Charte qui en proclamait l'existence. On proposa donc une nouvelle loi qui créait de nouveaux délits, aggravait les pénalités, prohibait la preuve des allégations diffamatoires et enlevait les procès de presse au jury. L'opposition libérale suppléa au petit nombre de ses membres par l'énergie et l'opiniâtreté de la résistance; on opposa à plusieurs des ministres leur langage d'autrefois, bien contraire à leurs actes d'aujourd'hui. De telles récriminations sont le juste châtiment des palinodies, mais n'embarrassent guère les transfuges, qui trouvent facilement moyen de se disculper à l'aide des sophismes par lesquels en tout temps les mauvaises consciences se justifient à elles-mêmes leurs trahisons. La loi fut votée sans amendements.

Si le parti contre-révolutionnaire avait envahi les régions officielles, si la mystérieuse congrégation propageait souterrainement ses affiliations, le parti libéral n'était pas resté inactif. En face d'un pouvoir qui, disposant de la toute-puissanco législative, pouvait incessamment faire abroger le.'-- I'r"s qui le gênaient et adopter celles dont il

avait besoin, il devenait difficile de compter, du moins exclusivement, sur les armes légales pour défendre les droits des citoyens. En s'appuyant sur une association occulte, le pouvoir indiquait lui-même un moyen de résistance. Aussi se forma-t-il en France plusieurs sociétés secrètes dont la plus connue, la plus nombreuse et la pms active fut celle des Carbonari, organisée sur le plan d'une société napolitaine, par MM. Joubert, ,3)ugied. Bâchez et Flottard. La charhonnerie se composait d'un nombre illimité de sections, dites Jientes, de vingt membres chacune ; vingt ventes envoyaient un député à une vente centrale ; vingt ventes centrales nommaient un député ; les députés des ventes centrales communiquaient seuls avec la haute vente. Les conditions d'admission consistaient simplement à promettre le secret, n'avoir aucune note, aucune liste écrites, payer 1 franc par mois et se pourvoir d'un fusil de munition e^de vingt-cinq cartouches.

La France n'est guère le pays des associations mystérieuses si chères à l'Allemagne et à l'Italie ; le caractère français ne s'accommode pas longtemps des allures ténébreuses, des secrets à garder, des exigences de la discipline volontaire ; aussi les conspirations dirigées contre le pouvoir ;n'y ont-elles jamais réussi. Telle était cependant (l'aversion courre le gouvernement royal, la hâte qu'on éprouvait de s'en déUvrer au plus tôt, que la charbonnerie se répandit rapidement sur tout le territoire et que, durant tout le cours de son existence, à travers les dangers où elle exposa ses membres, les dénonciations furent extrême-

ment rai'es et ne compromirent jamais les chefs mêmes de l'association.

Formées pour la résistance, les sociétés secrètes aboutissent généralement à l'agression. L'année 1822 fut marquée entre toutes par la fréquence des tentatives insurrectionnelles et par le nombre des supplices : Conspiration de Béfort (décembre, janvier 1822), où se trouvèrent mêlés Lafayette et son fils, Voyer d'Argenson, J. Kœchlin, les frères Scheffer, Bazard, Carrel, et qui se termina par des condamnations à la prison contre trois conjurés secondaires ; — complot du colonel Caron, organisé pour la délivrance des prisonniers de Béfort, conduit par la police, et dénoué par l'exécution du colonel ; — complot de Metz (février 1823), autre œuvre de police, à la suite duquel le lieutenant Roger, condamné à la peine de mort, commuée en celle des travaux forcés à perpétuité, subit l'exposition publique ; la population de Metz lui jeta des fleurs et une couronne de chêne ; il fit un an de bagne et fut gracié ; — complot de Marseille (janvier), tramé par le capitaine Vallé, qui fut 3xécuté à Toulon ; — affaire des quatre sergents ie la Rochelle (août), dans laquelle on ne put démontrer que des intentions de révolte sans aucun fait établissant un commencement d'exécution; les quatre sergents (ils appartenaient au 45® de ligne) Bories, Goubin, Raoux et Pommier, condamnés à mort , subirent leur peine , le 21 septembre (1822), sur la place de Grève, au milieu d'une foule immense émue par leur jeunesse, l'iniquité de la sentence, et l'héroïsme de

