‹ Histoire de la restauration (volume 2)Chapitre 11 sur 172 · ARRESTATION^ PROC^.S ET MORT DE PAUL DIDIER · texte numérisé non relu

ARRESTATION^ PROC^.S ET MORT DE PAUL DIDIER

L'échafaud allait cependant être dressé une fois encore le iO juin 1816 ; mais, cette fois, le vrai coupable devait y monter. On a vu que Didier était parvenu à s'échapper après la mise en déroute de sa colonne. Il s'était dirigé, à travers les montagnes, vers la Savoie, trouvant asile chez des paysans, dont un lui servit de guide pour franchir le col de la Coche, qui sert de passage entre la Savoie et la vallée de l'Isère. Dans un village perdu sur le sommet des Alpes, le Rivier-d'AUemond, et au delà de la frontière, Didier retrouva trois de ses compagnons de conspiration devenus ses compagnons d'infortune : Coussaux, Dussert et Durif. Il y eut entre les trois fugitifs et leur ancien chef de vives explications, bientôt des récriminations amères. Coussaux surtout accusa Didier d'avoir trompé ceux qu'il avait entraniés à leur perte. On avait parlé de Marie-Louise et du prince Eugène comme présents sur les lieux où devait s'engager l'affaire; où étaient-ils? La querelle s'envenima. Didier, hautain et dédaigneux, laissa deviner à ses interlocuteurs que Napoléon pouvait ne pas être l'objet de la conspiration. Qu'importait, puisqu'il s'agissait de revendiquer l'indépendance de la France et de renverser les Bourbons que tous haïssaient? Ces confidences troublèrent profondément l'esprit des trois compagnons de Didier. Us étaient ardemment bonapartistes et ils ne pouvaient s'habituer à la pensée d'avoir compromis leur vie pour un autre que pour l'Empereur. Le lendemain du jour où cette conversation avait eu lieu, un des trois conjurés, Dussert, qui n'avait pas témoigné la veiUe à Didier le même ressentiment que ses deux amis, le

pressa de questions, en traversant seul avec lui la Combe d'OUe, vallon où coule un torrent, pour lui arracher la fin de la confidence commencée la veille. Le chef de la conspiration lais&a échapper son secret. « En cas de succès, dit-il, le duc d'Orléans aurait été proclamé ^ » Didier venait de signer son arrêt de mort. Deux des trois hommes dont nous venons de parler, Dussert et Durif, se croyant trahis par celui qui les avait entraînés à risquer leur vie pour une cause qu'ils détestaient, conçurent la pensée de racheter leur tête en le livrant. Cousseaux les avait quittés. Arrivés dans la Maurienne, à Saint- Sorlin d'Arves, ils s'entendirent avec l'aubergiste Babmain, pendant que Didier épuisé de fatigue dormait sur un grabat, pour dénoncer celui-ci aux autorités piémontaises ; en même temps, ils faisjuent agir à Grenoble un de leurs parents, Jean- Baptiste Sert, qui devait partager la prime avec Balmain, les autres ne demandant qu'à conserver leur vie. Le 9 mai. Sert s'était présenté à la préfecture et avait offert de livrer Didier au prix de la grâce de Dussert, son beau-frère, et de celle de son parent Durif, et M. de Montlivaut lui avait remis un engagement signé de sa main, dans lequel il était fait mention en outre de la prime de vingt mille francs. Lorsqu'il se retrouva seul en se réveillant d'un long sommeil, Didier comprit qu'il était trahi et qu'il allait être livré ; la femme de Bahnain, saisie de honte et de commisération, ne cacha pas la vérité au proscrit et l'engagea à fuir. Alors ce vieillard, dévoré d'inquiétudes et harassé de fatigues, commença à errer dans les montagnes, demandant à la pitié l'aumône d'un morceau de pain et d'un verre d'eau qu'il n'obtenait pas toujours. Il rencontra cependant des cœurs généreux. Lorsque, — après avoir perdu, au milieu du brouillard qui montait, la trace du sen-

1. Cette importante révélation fut faite en 1819 par Dussert à M. Joseph Rey, alors avocat, plus tard mafflslral à Grenoble, et c'est à ce dernier qu'on doit re renseignement.

