‹ Histoire de la restauration (volume 2)Chapitre 10 sur 172 · LE CONSEIL DE GUEKRE A GRENOBLE · texte numérisé non relu

LE CONSEIL DE GUEKRE A GRENOBLE

vaient être exécutés le lendemain. Dans la journée môme, deux citoyens notables du dépailement de Tlsère, M. Alphonse Périer, maire d'Eybens, et M. Camille Teissière, appointaient au généra] Donnadieu des documents tendant à établir que deux des condamnés, Jean-Baptiste Ussàt et François Bard, n'étaient pas coupables. Le général convoqua aussitôt le Conseil de guerre qui, délibérant sur les pièces à décharge transmises au rapporteur après le jugement rendu, déclara à l'unanimité qu'il serait sursis à l'exécution des deux condamnés, sur lesquels des documents nouveaux avaient été produits. Ce fait prouve que, malgré l'exaltation du moment, il n'y avait pas de parti pris d'injustice. Le Conseil de guerre appliquait la loi à des insurgés pris les armes à la main, il ne la dépassait, pas. Le nombre de ceux qui devaient être exécutés le lendemain restait donc fixé à quatorze.

C était une chose déjà bien douloureuse que le supplice de quatorze honunes, presque tous à la fleur de l'âge. Sans doute le gouvernement royal avait été attaqué les armes à la main par trois colonnes dont l'effectif ne s'élevait pas à mouis de mille combattants, et l'on peut faire observer que le gouvernement impérial , quelques années auparavant , n'avait pas hésité à faire fusiller douze officiers à l'occasion de la conspiration Malet, quand il était notoire que le général Malet seul voulait le renversement de l'Empereur, et que ses complices ou plutôt ses dupes, croyant à la mort de Napoléon, agissaient sans aucune mauvaise intention. N'importe, c'était beaucoup de sang à verser après le combat : malheureusement il devait en couler plus encore. Le 11 mai 1816, le ministère recevait la dépêche télégraphique qui lui annonçait tout à la fois l'arrêt de mort rendu contre vingt et ime persoimes et la supplique du conseil de guerre en faveur de cinq d'entre eux, le sursis accordé à deux autres. Il semblait que ce recours à la clémence du Roi, provenant d'hommes qid,

en une seule audience , avaient condamné vingt et une personnes à mort, n'aurait pas dû être suspect de faiblesse.' Le ministère en jugea autrement. Sur Tavis conforme de M. Decazes, il fut décidé quaucune grâce ne serait faite, et l'on adressa à Grenoble la dépêche inexorable dont la teneur suit, et que le public ne devait connaître que quelques mois plus tard :

« Paris, 12 mai 18IG,à4 lieures du soir.

« Le ministre de la police générale»

« Je Yousannoncei par ordre du Roi, qa*il ue faut accorder de grâce qu*à ceux qui ont révélé des choses importantes.

« Les vingt et un condamnés doivent ôtre exécutés, ainsi que David.

« L*arrèté du 9, relatif aux receleurs, ne peut pas être exécuté à la lettre.

Cl On promet vingt mille francs à ceux qui livreront Didier. >

Les alarmes du ministère persistaient, on le voit, et l'emportaient même sur le sentiment d'hummiité. Pour être just*», il faut dire que les dépêches apportées par le courrier du 6 mai étaient les seules qu'il eût revues quand il expédia cet ordi'e, et qu'elles n'étaient pas de nature à le rassurer.

On y lisait ce qui suit :

« Des renseignements nombreux étaient déjà venus éclairer cette audacieuse entreprise.

« Des intelligences préparées devaient mettre quinze mille hommes sous les armes dans cette ville et les faire marcher immédiatement sur Lyon. Un personnage secret, dont nous ne pouvons pas encore connaître le nom, et à qui la bande réunie rendait un grand respect, paraissait rime du mouvement. Le nommé Didier, qui a figuré daus l'affaire da mois de Janvier, dirigeait sous ce personnage la popul^ion qui était en mouvement. Chaque heure nous apporte de nouvelles découvertes; nous connaissions déjà plusieurs chefs qui devaient s*emparer des principaux postes de la ville ; ces chefs sont des officiers supérieurs en retraite ou en demi-solde. Bientôt, j'espère, ils seront en notre pouvoir; une prompte justice on sera faite. A l'instant on me donne avis qu il se forme des

ORDRE D*EXÉClTtION DONNÉ PAH M. DEGAZES. 47

pmieU dtQ8 U camiMgQe de venir enlefer les prisonaierc et de meUrc le feu à la Tille; je prends toutes mes mesures pour que ces complots soient déjoués.*