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leurs derniers moments ( 1 ) ; — conspiration de Saumur (février) dont le chef principal fut le général Berton, qui paya de sa tête son audacieuse tentative ; plusieurs de ses complices eurent le même sort; l'un d'eux, Sauge, avant de se livrer à l'exécuteur, cria : Vive la république!

Le but de toutes ces conspirations était le renversement des Bourbons; que devait-on mettre à leur place? C'était une question encore irrésolue. Berton proclamait à Saumur un gouvernement provisoire au nom de Napoléon II; les conjurés de Béfort avaient organisé un gouvernement provisoire composé de républicains, mais sans parler d'établir la république, bien que cette forme de gouvernement eût sans aucun doute toutes les préférences de la charbonnerie. La haine contre les Bourbons rapprochait des aspirations fort divergentes; on s'accordait sur le but commun, sauf à se séparer plus tard sur l'usage-à faire de la victoire. Mais il ne devait pas être donné aux conspirations de renverser la royauté légitime.

Dans tous les procès qui suivirent ces différentes tentatives, on vit paraître, comme témoins, des dénonciateurs, des agents provocateurs. Ce spectacle produisit une défiance générale qui, pendant un certain temps, altéra les relations sociales et assombrit les esprits. D'un autre

(Il Le souvenir des sergents de la Rochelle est demeuré à l'état (le légende dans la mémoire populaire. Le 21 septembre 1830, une cérémonie funèbre eut lieu en leur honneur sur la place de Grève, qui cessa dès lors d'être affectée aux exécutions. Leur tombe, au cimetière Mont- Parnasse, est toujours visitée et ornée de fleurs.

côté, les paroles furieuses des Bellart, des Marchangy, des Mangin, des Broë, sanglantes célébrités de l'échafaud, jetèrent dans les âmes un profond ressentiment, augmenté encore par l'intérêt qu'inspiraient les victimes, anciens officiers illustrés par la guerre ou jeunes gens au cœur intrépide, dans un pays où les gouvernements n'ont pas assez souvent enseigné le respect de la loi pour que l'opinion publique blâme leurs ennemis de la violer.

Au mois de mai (1822) eurent lieu les élections pour le renouvellement d'un cinquième de la Chambre. Le ministère enjoignit à tous les fonctionnaires de voter pour les candidats ministériels; le Journal des Débats commenta ces ordres en plaçant les fonctionnaires dans l'alternative de la démission ou de l'obéissance. Le ministère obtint la majorité dans les départements, mais à Paris dix nominations sur douze furent libérales. Un tel exemple, venant de la capitale, irrita le gouvernement, qui se vengea par de nombreuses destitutions; il se vengea aussi sur la population parisienne en profitant de rassemblements causés par les processions des missionnaires pour faire sabrer la foule, les étudiants, et fermer l'Ecole de droit. Il fut même question de tranférer cette école et l'Ecole de médecine loin de Paris. L'instruction publique fut de plus en plus livrée au clergé et M. de Frayssinous devint grand-maître de l'Université.

