VISITE D'ALEXANDRE A LOUIS XVIII
Stipulations contre la France. Le duc de Richelieu eut Theureuse pensée d'aplanir ces difficultés en ménageant une entre- \iie entre Louis XVIII et Alexandre décidé à profiter des quinze jours de délai stipulés pour l'échange des ratifications des conventions financières, afin d'aller passer en revue le corps russe qui devait prochainement quitter le territoire français. Louis XVIII était très-sensible à l'influence qu'il exerçait dans la conversation par les grâces, un peu étudiées, mais délicates et fines, de sa parole, et l'idée de contribuer personnellement à la rentrée de la France dans la famille des grands empires flattait à la fois son patriotisme et sa royale fierté. Le duc de Wellington s'étant joint à MM. Pozzo di Borgo et Capo d'Istria, qui aidèrent le duc de Richelieu de toutes leurs forces, tous réunis obtinrent qu'Alexandre, en allant inspecter ses troupes, pousserait jusqu'à Paris et aurait un entretien avec Louis XVIII. Alexandre se plaisait dans ces actes d'intervention personnelle qui lui permettaient de voir par ses yeux et de prendre rapidement des résolutions qui, motivées par ses propres observations, entraînaient tout le monde. L'extraordinaire, le soudain, le généreux séduisait cette âme élevée mais im peu malade. Il paraît qu'on connut à Paris la résolution prise par l'empereur de Russie, avant qu'elle fût connue à Aix-la-Chapelle, car le comte d'Hauterive, chargé de l'intérim des affaires étrangères, écrivait au duc de Richelieu, le 18 octobre 4818 :
« Monsieur le duc, M. de Schrœder, chargé d'affaires de Russie, m'a dit : Monsieur, je viens vous parler dtune chose qu'il est entendu entre nous que je ne vous dirai pas : Vempereur Alexandre vient à Paris, Cela est très-certain^ mais vous ne le savez pas, et surtout le Roi ne le sait pas. Je crois que nous nous entendons. Je lui ai répondu : Monsieur^ on comprend très-bien ces choses^ mais ce n'est pas avec son esprit, c^est avec son ccBur qu'on les conçoit, et je crois, comme vous me faites Vhonneur de me le dire, que nous nous entendons.
c Cependant le comte de Goltz, monseigneur, dit à tout le monde que le roi de Prusse sera ici le 25. Je nVi rien à dire sur l'esprit et sur le
470 CONGRES d'aix-la-chapellb.
cœur du comte deGoltz, ni sur ses cauons braqués contre le pavillon de Flore. »
La chose était vraie : le Czar venait à Paris, et au dernier moment le roi de Prusse annonça qu'il serait aussi du voyage. La résolution imprévue de ce dernier a été attribuée par les contemporains à un singulier motif. Ses longs malheurs l'avaient jeté dans une profonde tristesse; il y avait des années que le rire, cet hôte peu connu des rois, n'avait paru sur ses lèvres, lorsqu'à l'époque de la première invasion, il rencontra sur une scène de Paris un acteur comique dont le jeu rappela dans son esprit et sur son visage cette sensation et cette expression de gaieté qu'il ne connaissait plus. Il avait saisi, dit-on, l'occasion 3e revoir encore une fois Paris, pour aller demander à la scène sur laquelle il l'avait retrouvé, après bien des années, cet éclair de gaieté que la restitution de ses États et Waterloo même ne lui avaient pas rendu. Touchante et à la fois ridicule histoire qui, si elle témoigne de la simplicité du roi de Prusse, témoigne en même temps des tristesses involontaires du trône et de l'impuissance de la prospérité et des jouissances du pouvoir à dérider ces maîtres des empires qui jalousent d'en haut la multitude qui les envie d'en bas. Le voyage d'Alexandre à Paris et son entrevue avec Louis XVllI . devaient contribuer à aplanir les difficultés qui arrêtaient les délibérations d'Aix-la-Chapelle. Le comte d'Hauterive disait à ce sujet, avec la recherche d'un style qui cherchait à buriner les idées : u Si l'empereur Alexandre ne rient pas pour voir Paris, mais pour voir le Roi ; si ce voyage est une visite, un tel procédé, qui n'a pas d'exemple et qui ne sera jamais imité, peut être placé au rang des belles actions. C'est le beau idéal du savoir-vivre d'un grand prince. »
Louis XVIII avait envoyé à la frontière le général Dessoles et le marquis d'Autichamp pour recevoir les deux mo-
CONFÉRENCE D'ALBXANDRE AVEC LOUIS XYIII. 471
