‹ Histoire de la restauration (volume 2)Chapitre 100 sur 172 · U)I DE RECRUTEMENT. — DÉMARCHE DE MONSIEUR · texte numérisé non relu

U)I DE RECRUTEMENT. — DÉMARCHE DE MONSIEUR

règles d'avancement différentes de celles qui existaient dans les autres contrées de l'Europe, ces éloges prodigués par le ministre de la guerre à l'ancienne armée de la Loire, ces mots d'années nationales sans cesse répétés dans la discussion, faisaient appréhender à la diplomatie la résurrection du parti militaire en France. Sans éprouver plus de sympathie pour la (iroile et surtout pour Monsieur, elle trouvait que le ministère allait à la dérive vers la gauche, et elle commençait à prévoir de ce côté pour le trône de Louis XVIII des dangers de nature à compromettre la paix européenne si chèrement achetée et si récemment obtenue. D'autres motifs contribuèrent à confirmer le comte d'Artois dans sa pensée. La faveur de M. Decazes semblait croître avec les motifs qui, selon le comte d'Artois, auraient dw la faire baisser ; le ministre de la police venait d'être nommé pair de France, ce qui fortifiait sa position politique; M. le duc d'Angouléme, récemment revenu de son voyage dans l'Ouest, subissait de plus en plus Tinllnence du favori, ce qui augmentait les inquiétudes de MonsiKLR ; eniin le duc de Fitz-James, ayant envoyé aux membres du corps diplomatique une opinion sur la loi de la presse, qu'il avait fait imprimer sans l'avoir prononcée, et dans laquelle le ministère, et «mi particulier M. Decazes, étaient attaqués avec imc grande \ivacité, avait reçu l'ordre de ne plus paraître devant le Roi; il avait été même question de lui ôter le titre et les fonctions de colonel de la garde nationale à cheval. L'indignation toujours croissante de la droite, les dispositions de la diplomatie moins favorables au ministère, concoururent donc, avec les griefs personnels de Monsieur et les mécontentements de son entourage, à le déterminer à agir auprès du Roi.

Il écrivit à Louis XVIII une lettre concertée avec ses amis particuliers, mais pour laquelle on ne voit pas que les chefs de la majorité royaliste à la Chambre aient été consultés. Mon-

siETR ceusurait uaturellemeDt la politique sui\ie par le miui^tère dans ces derniers temps, Tordonnance du 5 septembre, la loi d'élection, la loi du recrutement. Udénonçait ces actes, au Roi comme une suite de concessions qui devaient conduire le trône à sa mine. Il ne manquait pas de signaler le réveil du parti révolutionnaire, son audace croissante due aux encouragements imprudents qu'il avait reçus du ministère. Cependant il avait soin de séparer le duc de Richelieu et M. Laine du reste de leurs collègues et de rendre justice aux bonnes intentions du président du Conseil et du ministre de rintérieiu*. Le comte d'Artois n'ignorait pas que ces deux ministres, alarmés des progrès toujours croissants de la gauche, aspiraient à un rapprochement avec la droite. Une modification dans le ministère, un changement de système, tels étaient, selon le prince, les moyens de rétablir l'union dans la famille l'Ovale et décarter les dangers qui menaçaient la monarchie. L'faritation du Roi en lisant cette lettre fut vive. Il se crut à la fois blessé dans sa dignité de chef de famille et dans sa prérogative de Roi*. Il ne refusa pas cependant à Moksiecr l'entrevue demandée par celui-ci, mais la conversation fut froide et sans épanchements d'un côté, inutilement pressante de lautre. En vain Monsieur essaya-t-il de fléchir son frère en se montrant disposé à faire des concessions sur M. Deoazes, pour désintéresser l'amitié du Roi. Il n'obtint rien, et comme au moment de sortir il laissa entendre qu'il se croirait peutètre obligé de faire connaître pubUquement sa pensée, et de se retirer d'abord à Fontainebleau, puis en Espagne, le Roi lui dit avec un accent marqué de sévérité : « Non, \on> n'imitei'ez pas le misérable frère de Louis XIII. »

I * Nous empruntons ces déUiU à l'ouTrage de M. DaTergier de Haaraonf. f|uÉ L«« doit à U communication des papiers politiques de M. Decazas. Les papiers politiques de M. de Villèle ne coniiennent tucun renseignement à cê injel. CF c|ai indique que U droite parlementaire demeura étrangère à cette déoiarriif.