C'est dans cettiî espèce d'alerte continuelle, ou il était tenu par les dépêches de Grenoble, que \v ministère donna Tordre de faire exécuter les \îngt et un condamnés, en refusant de faire droit au pour\'oi en grâce signé en faveur de* cinq d'entre eux par les juges mêmes qui avaient prononcé leur arrêt, de prendre en considération le sursis accordé à deux autres, et h la recommandation de la Cour prévAtale en faveur de David. Le ministre de la police, qui eut la principale influence dans cette affaire, parce que c'était lui qui était plus à portée de dii-e si Ton pouvait avec opportunité pardontier, envoyait au supplice huit hommes que les autorités de (îrenoble avaient >oiilu sauver. On a dit que lacrainte d'être accusés de faiblesse par la droite s'ils ne déployaient pas une impitoyable rigueur, contribua à rendre les ministres inexorables ^ comme on a affirmé que le désir de donner des proportions plus vastes au service qu'ils venaient de rendre afin d'obtenir de phis brillantes récompenses, contribua à l'exagération évidente dont sont empreintes les dépêches des autorités militaires et civiles. Le cœur humain n'est malheureusemeijt pas au-dessus

1. M. Duvergier de Haaranne est allé plus loin : a Depuis la dépèche du 6, dit-il, le parti de Monsieur, et Monsieur lui-même, ayalent trouvé Toccasion ravorable pour ramener le Roi à leur politique, et on allait répétant partout que rinsarrection de Grenoble était le résultat naturel du système de clémence si follement adopté. » L'Iionorablo historien ne s'est point aperçu quMl adoptait sans preuve aucune le système qu'a Imaginé M. Dccazcs pour excuser sa conduite. Louis XVni, on le sait, était un roi yraiment constitutionnel, laissant agir MS ministres, et Jaloux à l'excès de son pouvoir contre les membres de sa Itodlle. M. Decazei n'était pas le moins du monde un homme modéré. Les lois d*eieeption qu'il avait demandées n'avaient pas ce caractère. C'était un homme qui voiilait gouverner en dehors de la droite, et ce n'était pas au moment ofi Tordonnance du S septembre élait rt^soluc dt^Jà dans sa pensée, qu'il se serait montré inexorable uniquement pour plaire à Monsieur, auquel 11 allall déplaire d'une manière si édalanle.

de ces faiblesses coupables, mais l'historien, dont le regard ne pénètre point dans les consciences, ne peut noter que d'un blâme hypothétique une hypothèse morale sur laquelle planera éternellement le doute. Ce qu'on peut dire d'une manière certaine, c'est qu'il y eut exagération évidente, non pas dans l'appréciation de la portée générale de la conspiration qui pouvait être aussi gi'ave que le général Donnadieu le disait et n'a jamais cessé de le dire', mais dans l'exposé des faits matériels qui s'étaient produits à Grenoble et dans les environs. Ce qu'on doit dire encore, c'est que dans son empressement à pmiir, le ministère dépassa la mesure que conseillait la politique et que prescrivait l'humanité, et qu'il ne s'aiTÔta pas où s'étaient arrêtés la Cour prévôtale, le Conseil de guerre et les autorités de Grenoble. Dans ces sortes d'affaires il faut se hâter de réprimer et réprimer avec vigueur, parce que le moindre signe de faiblesse donne des proportions plus grandes au mouvement, en encourageant les conspirateurs de la deuxième heure qui attendent le succès ou l'appài'cnce du succès pour entrer en scène. Mais il faut mettre plus de lenteur et de réflexion quand il s'agit de punir, parce que la punition est une question de justice, et que la justice ne doit

1. Le général Donnadieu, dans une lellre écrite on 1841 sur les événemenU de Grenoble, s'exprime ainsi : a Didier, en entrant dans la ville, descendit chez moi dans l'iidlcl que j'occupais. Je passai deux heures à m'entretenir avec lui sur la grave et grande entreprise à la I6te de laquelle II s'était placé. U m'expliqua comment il était parti de Paris, lui dix-septième des commissaires envoyés pour soulever la France, après avoir assisté à une réunion de personnages très-influents, où il avait reçu ses instructions et l'argent nécessaire pour ses opérations. Une fois Grenoble occupé, c'était de cette ville que devait parUr le signal du mouvement général; lui, Didier, aurait marché sur Lyon, où il était attendu le lendemain de l'occupation de Grenoble avec tout le matériel de rartillerie qui était dans la place. l\ me dit que, s'il n'avait pas réussi dans son entreprise, c'était par l'accident providentiel qui m'avait fait rencontrer le lieutenant Aribert; que Je devais être arrêté par lui à dix heures et demie précises, et lui, maître de la ville à once heures, où ses intelligences ménagées parmi les habitants et les troupes lui assuraient le succès de son projet. «

