‹ Histoire de la restauration (volume 2)Chapitre 134 sur 172 · DÉLIVRANCE DU TERRITOIRE · texte numérisé non relu

DÉLIVRANCE DU TERRITOIRE

merveilleux ou à la superstition, — rendait, ou plutôt vendait ses oracles. Peut-être la tournure rêveuse de Tesprit de Tempereur Alexandre et Tinfluence qu'avait exercée sur lui madame de Krudener avaient-elles donné des espérances à cette lointaine descendante des sorcières, qui trouva une proie moins auguste , mais opulente cependant , dans cette nuée d'Anglais qui, ayant à dépenser leur ennui et leurs guinées, s'étaient abattus sur Aix-la-Chapelle.

Les affaires marchèrent vite. Les conférences que M. de Richelieu avait eues avec l'empereur Alexandre d'abord, ensuite avec MM. de Hardenberg et de Mettemich, avaient préparé les solutions. Vivement interpellé sur la loi d'élection, le duc de Richelieu s'était montré plus rassuré qu'il ne Tétait, réellement sur ses résultats possibles et prochains. Il avait eu à défendre la loi de recrutement. Quiint à la presse, il s'était rejeté sur l'exemple de l'Angleterre, où elle osait tout sans que l'Europe s'en plaignît; mais il avait promis cependant de veiller, dans la mesure du possible, à ce qu'elle ne créât pas des dangers aux voisins et aux alliés de la France par une propagande passiomiée. Le duc de Richelieu repoussa avec vivacité l'idée mise en avant par la Prusse de maintenir en dehors des frontières de la France l'armée d'occupation, comme une sorte de cordon sanitaire, et l'empereur Alexandre, tenant loyalement sa parole, s'opposa à ce que cette idée offensante pour la France fût discutée. Dès la seconde séance de la conférence, qui eut lieu le 2 octobre 1818, l'évacuation du territoire de la France fut décidée en principe, et le protocole suivant fut voté et signé :

« Les troupes composant Tarmée d'occupation seront retirées du territoire de la France le 30 novembre ou plus tôt si faire se peut. Les places et forteresses que ces troupes occupent seront remises aux commissaires nommés à cet effet par Sa Majesté Très-Chrétienne, dans Tétat où elles se trouvaient au moment de l'occupation, conformément à Tarticle 15 delà convention conclue en exécution de l'article 50 du traité du 20 novembre

4()4 CONGRÈS D'AÏX-LA-CIIA PELLE.

ISia. La somme destinée à pourvoira la solde, à rbabillement, à ^équip^ ment de rartnéed'occiipatioQ sera payée dans tous les cas jusqu'au 30 novembre, sur le même pied qu'elle Ta été depuis le !«' septembre 1817. »

Quand le courrier de cabinet porteur de cette grande nouvelle arriva à Paris, la joie fut grande aux Tuileries et elle se répandit bientôt dans toute la France. L'occupation de notre territoire qui, d'après le traité du 20 novembre, aurait pu être prolongée pendant deux ans encore, allait finir après avoir duré trois ans au lieu de cinq. Le duc de Richelieu, dont la politique était controversable au dedans, obtenait ce grand succès au dehors. Le Roi, — sa figure rayonnait de fierté et de satisfaction, — annonça à l'ordre d'une voix émue la délivrance prochaine de notre territoire, et écrivit au duc de Richt^ lieu une lettre terminée par ces paroles touchantes : « J'ai assez vécu puisque j'ai vu la France libre et le drapeau français flotter sur toutes les villes françaises. » Toutes les opinions témoignèrent leur joie ; seulement la droite, en exprimant la sienne, ne fit. pas au duc de Richelieu la part qui lui appartenait, parce qu'on se servait de cet heureux événement comme d'une arme contre elle et qu'on lui demandait si, en suivant ses idées, on serait arrivé à cette situation honorable et prospère : « Les étrangers quittent la France, écrivait M. de Chateaubriand dans le Conservateur^ je reconnais ici la sagesse du Roi. Je fais aussi la part de la modération dej^ princes alliés. Je paye à notre auguste monarque, pour ce nouveau bienfait, un nouveau tribut d'amour et de reconnaissance. »