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Quelques jours après, le 29 jainier, Louis XVIII êcrivail à Monsieur nue lettre dans laquelle il s attachait à réfuter les reproches dirigés par celui-ci contre le ministère. Yoici quelques passages de cette lettre :

« lie système que j'ai adopté et que mes ministres suireot iTec perséTérance est fondé sur celte maxime qa'il ne faut pas être le Roi de 'lenx peuples, et tons les efforts de mon gooTemement tendent à faire que ces dens peuples, qui n'eiisfent qne trop, finissent par en former un seul. B

Après cette affirmation qui, en expliquant Tinteution trèsraisonnable et très-louable du Roi, n'établissait pas que Ton eût adopté les meilleurs moyens pour la réaliser, Louis XYlIl rétorquait une à une les critiques de son frère. L'ordonnance du 5 septembre avait, selon le Roi, mis la royauté hors de pair ; assertion contestable, car à Tinfluence d'une majorité dont le dévouement était réel quoiqu'il n'aUât pas jusqu'au sacrifice de Tindépendance et de la dignité, cette ordonnance avait substitué Tinfluence d'une majorité dont un des éléments, les doctrinaires, se montrait déjà exigeant et impérieux, sans parler de la gauche, dont l'appoint était quelquefois indispensable, et qui contenait dans son sein des ennemis notoires de la dynastie.

La loi des élections n'était point parfaite, continuait le Roi, mais la manière dont on remédierait à ses défauts ferait connaître la pureté des intentions du ministère. Aveu précis et promesse vague. Il n'était pas vrai, poursuivait Louis XVIIl, •qu on persécutât les royalistes; quant aux jacobins, s'ils relevaient la tête, la faute en était aux ultra-royalistes, qui les y encoiu'ageaient en contractant des alliances monstrueuses avec eux.

Ce n'étaient point là des réponses, c'étaient des récriminations. Il était notoire que le ministère, dans les élections qui

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avaient suivi Tordonnance du 5 septembre, avait accepté et même demandé l'appui des voix de la gauche. C'était donc lui qui l'avait fait rentrer sur la scène politique. 11 n'était pas moins notoire que les royalistes avaient été dénoncés et exclus par le ministère, représenté par les préfets, comme des hommes qui aspiraient au rétablissement des anciens privilèges et des anciens abus. C'était le commencement d'une perséeution morale qui continuait dans les journaux ministériels, et qui devait bientôt aller plus loin. Quant à l'alliance des hommes de la droite avec la gauche^ tout le monde savait que c'était au contraire gi'âce à l'appoint des premiers dans les dernières élections de Paris, que le gouvernement avait évité la nomination de M. Manuel et du général La Fayette, et si, dans la loi de la presse, la droite et la gauche s'étaient rencontrées pour tâcher de substituer la Ubre discussion au privilège èxcluéif que le ministère voulait garder pour lui, cette rencontre, motivée par des intérêts communs, n'avait rien de plus étrange et de plus monstrueux que la rencontre du ministère et de la gauche sur le terrain de la loi de recrutement.

Le Roi continuait ainsi :

« Après avoir justifié le système, les principes et les actes de mon gouvernement, je ne tous surprendrai pas en vous disant que jnne veux changer ni de système ni de ministres, et que je suis au contraire résolu à prouver d'une manière éclatante que je veux les soutenir. Je dois ajouter que vous êtes dans l'erreur si vous croyez qu'il en existe parmi eux qui sont plutôt entraînés que guidés par leur propre sentiment dans la route qu'ils* suivent! Il n'existe nulle diversité dans mon Conseil.»