EXÉCCTIONS A GRENOBLE. 49

participer en rien à rimpétiiosité de l'action militaire et politique. En écrivant ces lignes nous ne faisons presque que transcrire le début d'une lettre que le général Donnadieu écrivait à M. Decazes, le 15 mars, après avoir reçu la dépêche du 12, et sous le coup de la tristesse profonde qu'elle lui avait causée :

« Monseigneur, aujourd'hui les sept des yingt et un malhenrcux condamnés^ dont rcxécutiou aTait été suspendue jusqu'à ce jour^ ont subi leur peine; demain DaTid subira la sienne. Autant ces châtiments produisent un effet salutaire lorsqu'ils suivent arec la'rapidité de la foudre le crime qui les a provoqués, autant ils peuvent produire un effet contraire alors que le calme est rétabli, et que l'idée du crime s'efface pour faire place à la commisération qu'excitent des misérables entraînés par de grands coupables sur qui seuls désormais doit tomber la sévérité des lois ^ »

La dépêche qui prescrivait de laisser la justice suivre son cours, transmise télégraphiquement de Paris à Lyon, fut apportée par un courrier de cette dernière ville à (îrenoble dans la nuit du 14 an IS mai. Une première fois dt\jà Téchafaud avait été dressé dans la journée du 7 mai pour Drevet et Buisson qui étaient morts en criant : Vive r Empereur! Puis, dans la journée du 10 mai, l'on avait vu les portes de la prison s'ouvrir pour laisser sortir quatorze condamnés qui , accompagnés par quatorze prêtres, se dirigeaient vers l'esplanade de la porte de France où ils devaient être fusillés d'après l'arrêt reiîdu par le conseil de guerre. La cloche de l'église de Saint- André, voisine de la prison, tintait le glas de l'agonie. Il y avait dans cette exécution des circonstances particulières qui ajoutaient à la tristesse de ce spectacle de mort : parmi ceux

1. L'authenticiti) de celte lettre, produite par le général Donnadieu pendant la vie de M. Oecazc», n'a pas été contestée. M. Ducoin la cite m exiciiso dans fon liirc. *

Hlit. de la RoUur. IV. 4

qui s agenouillaient pour recevoir le coup mortel , plusieurs appartenaient à la même famille : les deux frères AUard et les deux frères Régnier attiraient surtout les yeux; on ne les avait pas séparés dans ce suprême instant.

La dépêche du ministère provoqua de nouvelles exécutions. David, condamné par la Cour prévôtale et recommandé par elle à la clémence du Roi, dut, le lendemain de la réception de la dépêche de M. Decazes, monter sur Téchafaud. Les cinq autres condamnés, pour lesquels le Conseil de guerre avait fait une démarche analogue, et au nombre desquels il y avait un jeune homme de seize ans, Maurice Miard, furent conduits sur l'esplanade et passés par les armes, ainsi que les deux condamnés à Texécution desquels on avait sursis sur [le témoignage de MM. Périer et Teissère. Ces exécutions portaient à vingt-quatre le nombre de ceux qui avaient péri par les arrêtï^ de la justice prévôtale et ceux de la justice militaire. Au point de vue de Thumanité comme au point de vue de la politique, c'était trop. Ni le ministère, ni les autorités de Grenoble, ne furent, dans cette circonstance, à Tabri du blâme. On peut croire que l'ardente imagination du général Donnadieu, s'exaltant pai" les rapports qu'il recevait, croyait à la durée du danger, car, chaque jour, quelque mesure nouvelle annonçait l'inquiétude des autorités.

Le 8 mai, jour de l'exécution de Buisson et de Drevet, le général publiait l'iu'rêté suivant :

■ Art. 1. — * Les habitants de la maison dans laquelle sera trouvé le sieur Didier seront livrés à une commission militaire pour être passés parles armes»

« Art. II. — Il est accordé à celui qui livrera mort ou vif ledit siear Didier une somme de trois mille francs pour gratification. »

Le lendemain, 9 mai, le préfet, M. de Montlivault, el \v général Dciunadien . publiaient un second arrêté i

CORHESPONDANCE MINISTÉRIELLE. 51

« Le lieutenant général et le préfet arrêtent, en verta dea pouroirs (|ui leur sont délégués :

ce ÂAT. I. — Tout habitant dans la maison duquel sera trouvé un indiyîdu ayant fait partie des bandes séditieuses, et qui, Payant recelé sciemment, ne l'aura pas dénoncé sur-le-champ à Tautorité, sera lirré à la commission militaire et condamné à la peine de mort; sa maison sera iwée.