ARRISTATION DE DIDIER. 55

tier par lequel il aurait pu descendre la montagne et rentrer en France, eu Ton ne le cherchait pas, — il se décida, au bour de quelques instants de prostration et de défaUlance, à reprendre la route de SaintrSorlin, une maison isolée, située à Ventrée de Saint-Jean d'Arves, petite commune voisine de celle où il allait, s'offrit à ses regards ; une vieille femme était assise sur le seuil ; il lui demanda l'hospitalité. Elle leva vivement les yeux, et à la vue de cet homme de haute taille, à la figure pâle et défaite, aux habits déchirés, elle s'écria : « Vous êtes celui qui a conspiré contre le Roi de France? — Eh bien, oui, je suis Didier, répondit-il ; livrez-moi si vous le voulez, mais laissez-moi prendre quelque noiuriture et un peu de repos. — Il n'y a dans tout le pays qu'un malheureux capable de livrer son hôte, c'est Bahnain; entrez, ce n'est pas nous qui vous trahirons. r> Didier entra, mais il fallut bientôt fuir encore. Les carabiniers sardes fouillaient les maisons. Didier trouva un nouvel asile ; presque aussitôt son hôte lui représenta qu'il était impossible de le garder dans le village, où il serait infailliblement arrêté, et lui proposa de Tenvoyer dans une grange perdue au fond des bois; un des fils du propriétaire l'y conduirait, et là, on le nourrirait jusqu'à ce que ses forces lui permissent de se remettre en marche. Ce fut la dernière étape de Didier. Un des enfants de Balmain avait aperçu le proscrit se dirigeant vei's la grange le long d'un sentier, et comme l'hôtelier, irrité de ce que cette riche proie lui échappait, s'emportait brutalement contre sa femme plus honnête que lui, l'enfant raconta ce qu'il avait vu. Ce fut un trait de lumière pour l'hôtelier cupide. Quoiqu'on fût à la tombée de la nuit, il guida Tescouade des carabiniers royaux vers la grange qu'on entoura en silence ; Didier, qui dormait d'un profond sommeil, fut saisi, garrotté, et le lendemain, !8 mai, conduit à Turin, d'où, le gouvernement français ayant obtenu î>on extradition, le prisonnier fut transféré à (Grenoble, où

il arriva au commencement de juin. Ceux qui Tavaient trahi, Sert, Dussert et Durif, attendaient à Saint-Jean de Maurienne le résultat de l'expédition conduite par Balmain leur associé.

A partir du moment de son arrestation, Paul Didier s'absorba dans la pensée de réparer les contradictions d'une vie agitée et désormais sans issue vers la fortune et le pouvoir, par un trépas stoïque. Il avait toujours eu des sentiments religieux, qui reparurent plus vifs et plus forts à cette heiu*e suprême où l'on juge le temps près de disparaître du haut de l'éteniité qui va commencer. Mais, malgré la sincérité de sa foi, les tendances de son caractère, naturellement guindé et fastueux, et de son âme plus enflée que grande, persistèrent jusqu'au dernier moment. Il ne s'éleva point jusqu'à cette simplicité chrétienne qui ne cherche point à produire de l'effet devant les regards des hommes, et ne songe qu'à l'œil de Dieu. Le général Donnadieu a plusieurs fois parlé du long entretien qu'il eut avec l'accusé, le jour où Didier, ramené à Grenoble, descendit à l'hôtel Belmont, où résidait le général, et des suprêmes révélations que le condamné lui fit au moment de monter à l'échafaud. Ce fut un secret entre le vainqueur et le vaincu. Aucune parole publique de Didier n'a confirmé ou démenti cette allégation.

Quand Didier arriva à Grenoble, un mois s'était écoulé depuis les événements dont la responsabilité pesait sur lui; l'état de siège était levé depuis le 30 mai ; ce fut donc devant la Cour prévôtale qu'il comparut. Il ne dénia rien de ce que tout le monde savait et n'avoua rien de ce qu'il était seul à savoir. J'ai étudié avec un vif intérêt son inten'ogatoire et le discours apologétique qu'il prononça lui-même, en y cherchant des lumières sur les questions restées Htigieuses après tant d'années. J'y ai trouvé un homme plus soucieux de défendre sa mémoire que sa vie, dont il a fait l'abandon. Il repousse avec beaucoup de vivacité le reproche d'avoir voulu livrer la

