I . ïnteiTogatoIre de Didier
EXÉCUTION DE DÎDIEB. .59
mâle simplicité de rhomme de conviction qui affirme en mourant ses principes^ ni la faiblesse de l'intrigant qui cherche à racheter sa vie en livrant celle des îiutres. Jusques à la mort, il chercha un rôle, et, si pn»s de Tétemol silence, il voulut faire encore un peu de bruit.
Cependant il mourut m chrétien. Fn de sj's parents, l'abbé Toscan, curé de l'église de Saint-Louis à (Jrenoble, lui porta les consolations de la religion qu'il reçut avec beaucoup de foi et de ferveur. Dans sa dernière lettre à sa famille, je trouve cette ligne à cit^r : « Qu'un grand malheur soit la conservation du christianisme dans notre famille. » Le !0 juin, à dix heures du matin, Didier monta sur l'échafaud dressé sur la place de (îrenoble. îl mounit sans proférer aucun cri politique.
Cependant, pressé de questions par le général Donnadieu, qui lui témoignait cette commisération mêlée d'estime qu'un soldat ne refuse guère au courage, et qui, après comme avant sa condamnation, chercha à lui arracher son secret, Didier, selon le récit du général, aurait parlé une heure avant de mourir. « Au moment de monter h Téchafaud, écrivait le général Donnadieu dans une lettre publiée en 1837 ^ ret
1. Voici le Utre de la brochure publiée en 1837 par le général Donnadieu, pl dant laquelle se trouvent les paroles que nous venons de citer : « La Vieille Europe des roia et de» peuples, page 1 IS. » Le général ajouta dans une lettre publiée en mars 1840 : « Je ne revis Didier après son jufrement que quelques minutes avant ses derniers moments dans la salle de la prison, où je me rendit^ pour lui demander si, dans cet instant redoutable, il n'aurait pas quelque révé> lation à faire qui intéresserait la sûreté de l'État... Je lui parlai du Roi, dont il n'avait point à se plaindre; il me dit alors, plein d'émotion, des paroles fort mémorables en prenant à témoin le Juge suprême devant lequel il allait comparaître ponr TattestaUon de leur sincérité; paroles que, selon ses désirs, je m'empressai d'envoyer religieusement au Roi par dépêche extraordinaire. Cette dépèche doit eiister aux Archives; les lois actuelles ne me permettent pas de la révéler. »
11 est évident qu'il s'agit ici de la révélaUon dont le général Donnadieu a parlé dans sa brochure de 1837, et qui aurait concerné le duc d'Orléans.
homme, mort avec tant de courage, crut devoir, alors qu'il allait paraître deyant Dieu, nous déclarer que le plus grand ennemi du Roi était dans sa famille. » Aucune preuve directe n'a été apportée par le généralDonnadieu à Tappui de cette affirmation, qu'il n'est pas cependant possible à l'histoire de passer sous silence. Sortie de la bouche d'un des principaux acteurs de ce drame, il lui est interdit de la taire ; dépourvue de preuve directe et positive, il lui est également interdit de la prendre pour règle de ses jugements. QueUe valeur peut-on lui accorder? C'est ce qu'Q est impossible de dire. Il n'est pas douteux que dans la pensée de Didier la conspiration de Grenoble n'eût un but orléaniste. Lui-même en convint avec ses complices. Mais aucim document authentique n'établit qu'il eût reçu le mot d'ordre du duc d'Orléans. On l'a insinué, on l'a même affirmé depuis en cherchant à l'établir par des présomptions ; mais, d'autre part, on a repoussé cette allégation comme une calomnie, comme l'invention odieuse et ridicule de l'esprit de parti*. Quelques mois après l'exécution de Didier, une violente discussion, provoquée par un discours de M. Decazes, éclata entre ce ministre et le général Donnadieu sur la portée de la conspiration de Grenoble, et sur la part de responsabilité qu'avaient assumée les ministres et les autorités locales dans les exécutions dont elle avait été suivie *. Le duc d'Orléans et M. Decazes ont été depuis ce moment mis souvent en cause, à l'occasion de la conspiration de Grenoble,
1 . M. Da^ergier de Haaranne ne consent pat même à diicuter cette hypothèse dans l'Histoire du gouvernement parlementaire»
2. Ce ftit alors que fut produite, pour la première fois, la dépèche miniitérlelle do 1? mai prescrlTant de raire exécuter les condamnés en faveur desquels la Cour préTôtaie et le Conseil de guerre avaient fait appel à la clémence roysle. Aeeosé, le général Donnadieu devint accusateur à son tour et rejeta le reproche à M. Decazes. Tel!e hit Torigine d'une polémique qui se prolongea pendsnt toute la Restauration, et dont nous aurons à parler en racontant la senloo dt 1816-1817.