La longue série des procès politiques, les débats de la Chambre, de plus en plus enve-

nimés, les cérémonies cléricales, les mouvements tumultueux de la place publique, les brutales répressions de la police , tout en agitant violemment les esprits au sujet des affaires intérieures, ne les détournaient pas de s'intéresser aux affaires du dehors et particulièrement à la révolution espagnole. Elle triomphait à Madrid et dans presque toutes les provinces; mais ce qui était arrivé en Italie ne permettait pas de douter que les rois étrangers ne fussent disposés à renverser la constitution en Espagne comme à Naples. Le parti religieux de Franco aurait voulu que le gouvernement français se chargeât de cette exécution ; il le sommait par ses journaux d'en prendre l'initiative; des ofûciers de la garde royale française adressaient des félicitations à la garde espagnole qui avait combattu la révolution, et ouvraient une souscription pdur lui envoyer des subsides. Un fléau terrible, la fièvre jaune, s'était déclaré en Espagne. Pour en empêcher la propagation sur notre territoire , le gouvernement avait réuni au pied des Pyrénées des troupes destinées ostensiblement à former un cordon sanitaire, mais que l'on soupçonnait devoir être appelées à accomplir en Espagne l'œuvre qu'avaient faite en Italie les années autrichiennes. Les souvenirs de la cruelle guerre de 1808 à 1813 étaient encore trop récents pour que l'on ne s'inquiétât pas à la pensée d'une nouvelle invasion dans ce pays où tant de sang français avait déjà coulé inutilement. En attendant un rôle plus actif, le cordon sanitaire abritait derrière ses rangs les bandes

dispersées de l'armée de la Foi, leur permettait de se reformer et de se préparer à de nouvelles cruautés.

Le président du conseil, M. de Villèle, était fort opposé à une intervention armée en Espagne; il voulait réserver les forces de la France pour les complications que laissait prévoir l'état de l'Orient. Le ministre des affaires étrangères, M. de Montmorency, tout dévoué à la congrégation, ne demandait qu'à comprimer par les armes la révolution espagnole. Envoyé au congrès de Vérone (septembre), il y emportait l'ordre formel de ne pas engager le gouvernement français. Il en revint avec l'engagement pris au nom de la France de faire pénétrer une armée française en Espagne pour rétablir l'autorité absolue de Ferdinand Vil. C'est de son propre chef ou plutôt pour obéir aux volontés de la congrégation que l'infidèle diplomate, laissant de côté les instructions pacifiques de M. de Villèle, avait offert l'épée de la France pour une intervention dont les autres puissances, sauf la Russie, déclinaient la responsabilité. M. de Villèle, placé entre la nécessité de se décider à la guerre et la menace d'être remplacé, n'osa point sacrifier son portefeuille.

Le 28 janvier 1823, Louis XWl, en ouvrant la session, annonça le rappel de son ambassadeur en Espagne et l'ordre donné à 100,000 Français, commandés par un prince de son sang, de franchir la frontière. C'était un éclatant démenti au discours royal prononcé sept mois auparavant, et dans lequel le même roi avait déclaré hautement

que les troupes rassemblées aux Pyrénées ne formaient qu'un simple cordon sanitaire et que la malveillance seule pouvait répandre des bruits de guerre. L'opinion publique fut vivement alarmée : outre qu'une telle guerre froissait les sentiments généraux de la nation et réveillait (le cruels souvenirs, beaucoup d'intérêts, engagés dans les opérations financières des Certes, s'effrayaient à la perspective d'une intervention militaire, qui pouvait les mener à la ruine.

La demande d'un crédit de 100 millions pour les frais de guerre ramena ces débats tumultueux que les précédentes sessions avaient déjà vus, où les plus irritants souvenirs de la révolution et de la terreur blanche étaient évoqués, où les plus violentes apostrophes, les plus véhémentes interpellations étaient échangées, où les paroles de colère se croisaient comme des coups de feu. Sans doute, les violences parlementaires sont niji déplorable spectacle lorsque de misérables questions de personnes ou de portefeuilles les provoquent; mais elles ne manquent pas de grandeur quand, inspirées par la revendication de nobles principes, par l'amour de la patrie et de la liberté, elles sont la protestation indignée du droit contre l'iniquité. Les débats dont ce crédit fut l'occasion donnèrent lieu à la scène la plus émouvante dont une assemblée française eût été le théâtre depuis les terribles luttes de la Convention, à un des actes qui ont le plus justement soulevé la conscience publique contre la Uestauration.