Ici, l'affirmation du Roi était loin d'être complètement exacte. Il existait déjà dans le ministère deux nuances trèsdistinctes, la suite ne devait pas tarder à le prouver, et la situation, en se dessinant de pluç en plus, devait amener le divorce public de ces deux nuances. Là où le Roi reprenait

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supériorité, c'était quand il s agissait de défendre sa * chef de famille et sa prérogative de Roi. RéponvsiEcn, qui pour justifier sa démarche rappelait . Louis XVIII lui-même avait faite, en 1788, alors , portant le titre de comte de Provence, il avait fait imprimer un mémoire sur la situation politique et Tavait remis à Louis XVI, le Roi rappelait qu'à cette époque c'était Louis XVI qui avait invité tout le monde à faire connaître son opinion sur la convocation des états généraux, puis il continuait en ces termes :

• Feu M. le prince de Gonti disait : La couronne nous appartient à toutf notre aîné la porte, et il avait toute raison. La couronne appartient i tOQS, c*est-à-<lire qae tous, depuis riiériticr présomptif jusqu'au dernier rejeton de la branche la plus éloignée, y ont un droit sacré, inaliénable, imprescriptible. Mais l'atné la porte, c'est-i-dire que seul il en exerce les droits, et que seul il est juge et responsable de la manière de les exercer, enfin qu'il peut et doit s'appliquer les dernières paroles de Nelson : Tant que Je vit, il n'y a que moi qui commande ici. Plus le rang d'an priuee rapproche de la couronne, plus le devoir et son intérêt exigent de lui de fortifier et de faire respecter l'autorité de celui qui la porte... Je ne puis sans frémir envisager l'instant où je fermerai les yeox. Vous vous trouverez alors entre deux partis dont l'un se croit opprimé par moi et dont l'autre appréhenderait de Tètre par vous. Embrasseriei-votts l'un des deux? ne vous le dissimulez pas, la guerre et tous ses maux en seraient la suite inévitable. Ghercheriez-vous à tout concilier? je vous le dis avec douleur, vous seriez, comme Henri IV, mais STec plus de vérité et avec plus d'apparence, accusé d'ingratitude d'un cOté et de duplicité de l'autre. Et si le succès m'est difficile, ayant toujours suivi la ligne moyenne, il vous le serait bien davantage, vous étant d'iTauce prononcé pour un des côtés de la question Je ne vous demande pas encore d'approuver l'invariable résolution que je vous ai déclarée; le temps, la réQexion, vous y amèneront, et les derniers moments • de ma vie, environnée maintenant d'images si sombres, pourront encore voir quelques beaux jours. »

La fin de cette lettre jetait une vive et triste lumière sur les périls de la situation si difficile faite par les CentrJours à la France et à la royauté. Oui, c'était un des dangers de cette

situation que le partage de la France eu deux peuples, cai* la grande mission de la royauté en France, son travail persévérant, onttoujoiu^été d'établir ou de maintenir l'unité nationale. En outre, il était àeraindre que, si le divorce signalé par Louis XVIII persévérait, le comte d'Artois n'eût ni les précédents politiques ni le tour d'intelligence nécessaire pour concilier les esprits et apaiser les cœurs. C'était donc l'œuvre du règne de Louis XVIII. Ce prince le comprenait, puisqu'un sinistre pressentiment venait le saisir quand il levait un coin du rideau qui cachait l'avenir et le règne de son frère. Mais ici revenait la question de la conduite à suivre. Était-il sage de rejeter la droite dans l'opposition, de la livrer ainsi à la théorie politique qui devient souvent pour les hommes les mieux intentionnés une mauvaise conseillère, de la cantonner forcément en parti sur un terrain d'attaque et sous le commandement de Morsiecr. de la signaler aux défiances et à la haine du reste de la nation par des dénonciations systématiques reçues avec d'autant plus d'empressement qu'elles descendaient des marches du trône sur lesquelles étaient assis les ministres du Roi? Fallail-il perdre toute confiance en elle parce que l'on avait trouvé chez ses membres des idées personnelles, des objections et des résistances? Une épreuve de dix mois suffisait-elle pour justifier un divorce éclatant et public? Ne trouvait-on pas aussi des idées persoimelles, des objections et des résistances chez les doctrinaires et, à plus forte raison, chez les indépendants, sans y trouver ce respect et ce dévouement exalté pour la royauté qui facilitaient les transactions avec la droite? Ceux qui avaient placé la droite dans cette situation fâcheuse, sur une espèce de banc des accusés, n'avaient-ils pas à se reprocher derendrt» un rapprochement, une fusion des divers éléments nationaux impossible? N'était-ce pas aggraver les problèmes au lieu de les résoudre, et préparer d'avance des difficultés insurmontables au règne qui suivrait celui de Louis XVIII ?

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