GRENOBLE : mOBLËME UISTORIQUE. 61
Vingt-quatre ans après l'événement, sous le régime dont Didier avait voulu hâter rétablissement par sa conspiration, la polémique se rouvrit sur cette question. Les journaux du gouvernement de cette époque, — mis en demeure par les journaux de l'opposition qui, groupant les présomptions et les indices, concluaient des faveurs accordées parle régime orléaniste àtous ceux qui avaient trempé dans la conspiration de Grenoble ou à leurs ayants droit, que Didier était non-seulement le champion de Torléanisme, mais Tagent avoué du duc d'Orléans, — crurent avoir raison de cette allégation hostile en j étant le dédain et le blâme à Didier, qu'ils représentèrent comme étantle promoteur dune jacquerie. Alors le seul fils de Didier qui n'eût rien voulu accepter du nouveau pouvoir * s'émut, et il adressa aux contempteurs de son père une lettre indignée dans laquelle on remarquait les passages suivants :
« Mbn père établissant une jacquerie! mon père chef de Tolcurs!... Les senrjteurs du pouToir devraient se souvenir que Téchafaud de Grenoble mérite d*être respecté par lui d*abord,par tout le monde ensuite... Quand même mon père, sans la participation du duc d'Orléans avec lequel, m*a dit ma mère, il avait passé plusieurs heures en conférence avant Texplosion du complot^ aurait voulu hisser ce prince sur le trône, faudrait-il perdre les instruments de son élévation? »
Ce n'est encore qu'une allégation. Mise en avant par le fils de Didier attestant le témoignage de sa mère, elle a dû être recueillie^ mais il est juste de faire observer qu'en parlant du projet de son père de (( hisser le duc d'Orléans sur le trône, »
1 . La Gazette du Dauphiné signala entre autres M. Louis Didier, fils aiaé du elief de la conspiration, qui, immédiatement après la révolution de ialllet, fut Appelé à la préfecture de la Somme, puis nommé secrétaire général du ministère de l'intérieur ; les deux frères Flncliaire, qui avaient épousé les deux fliies de Didier, et dont l*un fiit nommé procureur générai à Montpellier, l'autre receveur particulier à Montélimart. Elle portait à soixante-huit le nombre des anciens conspirateurs de Grenoble qui recevaient sons le gouvernement de Joiliet des pensions ou des récompenses lecrëlcs. Cette liste ne fut pas contestée.
62 CUNSriRATIONS DE 1816.
Didier ajoute aussitôt, uou pas, il est vrai, <( sans sou consentement, » mais (( sans saparticipatiou. )> Il reste donc acquis àThistoire que, daas la pensée de Didier, la conjuration de Grenoble était une conjuration orléaniste. La situation du duc d'Orléans, sa qualité de premier prince du sang, la circonspection de son caractère, éloignent Tidée d*une participation active à une entreprise qui pouvait convenir à lesprit aventm'eux et à la position désespérée de Didier, mais qui ne convenait nullement ni à la position ni au caractère du duc d'Orléans. Ce dernier connut-il cette enti'eprise? le général Donnadieu, le lils de Didier*, l'ont affirmé, mais sans apporter aucune preuve écrite à l'appui de leur
1. Pour ne passer nous silence aucune des pièces qui peuvent éclairer ceUe (luestion, Je citerai le fragment d'une lettre écrite le 18 septembre 1837 par M. Barginet, de Grenoble, secrétaire de Didier en 1815. « J*ai cru longtempi, monsieur le général, que le secret des événements de 1816 vous était connu; la position dans laquelle vous Êtes aujourd'hui me prouve que je m'étais ainguUèremeni trompé. Si parmi les hommes du pouvoir à cette époque il y a un coupable, évidemment ce n'est pas vous. Déposilaire d*un pouvoir presque absolu, vous avez agi, dans les limites de votre mandat, avec une rigueur que vous avez crue nécessaire. S'il y a là un motif de reproche, c'est, je crois, le seul qu'on puisse diriger contre vous. Les débats publics du procès du malheureux Didier n'ont nullement présenté sous son véritable jour l'événement désastreux dont il est mort victime. J'avais eu occasion de connaître ce personnage en 1815 à Paris, durant les Cent-Jours, et je lui servis alors de secrétaire; j'eus nécessairement des relations avec lui en 1816, lorsqu'il vint dan» nos contrées mettre à exécution un projet dont les principaux fauteurs ignoraient le véritable but. Go que j'écris ici, monsieur le général, c'est de Thistolre. Pour remuer nos patriotiques. populations des montagnes, on fut obligé d'invoquer tour à tour les souvenirs de la République et ceux de *Napoléoo, •lors encore si palpitants dans un pays qu'une année seulement auparavant le grand homme avait traversé en triomphateur. Mais il ne s'agissait ni de la République ni de Napoléon. Le caractère bien connu du monarchique Didier t'oppose à cette explication du complot; quelle est donc la véritable? 11 n'y a plus en France que trots hommes qui la connaissent, puisque vous n'êtes pas de ce nombre. Il y a un de ces hommes qui gardera le secret aueei ûdèlement qnela tombe où repose Didier, et cet homme, c'At moi. Quant aux deux autres, je n'ai pas à m'en occuper. U m'importe peu qu'ils n'apprécient pas, dans la haute position où ils sont placés, une discrétion que je crois utile. » Cette lettre, on le voit, ne sort pas des insinuations et des i^ous-enteudus habituels à tous ceux qui ont su ou prétendu savoir la vérilé sur cette atTaire.