« Arr. 11. ^ Tout habitant qui, dans les ringt-quatre heures après la publication du présent arrêté, n*aura pas obéi à Tarrété du préfet (sur le désarmement) et chea lequel il se trouvera des armes de guerre, ou qui aurait chez lui des armes de chasse, pistolets, épées, etc., dont il u'aorait pas fait la déclaration, sera livré à la commission militaire et sa maison rasée. »

C'est de cet arrêté que la dépêche ministérielle du 12 mai disait qu'il ne pouvait pas s'exécuter à la lettre, tout en portant à 20,000 francs la prime promise à celui qui livrerait Didier. Non-seulement l'arrêté du 9 mai ne fut pas exécuté à la lettre, mais il ne reçut aucune exécution : il n'y eut point de conunission militaire formée, point d'habitant arrêté, à plus forte raison point de maison rasée. Ce n'étaient que des mesures d'intimidation; mesures maladroites, paixe que, sans apporter aucune force réelle, elles jettent de l'odieux sui* ceux qui les prennent. Le 13 mai, M. Laine adressait au préfet une dépêche dans laquelle il lui disait :

^ a L'élatde siège confond et déplace les pouvoirs, mais ne les met pas au-dessus des lois, et les pouvoirs, lors même qu'ils sont discrétionnaires, sont loin d*être illimités. Je n*ai pu vous donner que ceux que j'ai moi-même... On a bien fait d'intimider les factieux, mais on ne peut substituer à l'action régulière de la loi l'action administrative, et prononcer contre les complices de la rébellion des condamnations dont le tribunal seul peut frapper les coupables eux-mêmes. Je n'ai pas besoin d'ailleurs de vous rappeler quelles idées réveillerait et à quelle époque paraîtrait se rapporter l'ordre qui prescrit de raser la maison des coupables. Tout gouvernement légitime répugne à des actes irréguliers et ne saurait punir révolutionnairement un délit révolution-* naire. >

Le duc de Feltre adressait, de son côté, une dépêche analogue au général Donnadieu. En voici un extrait :

« La proclamation du 9 mai contient des mesares législatifes exorbitantes qu*il est impossible d'approuver. Il y est question de commissions militaires que la Charte repousse. La mise en état de siège d'un département oe peut autoriser les principaux fonctionnaires qui y sont employés à établir la peine de mort, à ordonner que certaines maisons soient rasées... Le cours des lois ne saurait être suspendu. Votre ordre du jour du 8 contient des irrégularités de même nature. Les ministres de S. M. se sont plu à considérer ces diverses dispositions plutôt coomie des mesures comminatoires que comme devant être suivies d'exécution. Ils ne peuvent néanmoins les approuver, et vous devez vous empresser de vous replacer sous Tautorité des lois. 9

Ces ordres témoignent que dans la majorité du ministère il n'y avait pas intention de pousser les choses à outrance et qu'elle n'avait agi, dans les premiers moments, avec tant de rigueur que sous le coup du trouble moral où la jetaient les nouvelles de Grenoble et les terreurs rétrospectives que lui avait laissées le retour de TUe d'Elbe. Le général Donnadieu, de son côté, malgré le luxe d'intimidation qu'il déployait, ayant appris que le général Drouet d'Erlon, son compagnon d'armes en Portugal et en Espagne, se trouvait à Grenoble, le fit mander devant lui, mit un terme à ses craintes en l'embrassant, et le fit évader de Grenoble, d'où personne ne pouvait sortir à cause de l'état de siège, en le plaçant revêtu d'une livrée debout derrière le carrosse de madame Donnadieu'.

1 . Ce fait est rapporté par M. Crétineau-Joly, Histoire de Philippe d'Orlémii et de rOrléanisme, publiée en 1863, tome \^, page 338.11 avait antërieuremeat été raconté dans V Histoire de la conspiration de 1816, par M. Ducoin. Madame Donnadieu, qui n'avait pas été mise par son mari dans le secret du nom du personnage qu'eUe avait ainsi sauvé, a redit cette anecdote à plusieurs contemporains, de la bouche desquels nous la tenons. Seulement, elle plaçait dans un rang beaucoup plus élevé celui qu'elle avait ainsi préservé.

Page 1