Dans la séance du 26 février, Manuel, parlant

contre le projet de loi, représentant à quels périls l'intervention française pouvait exposer le roi d'Espagne, rappelait qu'en 1792 « les dan- » gers de la famille royale, en France, sont » devenus plus graves lorsque l'étranger eut » envahi notre territoire, et que la France révo- » lutionnaire, sentant le besoin de se défendre » par des forces nouvelles et par une nouvelle » énergie... »

Une explosion de colère, partie des bancs de la droite, interrompt l'orateur; on refuse de continuer à l'écouter, d'entendre ses explications; la séance est suspendue; à la reprise, M. de Labourdonnaie dépose une proposition requérant l'expulsion de Manuel. La droite exige la discussion immédiate. Le président obtient à grand'peine, dans une inexprimable confusion, le renvoi réglementaire à la prochaine séance.

Le lendemain 27, la proposition est lue et renvoyée aux bureaux ; le 28, une commission est désignée pour faire un rapport, qui est présenté le 1*'' mars, et dont la discussion est fixée au 3 mars. Ce ne fut pas la gauche seule qui repoussa l'illégalité de la mesure proposée; MM. de Sainte-Aulaire, Royer-Collard démontrèrent et l'injustice de l'accusation que Manuel eût fait l'apologie du régicide, et le dangerde la voie où l'on allait entrer. Manuel protesta par de nobles, dignes et courageuses paroles contre la proscription qui le menaçait et maintint ce qu'il avait dit le 2G. Toute la gauche s'associa à sa déclaration. Après le tumulte le plus confus,

l'exclusion fut votée. Manuel annonça quïl n'obéirait qu'à la force;

Le 4 mars, à l'ouverture de la séance, la droite regardait avec surprise les bancs déserts de la gauche, lorsque Manuel, suivi de toute l'opposition, entre dan? la salle et va prendre sa place halDituelle. Invité par le président Ravez à se retirer : <( Hier, répond-il, j'ai annoncé que je ne céderais qu'à la force; aujourd'hui, je tiendrai ma parole. » A la sommation du chef des huissiers, il répond ; « L'ordre dont vous êtes porteur est illégal, je n'y obtempérerai pas. » L'huissier sort pour requérir la force armée, et revient avec un détachement de gardes nationaux et de vétérans. L'officier de vétérans somme trois fois Manuel de sortir, et, le député restant immobile, il donne l'ordre au capitaine de la garde nationale d'exécuter la décision de la Chambre. Celui-ci transmet l'ordre au sergent. Le sergent et les gardes nationaux ne font d'abord aucun mouvement, puis manifestent par geste la résolution de ne pas obéir. Ce refus est accueilli par les applaudissements de la gauche. Alors se présente dans la salle un peloton de gendarmerie royale, sous le commandement du colonel vicomte de Foucault. 11 fait à son tour trois sommations : (( Je ne céderai qu'à la force, » répond encore Manuel. M. de Foucault le désigne du doigt à ses soldats en disant : vGendarmes, empoignez-îyioiM. Manuel.» Le colonel lui saisit le bras, deux gendarmes lui mettent la main au collet ; les députés de la gauche se précipitent indignés : une lutte corps à corps

est imminente. Manuel leur fait signe de ne tenter aucun effort, et sort de la salle entre les gendarmes. Toute l'opposition sort avec lui.

Le lendemain, soixante-deux députés remettent au président une protestation contre les actes de la veille et en réclament la lecture. Sur le refus de M. Ravez, l'opposition tout entière quitte la salle; elle n'y reparut pas pendant le reste de la session.