GRENOBLE : PKOBLÈME UISTORJULK. *63
dire. Ov \oicique ceux qui ont 5>outeuu longtemps que cette preuve existait et qu'elle serait produite, qu'ils la produiraient même, abandonnent le débat en disant aujourd'hui qu'elle» a été anéantie, ce qui prouve tout au moins qu'elle n'est pas en leurs mains'.
f . 11 importe de résumer en un petit nomiire de Ii{<ne« les péripétieti du dëint rnscité au mois d'ftTril 1841 par les articles que H. Crétineau-Joly publia dans la Gazette du Dauphiné, Il y eut d'abord un procès intenté par M. Simon Didier contre le Courrier de Vlstrey feuille ministérielle qui avait traité son père d*anarciiiftte et d'ennemi de la propriété, en répondant à la Gazette du Dauphiné. Le Courrier de Vlière, vu sa bonne Joi démontrée par les explications de M)n défenseur, ne fut condamné qu'aux dépens pour avoir outrepassé les droits de la pre98edan4 l'appréciation de la conduite de Paul Didier. Il y eut un second procès intenté par le gouvernement aux journaux qui avaient reproduit la lettre de H. Simon Didier, très-offensante pour le gouvernement. La Chambre d'aceiMatlon de la Cour royale déclara qu'il n'y avait pas lieu à suivre. A l'occasion de ces procèa, plusieurs journaux annoncèrent que M. Crélineau-Joly avait dérlaré posséder plusieurs lettres adre^i^sées par M. Decazes à un agent provocateur en Dauphiné. Bientôt on éleva le nombre de ces pièces au chiffre de quatrevingt-trois. Ce bruit, rapidement propagé, amena des rapports fré(]uents entre M. Grétineau-Joly et le général Donnadieu, qui, on doit le reconnaître, a appelé 'passionnément, pendant trente ans, la lumière sur TafTaire de Grenoble. On annonça une nouvelle Histoire de la campagne de Grenoble, par M. Crétlneau* Joly ; il y eut un marehé fait avec un libraire. Elle était impatiemment attendue. Plosienrs personnes notables disaient savoir de l'auteur lui-même qu'elle cantiendrait des lettres de M. Decazes; N. Jules Favre, avocat de Simon Didier, est du nombre. La seule parole écrite de M. Crétineau-Joly se trouve dans unr lettre adreMée par lui au général Donnadieu, qui le pressait de tenir sa parole. Cette lettre produite en Justice contenait la phrase suivante : « Je vais me mettra' au travail ; déjà il est commencé. Il n'y a plus que les faits et les lettres à encadrer. 9 M. Crétineau-Joly écrivait ceci à la date du 2 1 décembre 1841. Le 3 G janvier 1842 il annonça au général « qu'il serait impolitique de lancer la publication dans on pareil moment. • Le général désespéré provoqua la réunion d'un conseil d'honneur. M. Crétineau répéta devant ce conseil que le moment était mal choisi. Invité à montrer au moins une seule des lettres, il refusa. Le général oflfrit de publier, de signer le livre, et d'en laisser les avantages à l'auteur. Nouveau refus. Comme celnl-el alléguait les persécutions auxquelles il pouvait être en butte, les dommages dont ses intérêts souffriraient, le général lui proposa une somme de 60,000 fhmcs, qu'un tiers offrit; troisième refus. Le général intenta alors nne aetton Judiciaire contre M. Crétineau-Joly, en alléguant l'Intérêt moral qu'il avait à jeter la lumière sur cette affaire. Un mémoire fut rédigé par M. Berryer, qui avait assisté le général Donnadieu dans cette affaire, et signé par MM. Jules Favre et Marie. Ce fut au sujet de ce procè^t, qu'il gagna, que M. Crétineau-Joly publia dans la Gazette du Dauphiné du i décembre, un«*
ci COiNSPlRATlONS DE 1816.