C'était beaucoup d'avoir emporté cette question, mais il y en avait encore plusieurs à résoudre, d'ime grande importance, et qui préoccupaient au plus haut degré Louis XVHÏ. Je ne parle pas de la question financière, sur laquelle il fallut revenir, comme je le dirai tout à l'heure, par suite d'obstacles et d'embarras imprévus; elle fut pourtant réglée par la con-

L'ABMÉE D'OCCrPATION QUITTE LA FRANCE. 465

venlion du 9 octobre ; je parle d'une question plus haute et plus difficile : quelle place ferait-on, en Eui'ope, à la France délivrée de l'occupation? Maintiendrait-on contre elle l'alliance à quatre? Feraitr-on avec elle l'alliance à cinq? Dans le protocole du 9 octobre, on avait ainsi réglé les stipulations financières, parce qu'il fallait tenir compte à la fois du pressant besoin d'argent de la Prusse et de plusieurs autres puissances, et du danger d'accabler les fonds publics de la France et de rendre le payement des traites impossible aux maisons qui se chargeaient de les acquitter, en rapprochant trop les échéances :

« i<> Tous les comptes de la France avec les puissances alliées ayant éié réglés et arrêtés^ la somme à payer par la France pour compléter l'exécution de l'article 4 du traité du 20 novembre i 84 5 est définitivement fîxée à 265 millions de francs.

« 2<> Sur cette somme, celle de iOO millions, valeur effective, sera acquittée en inscriptions de rentes sur le grand-livre de la dette publique (le France, portant jouissance du 22 septembre 1818; lesdites inscriptions seront reçues au cours du lundi 5 octobre i818.

« 3<> Les i65 millions restants seront acquittés par neuvième de mois en mois, à partir du 6 janvier prochain, sur les maisons Hope, Baring, Trêves et Cie, lesquelles traites et acceptations de rentes seront délivrées aux commissaires des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de la Prusse et de la Russie par le Trésor royal de France, à l'époque de TévacuatioD complète et définitive du territoire français....

« 7<» A la même époque, lesdites cours remettront au Trésor royal de France les six engagements non encore acquittés qui seront restés entre leurs mains sur les quinze engagements délivrés conformément à la convention annexée au traité du 20 novembre. Les mêmes commissaires remettront en même temps l'inscription de 7 millions de rentes créée en vertu de l'article 8 de la susdite convention.

« 8<» La présente convention sera ratifiée et les ratifications seront échangées à Aix-la-Chapelle, dans le délai de quinze jours, ou plus tôt, si faire se peut. »

L'époque de l'évacuation du territoire ainsi fixée et les clauses financières qui se rattachaient à cette convention poli-

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466 coNGRis d'aix-la-chapelle.

tique une fois arrêtées d un commun accord, restaient les deux graves questions plus haut indiquées : Dans le cas où elles seraient résolues dans le sens le plus favorable à la France, renoncerait-on d'une manière absolue et définitive à la quadruple alliance, ou celle-ci demeurerait-elle comme un en cas dans la prévision d'une nouvelle crise révolutionnaire en France? Ici les hésitations européennes et les divergences des cabinets reparurent.

L'empereur Alexandre, persistant dans ses dispositions favorables pour la France, et en même temps toujours souâ le charme de ce traité de la Sainte-Alliance dont il avait pris l'initiative, proposa de le régulariser et de lui donner une sanction effective en le transformant en un traité de garantie réciproque et universelle, au bas duquel la France serait invitée à apposer sa signature. Les puissances ainsi réunies devaient, selon lui, former une espèce de tribunal des amphictyons chrétien, qui tiendrait ses assises d'une manière régulière, pour résoudre tous les problèmes européens, et avertirait les autres coiu-s, par des circulaires, de l'époque choisie pour ces réunions périodiques. L'Autriche et la Pnisse, assez favorables à l'idée de la périodicité des réunions, à cause de la fermentation des sociétés secrètes en Allemagne, auraient préféré le maintien du traité du 20 novembre 4816 modifié de manière que la France n'en fût pas complètement exclue. Quant à l'Angleterre, elle fit tout d'abord la plus vive opposition à la proposition de l'empereur de Russie, surtout par le motif mis en avant par lord Castlereagh dans sa conversation avec le duc dé Richelieu, et que lord Liverpool, chef du cabinet, exposait avec une grande force dans le passage suivant d'une lettre datée du 23 octobre 1818 :