Les quinze années de la Restauration ont produit de grands citoyens. Aucun ne fut plus grand que Manuel. Intrépide défenseur des principes et des idées de la Révolution, il fut toujours sur la brèche pour repousser les attaques des royalistes; sa mâle et franche éloquence avait le privilège de soulever leurs plus âpres colères ; il ne s'en émut jamais, et les réduisit à ne pouvoir le contraindre au silence que par le crime. Les électeurs ne lui rendirent pas le mandat déchiré entre ses mains ; il ne s'en plaignit point, et il est mort, dans la retraite, avant les journées de 1830, qui lui eussent apporté consolation et réparation. Nous aurons à parler de ses funérailles. Que la France ne l'oublie pas, et que le nom de Manuel reste cher entre tous à ceux qui, dans notre patrie, pourront aimer encore la liberté.

hïimense et durable fut l'impression produite par l'attentat commis contre la représentation nationale dans la personne de Manuel. De toutes parts, des députadons, des lettres affluèrent chez le courageux tribun pour le féliciter et lui témoigner la sympathie publique. De sem-

blables témoignages furent adressés au sergent Mercier, que, de son côté, le gouvernement avait récompensé par une destitution.

Les cent millions furent votés ainsi que toutes les autres lois qu'il plut au ministère de présenter, et la guerre d'Espagne fut ouvertement déclarée. On sait trop quel en fut le résultat, et l'Espagne se souviendra longtemps des flots de sang qu'a versés Ferdinand, rétabli dans le desl)0tisme par les armes françaises. Cette guerre ne parvint pas à éveiller les sympathies qui, en France, ne manquent pas habituellement aux succès militaires. Elle fut dès l'origine, et est restée impopulaire. Les victoires remportées sur les Espagnols combattant pour leur indépendance et leur liberté trouvèrent le public français indifférent et même railleur.

Le ministère, fier de ces mêmes victoires, crut le moment arrivé de se débarrasser com- ](létement de l'opposition parlementaire. Le 24 décembre, la Chambre fut dissoute et le corps électoral convoqué pour la fin de février. En jnême temps, vingt-sept nouveaux pairs, tous ultra-royalistes, entrèrent au Luxembourg pour y étouffer quelques germes d'opposition qui s'étaient manifestés pendant la session. Enfin, le duc de Bellune céda le portefeuille de la guerre à M. de Damas. Quelques mois auparavant, M. de Montmorency avait été remplacé aux affaires étrangères par Chateaubriand.

Tandis qu'au delà des Pyrénées l'armée détruisait la Révolution espagnole, le ministère, faisant une campagne d'Espagne à l'intérieur,

poursuivait avec acharnement tout ce qui formait obstacle à ses vues. Suppression de l'Ecole normale, fermeture, puis réorganisation de l'Ecole de médecine, avec exclusion de treize professeurs, suspension des cours de M. Royer-Collard et de M, Guizot, malgré les gages que celuici avait déjà donnés contre la liberté", poursuites contre les libraires et bouquinistes coupables de mettre en vente les œuvres des philosophes du. xvui^ siècle, multiplication des procès de presse, accouplement des écrivains avec des forçats, exécution rigoureuse de la loi sur l'observation du dimanche, nombreuses destitutions d'huissiers et de greffiers, retrait de pensions, d'emplois, de fonctions purement honoriOques aux hommes qui ne servaient pas docilement le ministère, menaces de modifier la Charte et de rétablir les anciens privilèges ecclésiastiques, tels furent les moyens mis en usage pour éteindre en France l'esprit révolutionnaire.