PROCfcs ET CONDAMNATION DE DIDIER. 57

Tille au pillage et au massacre Ml semble ne prononcer qu'à regret le nom de Napoléon, et il faut que le président de la Cour prévôtale lui fasse, pour le lui arracher, une espèce de violence comme naguère un de ses complices, Lebrun, le Dromadaire, dans un conciliabule. 11 semble sans cesse préoccupé de la pensée de conserver à sa conjuration les proportions grandioses qu'il a cherché à lui donner. Il s'anime, il sMrrite quand on veut le faire descendre de ce piédestal qu'il s'est dressé à lui-même. « J'avais la persuasion, s'écriet-il, je l'ai encore, que si j'étais entré à Grenoble, je n'aurais pas été repoussé. Maître de Grenoble, j'étais, en trente-six heures, maître de Lyon et, bientôt après, de toute la France *. » Quelques-unes de ses réponses tendraient à faire croire qu'il était en rapport avec les puissances étrangères, et il continua ainsi la mise en scène de sa conspiration '. 11 s'écria en répondant à une question du président : a Je vous montrerai dans ma défense que je n'étais pas un brigand, et l'Europe m'aurait jugé autrement si j'avais réussi. » Dès le début de cette défense, on aperçoit ce besoin de jouer un rAle qui fut la passion de Didier et qui fit sa perte. Je ne veux citer que ses premières paroles, elles suffiront pour éclairer ce carac' tère :

a La gloire a un tel attrait, (jue les hommes la mettent au-dessus de

1 . « J*ai pa me tromper, mali J'ai tonjonn pensé que Je poorraU ériler le détordre et refTasion da lang. »

3. ft Je Tonlaia ehaiier les Anglais, répond>il an président qui l'interrogeait sar ses desseins, et le nom dont Je me serrais... ■ Arrivé là, il iiésile et n*achAre pas. Ce n'est que lorsque le président le presse de s'expliquer qu'il ajoute avee un eflbrt visible : • Le nom dont Je me servais était celui de Napoléon. • Dans un autre endroit, il se défend d'avoir annoncé « l'arrivée de Marie-Louise et de son fils. •

3. En répondant au reproche d'avoir voulu mettre Grenoble au pillage, il dit : • Je n*aarais pas voulu mériter les reproches des... • Puis il s'arrête. Le prérident ayant insisté pour qu'il terminât sa phrase, il laissa alors tomber ces mots: « DÔb puissances ! u

tout, môme de la crainte de la mort. Cette pensée de Pascal m'a sourent frappé; elle semblait me présager la destinée qui m'attendait. J'atais réfléchi sur les moyens de me l'appliquer à moi-même dans mes derniers instants, n

Pour ceux qiii se sou\îennent des précédents de Didier, de sa main toujours levée pour frapper à la porte de la célébrité, de ses allées et venues entre l'empire et la monarchie, le chef de la conspiration de Grenoble livre ici le secret de son caractère. Remarquez que sa conduite est d'accord avec ses paroles. Il fait plaider par son avocat l'incompétence de la Cour prévAtale afin de placer son procès dans un cadre plus vaste, la Coiir des pairs : c'est toujours un acteur qui cherche à agrandir son théâtre. Il déclare qu'il ne^ saurait faire de révélations qu'au Roi en personne. Enfin, quand son défenseur termine son plaidoyer en suppUant la Cour de recommander Didier à la clémence du Roi, l'accusé déchire rapidement la couverture d'une brochure et y écrit ces paroles qu'il fait déposer sur le tribunal : « J'ai fait mon sacrifice, ma famille fera le sien; je remercie mon défenseur de ses généreuses paroles, je supplie la Cour de ne pas s'y arrêter ; je ne demande rien au Roi. »

Vous reconnaissez ici l'homme déterminé à placer une \ie aux lignes douteuses et mêlées sous la protection d'une mort stoïque. Il y a une certaine grandeur dans cette résignation d'un condamné qui souscrit à la destinée qu'il s'est faite. 11 n'accuse personne, il s'écrie : « J'ai appris qu'on répandait le bruit que j'avais signalé diverses personnes comme ayant participé au crime dont je suis seul coupable, je proteste que tout ce qu'on pourrait dire la-dessus est faux *. » Mais dans la conduite, dans les paroles, dans la pose de Didier, on retrouve toujours l'apparat et l'emphase. Son attitude n'a ni la

Page 1