narques, qui arrivèrent à Paris le 28 octobre et dtnèrent aux Tuileries. On avait préparé une représentation à TOpéra à rintention du roi de Prusse dont on connaissait le goût pour le théâtre, afin de ménager à Louis XYIII la possibilité d'un tête-à-téte avec le Czar. Les choses se passèrent conmieon l'avait désiré : le roi de Prusse se rendit à l'Opéra, et Alexandre, qui devait repartir le soir même, eut un entretien de deux heures avec le Roi. Louis XVIII exposa le système suivi depuis l'ordonnance du 8 septembre, et qu'il voulait continuer à suivre. Alexandre, comme l'a raconté le Roi lul-m6me dans un écrit contemporain, entra dans toutes ses pensées, approuva hautement la ligne de conduite du gouvernement, fit l'éloge des ministres, et particulièrement de M.Decazes qui lui fut présenté, éloge qui alla au cœur de Louis XYIII. Cependant l'empereur de Russie insista sur la double nécessité de faire pour les peuples tout ce que conseillait un libéralisme vraiment chrétien, et il sembla disposé à croire que ni l'Autriche ni la Prusse n'étaient allées assez loin dans cette voie ; et de résister fermement à l'esprit révolutionnaire. Il ne cacha pas, en faisant cette dernière réflexion, qu'il croyait avoir remarqué un réveil de la Révolution en France. Louis XYIII répondit à cette observation motivée par les résultats des dernières élections qui commençaient à être connus, que la majorité des choix serait bonne, et que, dans un gouvernement constitutionnel, il ne fallait pas s'émouvoir de quelques choix exceptionnellement mauvais. Cependant il convint avec Alexandre qu'il était utile d'imposer à la Révolution par une attitude énergique et résolue, et il ne combattit pas le projet d'une déclaration européenne dont l'entretint Alexandre, pourvu que cette déclaration restât dans les termes d'une politique de fermeté sans menaces. Dans la suite de la conférence, Louis XYIII demanda au Czar d user de toute son influence pour décider le duc de Richelieu à demeurer au ministère. Il
vanta son mérite, son caractère, et il ajouta qu'il serait impossible de le remplacer comme ministre des affaires étrangères, à plus forte raison comme président du Conseil; or il fallait un président du Conseil dans un gouvernement constitutionnel, puisque l'unité du ministère se résumait en sa personne. Le Czar, comme il le dit au Roi, avait déjà parlé au duc de Richelieu dans ce sens ; il promit d'y revenir, et ne cacha pas qu'il attachait autant de prix que Louis XVIII au succès de cette nouvelle tentative. Sans se départir de ses idées, il avait été touché de plusieurs observations du Roi, comme on peut le voir par la résolution qu'il prit de peser sur les délibérations du congrès afin de faire donner salisfaction à la France, relativement à la question de la quadruple alliance, quoiqu'au moment du départ du Czar de Paris, où il laissa pour quelques jours le roi de Pnisse, la nomination de Benjamin Constant par les électeurs parisiens semblât certaine. Cette dernière remarque est du roi Louis XVIII.
On ne saurait douter de Tinlluence qu'exerça Alexandre sur la détermination prise à Aix-la-Chapelle, car ce fut le lendemain même de son retour dans cette ville, le 1" novembre 1818, que les plénipotentiaires des quatre grandes puissances signèrent un protocole dans lequel il était dit ce qui suit :
« L*état intérieur de la Frauce ayant été depuis longtemps Tobjet de considérations suivies des cabinets, et les plénipotentiaires des cabinets réunis à Âix-la-Ghapelle s*étant mutuellement communiqué les opinions qu'ils s'étaient formées à cet égard, les augustes souverains, après les avoir pesées dans leur sagesse, ont reconnu avec satisfaction que Tordre de cboses heureusement établi en France par la restauration de la monarchie légitime et constitutionnelle et le succès qui a jusqu'ici couronné les soins de S. N. T. G. justifiaient pleinement l'espoir d'un affermissement successif de cet ordre de cho&es, si essentiel pour le repos et la prospérité âe la France, et si étroitement lié à tous les intérêts de l'Europe. Quant à l'exécution des engagements, les communications qne, dès l'ouverture des conférences, les plénipotentiaires de S. M. T. G. ont adressées à ceux des autres puissances, n'ont laissé aucun doute surcetfe