Il fallait couronner l'œuvre par une grande victoire électorale. Rien ne fut négligé de ce qui pouvait la faire obtenir. On élimina des électeurs libéraux en réduisant leurs contributions de quelques francs ; on falsifia les listes électorales en rayant des noms suspects et en ajoutant les noms de gens sûrs, mais qui ne payaient pas le cens ; des circulaires ministérielles prescrivirent officiellement aux fonctionnaires de voter pour le gouvernement sous peine &' abdication ; on menaça de destitution ceux qui n'obtiendraient pas un vote semblable de leurs parents ou amis électeurs; on viola le secret du vote, on

introduisit dans les salles de faux électeurs ; les évèques, dans leurs mandements, les curés, en chaire et au confessionnal, firent la propagande au nom de la religion et au profit du ministère. Le résultat répondit à tant de labeur : l'opposition emporta à grand'peine treize nominations. Il est vrai que beaucoup d'élections ministérielles ne réussirent qu'à de très faibles majorités , car les électeurs libéraux luttèrent avec courage et persévérance contre toutes les pressions, toutes les entraves de l'administration ; ja perspective de la défaite ne les ébranlait pas ; on sentait, on savait qu'il s'agissait de remplir un devoir civique, et tous les petits intérêts cédaient devant le. grand intérêt de la liberté.

Trois nominations données au général Foy nécessitèrent deux réélections qui furent favorables à l'opinion libérale. L'histoire doit garder l^s noms de ces treize opposants : c'étaient ML le général Foy, Casimir Périer, Benjamin Constant, Labbey de Pompières, Dupont (de l'Eure), Stanislas Girardin, Jacques Koechlin, le général Thiard, Méchin, Tardif, Couderc, Bouchard-Descarnaux etBasterrèche. Jamais l'opposition n'avait été si peu nombreuse ; mais elle suppléa au nombre par l'activité et la constance. Sans avoir l'espérance d'entraîner la majorité et d'obtenir aucun succès pour ses réclamations, elle ne cessa pas un jour de défendre pied à pied ce qui restait encore de la liberté, de signaler les abus et de réclamer des améliorations.

Le discours du trône (23 mars 1824) avait an-

nonce que, pour consolider la Charte, il était nécessaire de donner à la France le repos et la fixité, qu'en conséquence un projet de loi serait présenté pour substituer le renouvellement septennal au renouvellement annuel par cinquième. La Chambre, dans son adresse, approuva cette résolution et, de plus, réclama pour le culte des lois protectrices et pour l'éducation publique un appui nécessaire. On comprit que, par cet appui, la Chambre entendait le rétablissement légal de l'ordre des jésuites.

La vérification des pouvoirs avait fourni l'occasion de signaler les manœuvres frauduleuses de l'administration ; la majorité couvrit de ses clameurs toutes les plaintes de l'opposition et valida les opérations les plus irrégulières.

Le projet de loi pour le renouvellement de la Chambre portait que l'assemblée actuelle et les suivantes seraient élues pour sept ans, sauf le cas de dissolution, et renouvelées intégralement. La délibération ne dtu^a que cinq jours, et la loi fut volée par deux cent quatre-vingt-douze suffrages contre quatre-vingt-sept. La septennalité assurait l'existence de l'assemblée de 1824 jusqu'en 1831 : c'est un terme oh ne devaient atteindre ni la Chambre^ ni le ministère, ni le roi, ni la dynastie elle-même.

Le renouvellement annuel, par cinquième ou en toute autre proportion, entretient d'une manière régulière dans la nation ce mouvement salutaire qui est la vie même des peuples libres. Il fait pénétrer sans secousses, dans l'Assemblée législative, les sentiments nouveaux, les nouveaux

besoins, en même temps qu'il y laisse subsister la tradition des affaires publiques, la défense des droits acquis. Le pouvoir, il est vrai, peut, et l'on venait d'en avoir la preuve, vicier les élections et empêcher la véritable expression des vœux de la nation ; mais il suffit de bonnes lois, de garanties sérieuses pour écarter un pareil abus. Le renouvellement intégral, au contraire, jette un pays dans des crises, des convulsions plus préjudiciables que favorables à l'intérêt public , et peut produire des assemblées dont l'inexpérience et les idées de changements provoquent de profondes perturbations. Un prochain avenir devait montrer que la Restauration avait elle-même préparé l'écueil où elle allait se briser.