« Nous sommes satisfaits de nos engagements existants» et nous ne Toulons pas les abroger; mais ces engagements contiennent quelques stipulations qn*il serait difficile de faire accepter par certaines per-

DIFFICULTÉS SUR LA POSITION A FAIRE A LA FRANCIi. ^467

sonnes dans les circonstances actuelles. Il y a donc, soit qu'on y ajoute on qu'on se borne à les confirmer, de grandes précautions à prendre surtout en présence d'un Parlement nouTeau. A ce point de vue^ les idées de Tempereor de Russie sont erronées et inadmissibles. »

Lord Liverpool revenait ainsi sur la même idée dans une nouvelle dépêche qui achève de mettre en lumière la ligne suivie par l'Angleterre dans le congrès d'Aix-la-Chapelle :

a Nous nous sommes émus à la pensée d'un nouveau traité auquel la France prendrait part. Nous sommes conyaincus qu'une telle mesure de- Tiendrait l'occasion d'une discussion déplorable, et qu'en outre elle pro- Toquerait de graTes dissentiments dans notre cabinet. Si, au contraire, on s'en tient aux engagements antérieurs, nous sommes couverts par l'autorité de l'ancien Parlement. Il faut cependant que les Russes se décident à comprendre que nous stous un Parlement et un public devant lequel nous sommes responsables. Pour nous, nous devons nous le rappeler sans cesse et faire sentir à nos alliés que la discussion générale et européenne sur toutes ces questions sera dans le Parlement britannique. >

Le cabinet anglais ne s'opposait pas, du reste, à ce que la France fût appelée dans les réunions diplomatiques, toutes les fois qu'il y aurait une affaire européenne en jeu. Ce à quoi il tenait, c'était qu'on ne fit pas intervenir un acte, nouveau dont il aurait fallu rendre compte au Parlement. Il voulait au contraire pouvoir répondre, s'il était interpellé : « Les choses demeurent dans l'état où elles étaient. Seulement, si des affaires nouvelles viennent à surgir, la France, étant rentrée dans le concert européen, sera appelée à prendre part aux délibérations. »

La pensée de l'Angleterre différait donc de celle de l'Autriche et de la Prusse, en ce qu'elle était contraire à cette périodicité des réunions diplomatiques, qui aurait paru enchaîner d'avance la politique anglaise à la décision de la majorité de ces réunions. Elle différaât plus notablement encore

4G8. CONGRÈS d'aix-la-chapelle.

de celle de la Russie, parce que les plénipotentiaires anglais appréhendaient tout traité nouveau comme pouvant devenir, dans le Parlement, le point de départ d'une discussion dangereuse pour le ministère britannique, et par-dessus tout parce que ridée de faire descendre le traité de la Sainte-Alliance, que l'Angleterre n'avait pas signé, des nuages où il était resté, et d'en faire la règle pratique du droit européen, ne pouvait pas être proposée par un ministre anglais et ne serait jamais acceptée par le Parlement.

Au milieu de ce conflit d'opinions différentes, l'opinion de l'empereur de Russie était encore celle qui donnait le plus de satisfaction aux intérêts et à la dignité de la France, en ce que ce prince admettait la réciprocité des engagements pris et l'égalité des puissances qui les prenaient. Seulement, il était désirable qu'Alexandre consentit à accepter une forme moins . mystique pour l'alliance, et que la rédaction du document projeté ne donnât point prise aux attaques des Chambres françaises, qui, sans avoir la même autorité que le Parlement britannique, se montreraient certainement blessées si les termes de la déclaration impliquaient une menace pour la liberté des peuples ou un sacrifice de la liberté de la France. Il fallait pour emporter cette dernière question tout le bon vouloir de l'empereur de Russie, ramené à des idées pratiques par une influence puissante. Le duc de Richelieu appréhendait de ne pas réussir à exercer une action assez forte sur Alexandre pour l'amener à ce point ; ses appréhensions étaient d'autant plus vives que les premières nouvelles qui arrivaient de France sur le résultat des élections n'étaient point favorables à la politique du ministère , et semblaient donner un démenti aux promesses du plénipotentiaire de Louis XVIII. Les indépendants, en faisant reparaître des noms enlourés d'une auréole révolutionnaire, fournissaient un argument aui hommes d'État européens qui voulaient maintenir les vieilles

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