Si le ministère triompha sur ce point, il éprouva mi échec grave au sujet d'une loi sur la conversion des rentes cinq pour cent en trois pour cent, qui, adoptée au palais Bourbon, fut rejetée par la Chambre des pairs.

M. de Villèle attribua cet échec au silence gardé pendant la discussion par M. de Chateaubriand. 11 l'en punit en lui retirant brutalement le portefeuille des affaires étrangères, dont lui-même se chargea par intérim. Le ministre disgracié devint aussitôt le centre d'une opposition qui prit le nom de constitutionneU royalistes, que les journaux officiels qualifièrent de parti de la défection, dont le Journal des Débats se fit l'organe, et qui commença contre le ministère Villèle une guerre persévérante.

Un projet de loi avait été présenté dans lequel

la peine de mort, celle des travaux forcés à perpétuité ou à temps était infligée aux vols commis dans les édifices consacrés au culte, l'emprisonnement aux désordres occasionnés dans les mêmes lieux. Adopté au Luxembourg, le projet fut menacé au palais Bourbon d'un échec qui détermina le ministère à le retirer. L'opinion publique s'était soulevée contre une aggravation de peines qui nous portait loin dans le passé. Une loi modifiant celle de Gouvion Saint-Cyr sur l'organisation de l'armée et la loi du budget occupèrent les derniers jours de la session, qui fut close le 3 août.

La presse restait un adversaire redoutable. Le ministère avait essayé d'acheter plusieurs journaux hostiles ; il avait échoué ; il tenta d'arriver à les détraire par des procès de tendance, qui s'attaquaient, non plus à des délits caractérisés, mais à des intentions ; victorieux devant quelques tribunaux, il échoua devant d'autres ; irrité, il rétablit la censure par ordonnance du 15 août.

Le 26 août fut créé pour M. de Frayssinous le ministère des affaires ecclésiastiques ; le même jour, une autre satisfaction fut donnée au clergé par la réorganisation du Conseil d'Etat, d'où l'on élimina les membres trop indépendants pour les remplacer par des prélats et des hommes de la congrégation.

Le 16 septembre 1824, le roi Louis XVIII mourut aux Tuileries. A ses derniers instants il fit, dit-on, venir près de lui le jeune duc do Bordeaux, héritier futur du trône, et étendant les mains sur le front du petit prince, il prononça ce vœu, dont les événements ont fait une XXVI. 9

sorte de triste prophétie : ((Que Chai-les X ménage la couronne de cet enfant ! »

Louis XVIII fut un roi médiocre, mais les rois médiocres sont les meilleurs qu'on puisse souhaiter , surtout dans un Etat constitutionnel , quand ils ont le bon sens et la fermeté de pratiquer loyalement la constitution. Louis XVIII octroya la Charte, il se persuada qu'il en était le seul auteur et la défendit quelquefois par amourpropre. Mais il connaissait trop peu la France moderne, il tenait trop encore à l'ancienne monarchie pour ne pas céder souvent à son entourage (jiii voulait retom^ner au-delà de 1789; il n'eut que des accès de volonté constitutionnelle comme il eut des accès de fierté royale ; sa faiblesse ne savait point persévérer, il dut à son âge et à ses infirmités de mourir aux Tuileries, et légua à son successeur les douleurs de /la révolution, que ses dernières années avaient préparée.

Suspendons un instant ici, pendant que s'accomplissent à Saint-Denis les royales funérailles, le récit des événements politiques pour jeter un coup-d'œil rapide sur des mouvements d'un autre ordre.

Si bourgeois, étudiants, ouvriers, citoyens de toute condition suivaient avec une ardente anxiété les luttes parlementaires et y prenaient part, les uns dans les scrutins électoraux, les autres par des manifestations moins légales sans être tout à fait illégitimes, la France déployait en même temps son infatigable énergie dans les arts, les lettres et l'industrie.

Les expositions industrielles de 1819 et de 1824 montrèrent, dans l'industrie française, la première une vitalité que l'on n'attendait pas après la longue stagnation de l'Empire, la seconde un esprit de progrès, une puissance de perfectionnement et d'initiative qiii annoncèrent une redoutable rivale aux industries les plus renommées de l'étranger.

Les beaux-arts, plus stationnaires, comme à la veille des grandes rénovations, soutenaient encore la gloire des artistes éminents que l'école de David avait formés.

Les lettres commençaient des gloires nouvelvelles. Chateaubriand les dominait encore de sa réputation, destinée à décroître. Les royalistes saluaient en lui le chantre de la monarchie et de la religion, bien que d'austères esprits religieux lui reprochassent d'avoir abaissé la majesté des mystères sacrés. Un autre déjà s'élevait en rival de sa popularité : la muse harmonieuse de Lamartine répondait mieux, par ses accents de vague mélancolie et de piété incertaine aux habitudes de religion mondaine que la Restauration avait mises à la mode. Un poëte plus jeune encore, Victor Hugo, débutait par un livre plein d'éclat qui lui attirait de Ghâleaubriand le nom d'enfant sublime : il devait le justifier.

A ces brillants écrivains, tous trois du parti royaliste (alors, du moins) ,1e parti religieux eût pu en ajouter un autre, de génie différent, mais non intérieur, Lamennais venait de publier VEssai sur l'indifférence en matière de religion, par lequel il appelait l'Eglise à prendre la direc-

tion des esprits ; mais le temps n'était plus où l'Eglise eût pu accepter un tel rôle-, elle n'écouta point l'éloquent appel de Lamennais; plus tard, elle devait faire plus encore et repousser de son sein le dernier génie qui s'y soit élevé.

La liberté, elle aussi, eut ses poêles et ses écrivains. Presque au lendemain des désastres de 1815, Casimir Delavigne flétrissait la spoliation de nos musées, célébrait les glorieux soldats tombés dans un combat inégal, et soutenait par ses chants les résislances contre le fanatisme des réacteurs. Béranger commençait la longue guerre que ses chansons ont faite, tantôt par le ridicule, tantôt par les plus patriotiques accents, à toutes les prétentions, à toutes les menaces des fauteurs de l'ancien régime. Plus d'une fois, on le sait, il a payé de sa liberté ses incisives critiques, ses hardies attaques : la calomnie pos- ' thume n'amoindrira pas sa gloire. Paul-Louis Courier donnait au pamphlet une énergie et une importance jusque-là inconnues. Quarante années écoulées n'ont pas encore fait oublier complètement les grands noms de la tribune parlementaire, les Manuel, les Foy, les Benjamin Constant , les Royer-CoUard , les Casimir Perler, etc., infatigables lutteurs dont plus d'un devait mourir sur cet auh^e champ de bataille.

La presse, anonyme ou signée, était une pépinière de jeunes et courageux écrivains qu'un procès révélait tout-à-coup , comme Fontan , comme Magalon, et dont la police faisait presque des martyrs en les traînant sur les grands chemins, enchaînés côte à côte avec des galériens.

Ces procès eux-mêmes suscitaient dans le barreau d'éloquentes voix, celles des Barthe, des Mérilhou, des Plougoulm, des Mauguin, qui promettaient de dignes successeurs aux tribuns du palais Bourbon. Tous n'ont pas été fidèles à leurs débuts.

C'était un grand et beau mouvement d'idées, de talents, de hautes intelligences. Mais l'action du pouvoir n'y entrait pour rien : la plupart de ces écrivains, de ces orateurs le combattaient, et ceux qui le soutenaient étaient indépendants de lui. Chateaubriand, qui le servit, en fut récompensé par une brutalité.

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